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Full text of "Des espérances de L'Italie"

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Paris. — T^fpographic de Firmiv Di dot frères^ rue Jacob, 66. 



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DES ^ 



ESPÉRANCES 



DE L'ITALIE. 



ET PKÉFACE 



OUVllACxE TRADUIT DE L ITALIEN, AVEC NOTES 



PAR P. sVlÉOPARDL 



Porro unum est neccssariuni 
(LUC , X , 42 ) 



AI 3SM 



PARIS , 

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES , 

nVE JACOB, 56. 



1844. 






— fc»#»f ♦•fc»o» f • ># « »»»»»»* * »a» f >»>»>«»»o»t»»»>» f ♦»#♦♦ 



PREFACE 

DU TRADUCTEUR. 



Je n'étais encore qu'un enfant quand je compris que 
ma patrie, cette belle Italie, que ses nombreuses gloires, 
bien plus que les délices de son beau climat, ont rendue 
enviable à tous et partout, était tombée du faite de sa 
gloire au fond de la misère; et je me fis dès lors un 
devoir sacré de concourir de toutes mes forces à la re- 
lever de son abaissement. Animé par cet orgueil confiant 
qu'inspire la jeunesse, je remerciais la Providence de 
m'avoir fait naître au milieu de la génération qui me 
paraissait appelée à accomplir l'œuvre de régénération. 
J'ai donc tout rêvé , tout espéré pour atteindre à ce but, 
et je me suis constamment tenu prêt à m'associer à tous 
ceux qui s'y achemineraient, peuples, rois, pontifes, 
n'importe; car, je peux le jurer devant Dieu, jamais je 
n'ai su concevoir le moindre sentiment de haine contre 
qui que ce soit , pas même contre ceux qui m'ont fait 
payer si cher mon dévouement à une cause sainte. J'étais 
heureux de pouvoir répéter dans mon âme ces paroles 
que je ne suis pas digne de prononcer : Ignosce, pater^ 
quia nesciunt quidfaciunt. 

Mais l'inutilité de toutes les tentatives déjà fuites, et 
l'expérience acquise par un long séjour à Paris, m'ame- 



II PBiFACB DU TRADUCTEUR. 

nèrent à sacrifier, Tun après l'autre, tous mes rêves, 
toutes mes espérances juvéniles à une idée que je regardais 
et que je regarde encore comme le rêve, l'espérance de 
l'âge mûr. C'était l'idée de cette confédération ita- 
lienne qui a donné naissance à deux excellents ouvra- 
ges : Del Primato morale e civile^deW Italia, par 
M. Gioberti ; Délie Speranze d'Italia , par M. Balbo. 

Aussitôt je me mis à la caresser, à la répandre dans 
mes relations au dehors comme au dedans de la Pénin- 
sule. Je fis plus. Chargé, il y a presque quatre ans, 
d'écrire la préface d'une chronique qui devait être pu- 
bliée dans l 'Jrchivio storico itaUanb, à Florence, je saisis 
cette occasion pour tâcher de donner à mon idée chérie 
une publicité quelconque. 

Cette préface n'ayant pas été imprimée, dans la 
crainte , peut-être , qu'elle n'attirât à VJrchivio storico 
le même sort qu'eut à subir' VAntologîa (1) , j'insistai 
pour qu'elle fût insérée dans quelque journal périodi- 
que ; j'en envoyai , à cet effet , des copies dans d'autres 
villes de l'Italie ; mais rien ne me réussit. 

Je lui donne place aujourd'hui en tête de la traduc- 
tion du présent ouvrage, non dans la sotte prétention 
de réclamer la priorité d'une pensée qui, depuis quelque 
temps , est devenue presque vulgaire , mais pour prouver 
à mes compatriotes la sincérité de mon adhésion aux 
Tœux si sayamment exprimés par les deux illustres 
écrivains qui ont pris la tâche de la développer, et dont 
je me déclare le disciple le plus reconnaissant. 

(1) C'est ainsi que les censares et les polices, en ne permettant à 
aucune opinion, même la plus modérée, de se faire Jouv parmi le 
public > se font les auxiliaires les plus utiles des conspirateurs. 



DE L'UNITÉ 

NA.TIONALE 

DE L'ITALIE. 



L'une des questions les plus difficiles à résoudre que 
présente l'histoire d'Italie, c'est, à mon gré, celle-ci : 

Comment se fait -il que l'Italie qui , possédant les 
deux grandes unités de l'empire romain et du catho- 
licisme, était, sans contredit^ la plus riche en moyens de 
centralisation, n'ait pas pu, au sortir du moyen âge, 
ressaisir son unité nationale? 

Je sais que plusieurs historiens fort distingués ont 
essayé d'y répondre, Machiavel entre autres ; mais la 
solution n'a pas encore été trouvée ; et c'est peut- 
être parce que le génie de^ce grand homme la cher- 
cha là où elle n'était pas, que ceux qui vinrent après 
lui s'y trompèrent comme lui. 

D'ailleurs , comme elle n'existe pas dans telle ou 
telle cause particulière, mais dans l'ensemble général 
des révolutions subies par l'Italie , c'est-à-dire , 
dans le développement de tous les éléments de sa ci- 
vilisation et de celle des peuples qui l'ont reçue d'elle, 
il était presque impossible à qui que- ce soit de résou- 
dre cette question, avant que le flambeau de la criti- 
que, que Machiavel porta le premier dans l'étude de 
rhistoire , eût éclairci les ténèbres dont elle se trou- 
vait enveloppée. 



IV DB L'uNITB NATIONALB 

Je crois avoir eD main le fit qui conduit à cette so- 
lution; mais, pour que eiiacun pût m'y suivre, force 
me serait d'exposer ici les Tableaux historiqties de la 
civilisation païenne et chrétienne^ auxquels J'ai con- 
sacré et je consacre tous mes loisirs. Un jour viendra 
peut-être où je pourrai soumettre ce travail au juge- 
ment du public. Pour le moment je ne ferai qu'énon- 
cer quelques idées générales concernant cette impor- 
tante question, à la solution de laquelle nous condui- 
sent^ mieux que les histoires, les chroniques des dif- 
férentes époques. 

La chronique de Cagnola est l'un des guides les 
plus sûrs. 

Nous ne voulons pas dire que Cagnola ait eu la 
pensée d'expliquer la véritable cause qui empêchait 
l'Italie de ressaisir son unité nationale, à l'époque où 
presque tous les peuples , soumis autrefois à l'empire 
romain , s'acheminèrent plus ou moins vite vers ce 
grand but, qui est encore loin d'être atteint. C'est, au 
contraire, parce que notre chroniqueur ne s'en doutait 
pas et qu'il entendait l'histoire d'Italie ainsi qu'il était 
donné de l'entendre à un soldat du quinzième siècle, 
qu'il a pu nous laisser ce précieux document. 

Il fait remonter sa chronique jusqu'à l'empereur 
Constantin , conune pour nous avertir que l'unité ita- 
lienne , qui avait coûté aux Romains sept siècles de 
sanglants combats et trois siècles d'affîreuse dictature^ 
commença peu à peu à se briser , dès que le siège im- 
périal fut transféré à Constantinople. 

Il est à propos d'observer ici que l'empire romain 
ne fut> au bout du compte, que la dictature romaine 
devenue permanente quand le désordre était à Rome 



<7 DE l'iTÀLIE. 



devenu permanent ; ce qui dépendit principalement , 
exclusivement peut-être, de ce que le peuple romain 
ne sut pas trouver des institutions représentatives qui. 
eussent pu constituer en nation, je ne dis pas tous les 
peuples qu'il avait subjugués, mais au moins ceux de 
la Péninsule : au lieu de cela il leur octroya les droits 
de bourgeoisie^ ce qui ne pouvait qu'instituer l'anar- 
cbie. 

Cela prouve jusqu'à l'évidence que l'habileté politi- 
que de Rome , qui l'emporta, sans le moindre doute, 
sur celle de toutes les cités du paganisme, avait trouvé 
le moyen d'amener la civilisation de plusieurs peuples 
au point où les vertus païennes pouvaient l'amener, 
de V agglomération inclusivement jusqu'à une certaine 
assimilation^ mais qu'elle fût impuissante à la pous- 
ser jusqu'à V association^ pour laquelle les vertus 
chrétiennes étaient nécessaires. 

Maintenant, revenons à notre chroniqueur : il ne se 
plaint point de la translation du siège impérial à Cons- 
tantinople : il se borne à nous nommer les empereurs 
qui régnèrent depuis Constantin, les chefs des barba- 
res qui envahirent, à plusieurs reprises, l'Italie, et 
quelques-uns des généraux , des princes et des papes 
qui contribuèrent à les en chasser. Il ne dit pas un mot 
sur les transformations de toute sorte que l'Italie su- 
bissait à chacune de ces grandes crises. 

Mais les chroniques ont cela de particulier, qu'elles 
instruisent également par ce qu'elles disent et par ce 
qu'elles ne disent pas. Seulement, pour bien les com- 
prendre, il faut se rappeler certains faits historiques, 
souvent oubliés par cela même qu'ils sont les moins 
susceptibles d'être sérieusement contestés. 



VI DE l'unité nationale 

Huit ceDts ans après Constantin, au commence- 
ment du douzième siècle , tout ce que les grandes vi- 
cissitudes amenées par tant d'invasions laissaient en- 
encore debout en Italie de l'empire qui se mourait , 
allait disparaître: 

I^ Devant faction croissante du catholicisme , qui 
avait été et sera toujours, quoi que certains papes 
aient pu faire , une protestation vivante contre toute 
usurpation des droits des peuples ; 

11^ Devant les anciennes libertés, non pas seulement 
municipales, mais républicaines , que la dictature de 
Rome n'avait pu anéantir, et qui se relevaient vigou- 
reuses du milieu de leurs ruines; 

III" Devant la royauté réorganisatrice , qui , pour 
n'avoir pu se faire jour dans la Péninsule tout en- 
tière , n'avait pas poussé moins ses racines partout où 
la semence en avait été répandue. 

A coup sûr, une des plus belles gloires de l'Italie est 
de ne s'être pas laissé complètement dompter par les 
barbares. 

C'est ainsi qu'elle a pu rattacher l'ancien monde 
au nouveau, et devancer tous les autres peuples dans 
cette longue et pénible lutte contre les obstacles 
jetés, par la dictature romaine d'abord, puis par la 
barbarie germanique, à travers le cours de la civilisa- 
tion. 

C'est ainsi qu'elle a pu renforcer les anciens élé- 
ments de civilisation, expérimentés insuffisants, à 
l'aide des éléments nouveaux que le Christ vint ap- 
porter à l'humanité défaillante. 

C'est encore ainsi qu'elle a pu donner au monde 
l'incomparable spectacle de son immortelle Uttérature 



DE L ITALIE. YII 

au treizième siècle/ et de sa suprématie dans les arts 
et dans les sciences ao seizième. 

ËQ mettant de côté la partie qui tient à l'identité de 
la nature humaine, il ae serait pas difficile de démon- 
trer que, de tout ce qu'on ne saurait méconnaître 
d'homogène dans les croyances^- les mœurs, les instl^ 
tutions, les lois , les arts, les lettres, les sciences de 
tous les peuples de l'Europe et de ceux qui ont été 
éclairés par l'Europe, les troâs quarts au moins sont 
dus à la puissance créatrice et propagatrice de Rome 
païenne et de Rome chrétienne. 

Qui a produit ce grand mouvement du moyen âge, 
si ce ne sont les traditions yivaces de Rome républi- 
caine et les constants travaux de Rome catholique ? 

Une seule des républiques italiennes du moyen 
âge, telle que Florence, fit plus d'efforts pour avan- 
cer la civilisation moderne, que tous les peuples réunis 
de l'autre côté des Alpes, à cette époque. 

C'est donc , je le répète, une des plus belles gloires 
delltaliede ne s'être pas laissé complètement domp- 
ter par les barbares. Mais cette gloire lui a coûté cher, 
elle lui a coûté d'être restée divisée. 

Quand l'empire romain, qui, tout excentrique qu^il 
était devenu , avait pu conserver au moins l'ombre de 
l'unité italienne, allait définitivement se retirer devant 
ses adversaires, il n'y avait, parmi ceux-ci, que la 
royauté qui eût pu se mettre à sa place. La royauté , 
repoussée d'abord par les forces qui restaient encore 
à cet empire mourant, fut ensuite brisée par les ar- 
mes non viables en elles-mêmes d'un autre empire 
que Rome catholique essaya d'inaugurer, puis enfin ^ 
entravée par les vieilles libertés qui, dans la vigueur 



VIU DE t'UNlTÉ NAXIONALB 

d*iiiie nouvelle jeunesse, fiiisaîent échouer toute ten- 
tative d'agglomération nouvelle. 

La royauté succomba, et Fltaliedemeura telle qie no- 
tre chroniqueur s'efforce de nous la peindre , avee des 
couleurs très-pâles au commencement , pâles ensuite, 
assez vives quand il arrive aux faits qui lui ont été 
racontés par des témoins ccmtemporains , et très-vi- 
ves , sinon tout à fait vraie», lorsqu'il raconte lui- 
mtoie ce qui s'est passé sous ses yeux. 

L'Italie était, ainsi que le Dante nous l'a dit : 

« Nave senza nocchiero in gran tempesta. v 

Et pis encore; car tout pilote était devenu impos- 
sible. 

D'où pouvait-elle l'attendre? 

Non certes du dehors, après l'expulsion, providen- 
tiellement nécessaire, des Goths et des Lombards. 

Notre chroniqueur ne daigne môme pas s^arréter 
un instant sur les tentatives faites par les empereurs 
allemands, qui pourtant prétendaient succéder aux 
empereurs romains, et que la cour de Rome avait 
mis en possession de plus d'un tiers de la Péninsule. 
Tant il lui paraît naturel qu'ils n'aient pas eu la moin* 
dre chance de réussite , même pendant le séjour des 
papes à Avignon. 

Or, si la ligue de quelques villes lombardes , si 
parfois seulement une ville italienne de troisième or- 
dre, telle^u'Ancône, suffisi^t à d^ouer les plans* de 
ces puissants empereurs qui disposaient déjà de plus 
d'un tiers delà Péninsule, enmème temps qu'ilsétaient 
favorisés dans les deux autres tiers par le parti gibe- 
lin, d'où serait venue de l'autre côté des Alpes une 
force capable de réunir l'Italie ? 



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I 



•• 



I>B l'iTALIE. IX 

Reste donc à voir si cette force pouvait se trouver 
dans son sein. 

Pour tous ceux qfiï comprennent tant soit peu la 
nature de cette force, le plus grand foyer qui pût 
s'en form^ en Itatie au commencement du douzième 
siècle, fut, sans doute, la monarchie normande, 
qui , dans sa jeunesse, parvint à réunir les Deux-Siciles 
et la Marche d'Ascoli , et put , à elle seule , tenir tête, 
en même temps, à l'empereur d'Orient^ à celui d'Alle- 
magne et au pontife romain, tous les trois coalisés 
contre elle. 

De plus, le fondateur de cette monarchie avait osé 
s'intituler : Roi d*ltalie. 

Pourquoi donc cette jeune monarchie touma-t-elle 
ses armes victorieuses vers la conquête de provinces 
d'outre-mer plutôt que de les employer à s'étendre sur 
le continent? 

Parce que les papes l'en empêchèrent : telle est la 
r^nse que j'entends faire de toutes parts. 

Certes les premiers à s'y opposer eussent été les pa- 
pes, si elle l'avait tenté; et cela par la i^mple raison 
que le- territoire de l'Église était géographiquement le 
premier qui aurait eu à souffrir de son agrandisse- 
ment. Mais qu'était à cette ^oque le territoire de l'É- 
glise? Les papes étaient- ils alors véritablement maîtres 
de ce qu'on appetie aujourd'hui l'État ecclésiastique? 
N'étaimit-ils pas eux-mêmes en guerre contkiuelle 
pour l'arracher à tant de petits tyrans y qui pour leur 
propre compte auraient opposé la résistance la plus 
acharnée aux rois normands ? 

Mais supposons que ceux-ci se fussent emparés de 
Rome. Croit-on qu'ils eussent pu y faire renaître toute 



¥* 



X DE L'UNITB NATIONÀLB 

cette prodigieuse force militaire , à i'aide de laquelle 
les Romains étaient parvenus à subjuguer lltafte a« 
bout de cinq siècles? ' 

Car il ne Haut pas s'y tromper, au fur et à mesure 
que l'empire romain se retirait , Tltalie redevenait , 
sous des formes différentes , ce qu'elle avait été avant 
d'avoir été conquise par la République romaine; et, 
peut-ètre , cette fois-ci sa conquête eût-elle été même 
plus difficile. A chaque pas on y rencontrait une ville; 
et chaque ville ^ habitée non pas par un petit nombre 
de maîtres et une foule d'esclaves, mais par des ci- 
toyens tous également intéressés, tous également prêts 
à donner leur vie pour sa défense, était une place de 
guerre capable d'arrêter, de ruiner une armée. Com- 
ment les rois normands se seraient-ils seulement ap- 
prochés des villes toscanes? des villes des légations? 
des villes lombardes ? si un petit nombre de ces der- 
nières suffit plus tard pour arrêter les progrès de leurs 
successeurs, qui réunissaient à la force de la monarchie 
sicilienne celle encore plus grande de Tempire d'Alle- 
magne? Qu'auraient*ils pu faire contre les républiques 
de Florence, de Gênes et de Venise, qui, tout impuis- 
santes qu'elles étaient elles-mêmes , pour s'agrandir 
sur le continent , possédaient des moyens inépuisa- 
bles pour leur défense intérieure et pour des conquêtes 
éloignées ? 

Non : si les rois normands n'ont pas essayé de ré- 
unir l'Italie, ce n'est pas absolument parce que les 
papes les en ont empêchés , c'est parce que l'Italie était 
telle, que la pensée seule de le tenter eût été une folie. 

C'est pour cela que notre chroniqueur ne prend 
aucun soin de nous entretenir de l'origine de cette 



[i 



DE L'ITALIE. XI 

monarchie ; et quand il en parle dans la suite, il nous 
la montre dans un tel état de faiblesse, que, bien 
loin de pouvoir sosger à s'étâidre, c'est a^ec beau- 
coup d^ peine, et seulement par le secours de ces 
mêmes forces qu'il lui aurait fallu renverser, qu'elle 
pouvait venir à bout de contenir, tantôt l'un, tantôt 
l'autre des hauts barons qui possédaient les trois 
cinquièmes de sou territoire. 

Or, si la monarchie sicilienne n'eut Jamais la moin- 
dre chance d'atteindre ce but , quelle autre puissance 
intérieure aurait pu l'avoir? 

Serait-ce la papauté? Mais le pouvoir temporel 
des papes, toujours privés de la force des armes, ainsi 
que de l'énergie de la jeunesse, ne franchissait d'or- 
dinaire que très-faiblement leà murs de Rome , s'a- 
britait souvent derrière les remparts du château Saint- 
Ange, et parfois disparaissait tout à fait. 

Serait-ce la république de Florence? Par son in- 
dustrie et par son commerce, elle avait subjugué 
l'Europe, et ne put jamais, par ses armes, subjuguer 
d'une manière stable une seule de tant de petites 
républiques qui l'entouraient. 

Serait-ce celle de Gênes? Ses flottes parcouraient 
hardioa^t les mers ; mais elle ne porta jamais son 
regard au delà de ses montagnes, si ce n'€fit pour y 
chercher un drapeau qui pût la mettre à l'abri des 
attaques des siens. 

Serait-ce la république de Venise? Maîtresse des 
mers , elle put arrêter à l'isthme de Gorinthe les 
triomphes des Turcs, et forcer en même temps 
Trieste en dépit de l'empereur d'Allemagne, mais 
elle ne putjamais franchir l'Adda. 



XII DE l' UNITE NATIONALE 

Serait-ce Milan ? Mais ses dues, malgré l'éclat de 
quelques-uns d'entre eux, contraints toujours d'op- 
ter entre la souveraineté du peuple et la suzeraineté 
de l'Empire, ne cessèrent Jamais de se débattre sous 
les coups, tantôt de l'un, tantôt de l'autre. 

Non : ritalie n'avait pas dans son sein une force 
capable de la réunir; et, si quelques historiens ont 
dit le contraire, ne les croyez pas. Ajoutez foi plutôt 
aux chroniqueurs qui n'aimaient pas à faire de belles 
phrases, et peignaient l'Italie telle qu'elle était. 

Il est vrai que notre chroniqueur, lui aussi, parle 
d'un rêve de ce genre qu'on attribua une fois aux 
Vénitiens, une autre fois au duc de Milan; mais, 
d'après ce qu'il en dit , ce n'était qu'un épouvantall 
mis en avant pour susciter plus d'ennemis au duc et 
aux Vénitiens. 

Du reste, il sufiQt de lire sa chronique ppur se con- 
vaincre qu'aucun des différents centres de pouvoir, 
parvenus à se former en Italie, ne pouvait même 
concevoir la pensée d'absorber tous les autres. 

Bien loin de là, en y réfléchissant avec plus d'at- 
tention , on s'aperçoit que ces divers centres ne possé- 
daient aucune force de cette espèce, qui fut vraiment 
à eux. Elle était tout entière dans les maitts des 
Condottieri. Libres comme ils Tétaient de quitter la 
solde d'un État pour accepter celle d'un autre , on les 
voyait , dans la même année, prendre une ville pour 
un État, et la reprendre pour un autre, souvent aussi 
pour leur propre compte, et quelquefois rien que pour 
la livrer au pillage de leurs soldats; ce qui s'appelait : 
Récréer l'armée. 

Je suis plus que persuadé que, si nous autres Ita- 



L 



DB L'ITALIE. XIII 

HeDS^ nous voulions considérer les maux qui affligent 
notre patrie d'un œil un peu moins dédaigneux , la 
chronique de Cagnola suffirait , à elle seule, pour nous 
faire revenir de cette erreur où nous avons vécu de- 
puis si longtemps, sur la cause qui a empêché l'Italie 
de se reconstituer en nation. 

Ainsi, au lieu de Jeter des cris impuissants contre 
les papes et les rois, et de regretter la chute des ré- 
publiques de Florence, de Gènes et de Venise, nous 
nous réjouirions plutôt de voir les véritables causes 
de ces maux presque disparues par Texistence d'un 
royaume des Deux-Siciles, d'un État de l'Église, 
d'un grand-duché de Toscane, d'un royaume Sarde, 
et même d'un royaume Lombardo-Vénitien , qui 
n'appartiendra pas toujours à l'Autriche. 

Et maintenant qu'uNE Italie est devenue , non- 
seulement possible, mais facile, nous attendrions, 
avec cette longanimité qui sied si bien aux Allemands, 
que les princes d'Italie veuillent enfin, dans l'intérêt 
des peuples tout aussi bien que dans celui de leur pro- 
pre dignité (pour ne rien dire de leur sécurité), s'oc- 
cuper sérieusement d'une confédération italienne. 

C'est, à notre avis, pour l'Italie, la seule réorgani- 
sation politique qui serait en harmonie avec son passé, 
son présent et son avenir, celle par conséquent que 
l'on devrait préférer même à la plus désirée (l). 

P. LÉOPABDI. 



(1) Bien entendu, pourtant, qae la confédération fût de nature à 
reconstituer sur des bases solides l'unité naUonale des différents 
peuples de la Péninsule, et que Ton n'en fit pas dépendre la réa- 



XIV DE l'unité NATlOriALE DE l'iTALIE. 

Usation d'an remaniement général de rEurope plus ou mc^ns pro- 
blématique. 

Nous croyons avec Tauteur de ce livre que la chute de Tempire 
ottoman est inévitable , mais nous ne saurions , au moins d'une ma- 
nière aussi absolue qu'il parait le faire , y rattacher l'avenir tout 
entier de notre patrie. 

II peut bien arriver que Gonstantinople , qui Jadis eut une si 
large part à la dissolution de l'unité nationale de l'Italie, contribue 
un Jour à sa recomposition; mais les maux qui l'affligent actuel- 
lement demandent des remèdes bien plus prompts. 

La Jalousie réciproque des cabinets européens , qui forme aujour- 
d'hui (si honteusement pour la chrétienté) l'unique support de la 
Sublime-Porte, ne sera probablement vaincue que quand des évé- 
nements nouveaux enhardiront la Russie à donner son cçup de 
grâce, ou quand la crainte, mais la crainte fondée de perdre les 
rives du Pô, forcera l'Autriche à penser au Danube. Trad. 



VIN€ENZO GIOBERTI 



Il y a peu d'années,]'ai écrit sur Fhistoire d'Italie et sur 
les enseignements pratiques à en tirer, un livre que je me 
réservais de revoir et de publier en d'autres temps. — 
Mais aujourd'hui , monsieur et ami , que vous venez de 
traiter presque le même sujet dans votre livre de la Su- 
prématie , mon livre devient inutile en plusieurs de ses 
parties. A quoi bon redire moins bien des choses dites 
admirablement par vous et ^ur lesquelles nous sommes 
d'accord? A quoi bon, pour le petit nombre de celles où 
nous différons, rétablir péniblement ces fondemeats des 
droits et des devoirs publics italiens que vous avez éta- 
blis d'une manière invincible à mon avis ? A quoi bon 
recommencer toujours , en reniant ses prédécesseurs, 
pour se'proclamer seul chef d'école, comme font quelques- 
uns au grand préjudice des sciences, et ce qui est pis, des 
choses pratiques les plus importantes ? — Il valait mieux 
que j'édifiasse sur votre construction, que j'acceptasse de 
vous ce qui me paraissait justement sanctionné par vo- 
tre éloquence et votre autorité , et que je partisse de là 
pour aller plus loin s'il m'était possible. 

C'est ce que j'ai essayé de faire. Non en reprenant et 
en retaillant mon livre , aujourd'hui suranné , mais en en 
faisant un nouveau; ce qui m'a paru une tâche moins in- 



grate ; non pas^ du reste, en me référant sans cesse à 
vous , forme polémique peu agréable aux lecteurs , 
par l'obligation qu'elle leur impose de fixer leur atten- 
tion sur deux livres à la fois, mais en écrivant un livre 
qui puisse exister par lui-même, et soit plutôt une syn- 
thèse de ses idées qu'une analyse de celles d'autrui. 

De toute manière vous êtes l'occasion de ce livre et il 
vous doit son origine ; je l'ai commencé avec ardeur aus- 
sitôt après avoir eu quatre ou cinq jours étudié, annoté et, 
comme on dit, dévoré le vôtre; je l'ai commencé en re- 
connaissant et en avouant que telle était son origine. 
Le voilà terminé ; et comme j'espère ne pas vous avoir of- 
fensé en différant de manière de voir avec vous que j'es- 
time, que je respecte et que j'aime personnellement, l'ad- 
miration que je professe pour vos écrits en général m'a 
fait penser à vous dédier celui-ci, comme un témoignage 
de mes intentions et de mes espérances. 

Novembre 1843. 

Cesare BALBO. 



CET ÉCRIT 



S I. Comme le savent désormais tons les Italiens 
éclairés et beaucoup d'étrangers, M. Gioberti est 
un des premiers philosophes de la chrétienté. Après 
s'être fait connaître et admirer tout ensemble pour 
sa Théorie du surnaturel ^ doué de cette fécondité 
qui est à la fois la manifestation et la preuve du 
grand écrivain , il a publié plusieurs autres ou- 
vrages de la plus haute valeur. Philosophe catho- 
lique, il est à coup sûr un des maîtres (que d'autres 
décident de son rang) dans cette école italienne qui 
se distingue des autres par une catholicité , une 
théologie plus exacte , peut-être même la seule 
exacte. — Mais mon but n'est point philosophique. 
M. Gioberti, demeurant à l'étranger, devait à cette 
situation une liberté d'écrire qui n'existe pas dans 
la péninsule italienne; et M. Gioberti n'était pas 
homme à n'en pas profiter. Italien du fond du cœur, 
et , s'il est permis de le dire , poussant parfois à 

l'excès le sentiment patriotique , il mêla à toutes ses 

1 



2 CB QUI A MOTIYB 

spéculations philosophiques nombre de considéra- 
tions relatives à Thistoire , comm« aussi à la poli- 
tique pratique de l'Italie. Abandonnant enfin, 
non l'esprit , mais la forme philosophique , et fai- 
sant de ce qui était un accessoire dans ses autres 
écrits le but principal d'un nouvel ouvrage, il 
vient de publier deux volumes d'une grande im- 
portance , ayant pour titre : de la Suprématie mo- 
rale et civile de l'Italie. 

§ IL Ce titre est extrêmement vague. De quelb 
suprématie l'auteur veut-41 parler? de celle qui ap* 
partint à Tltalie 'à deux* époques diftérentes , dans 
la période romaine d'abord, puis au moyeu âge, du 
Yi^ au XVI* siècle? Mais c'est chose sue et reconnue 
par tous les hommes doués de quelque instruction, 
et un pareil sujet » séparé d« la narration histo^ 
rique et réduit à fournir la matière d'un discours, 
n'eût pas été digne d'un écrivain aussi puissant. 
— S'agirait^il de revendiquer une suprématie ac-* 
toelle? Mais ce serait là une illusion , si contraire , 
iQalheureusement, à ce qui existe, qu'il n'est point 
de patriotisme, quelque aveugle qu'il soit, qui 
puisse en être flatté. L'incontestable sincérité de 
l'auteur permet donc moins encore d^admeUre que 
tel ait été son but. — Ainsi, à commencer du titre, 
le lecteur conçoit d'abord la pensée que la supré- 
matie mise en avant par un écrivain de cet ordre 



. J£ 



CET SCBIT. % 

a 

est plutôt une suprématie future , en idée , en espé- 
rance y à ressaisir par l'œuvre de ceux qui tiennent 
dans leurs main^ les destins de la patrie; telle me 
parait être en effet la suprématie que Fauteur a eue 
en vue dans la plus grande partie de son ouvrage (^). 
§ UL Et voilà ce qui distingue Fauteur de cette 
foule d^écrivains qui ne font que bercer l'Italie 
comme un malade qu'on veut endormir , à force 
de confondre le passé , le présent et l'avenir. Ils lui 
parlent de son passé , de ses deux époques de su- 
prématie réelle , avouée , a la manière d'esclaves 
flatteets s'adresdant à de nobles maîtres dégénérés, 
et leur vantant la gloire antique comme actuelle , 
les grands exploits de leurs afeux comme un pri- 
vilège pour les dispenser de l'action , la noblesse 
comme un héritage de vertus et non d'exemples. 
Non contents des mérites véritables, ils en inventent 
de faux, soit que dans leur abjection ils ne com- 
prennent pas les premiers, soit qu'ils espèrent qu'on 
leur saura plus gré des autres. C'est ainsi qu'ils s'en 
vont déterrant chaque jour je ne sais quelles gloires 
inconnues , quels grands hommes obscurs , quels 
fermes contestables des découvertes étrangères, pour 
en Caîre présenti l'Italie qui, maîtresse absolue du 

(1) M. Gioberti vient de publier un nouveau volume, du Bien, 
où il dit', en parlant de la Suprématie: « Ce livre-là est uû ouvrage 
destiné à mettre à nu les plaies de ma malheureuse patrie et à in- 
diquer les remèdes. » P. lxxxv. 



4 CE QUI A MOTIYB 

monde occidental , sut recueillir dans son sein les 
plus grandes civilisations de l'antiquité et en conser- 
ver les débris; à l'Italie qui, centre prédestiné de 
la religion chrétienne, sut ordonner d'abord, puis 
renouveler la discipline ecclésiastique, faire re- 
naître et prospérer les communes, les arts, les 
lettres et les sciences ; à l'Italie qui découvrit l'Asie 
orientale et l'Amérique; à l'Italie enGn qui , sans 
compter de plus anciens, fut mère de Grégoire YII, 
de Marco-Polo , de Dante, de Raphaël, de Michel- 
Ange , de Colomb , de Galilée et de Volta. — C'est 
bien pis encore quand ils s'avisent de toucher au 
présent. Alors les flatteurs se donnent carrière. Ils 
consolent, ils encouragent, mais c'est l'oisiveté, 
c'est le vice , c'est le bienheureux far niente^ c'est 
le mal qui se fait. Ne sommes-nous pas heureux , 
actifs, glorieux autant que toute autce nation? Où 
voit-on des champs mieux cultivés , des villes plus 
florissantes , des populations plusjéclairées ou plus 
morales? Quelles brises (car ils tirent vanité même du 
climat), quelle température, quel ciel» quel paradis ! 
Que d'admirables ouvrages paraissent , et combien 
de grands hommes , d'hommes utiles , immortels ! 
Il n'y a donc qu'à leur rendre grâce et à les bénir 
en premier de s'être rendus immortels; mais il 
£aut en rendre grâce aussi au prince , aux Mécènes, 
à l'excellent peuple, au pays , à tout le monde. 



CET ÉCBIT. 5 

Cela est évident, il a'y a rien à faire, rien à refaire 
ou à changer, rien qu^à vivre en joie. — Il est évi- 
dent surtout qu'il n'y a rien à faire pour l'avenir. ' 
Le mieux est même de n'en pas parler , de ne pas 
souffler, de ne pas lenonuner. Quiconque en parle, 
quiconque y plonge son regard , quiconque en ^- 
père ou en craint quelque chose, on en prend souci 
seulement, est un homme inquiet, dangereux, à 
persécuter, affublé des noms détestables de progrès* 
siste, libéral, révolutionnaire et républicain. 

§ IV. Il n'est pas besoin de dire à ceux qui con- 
naissent M . Gioberti ou qui ont lu quelques-uns de 
ses ouvrages , que c^est un écrivain d'une tout 
aulre catégorie que ceux auxquels je viens de faire 
allusion. Je ne rechercherai pas s'il distingue tou- 
jours avec assez de précision le passé, le présent 
€t l'avenir de l'Italie ; si , en traitant un sujet aussi 
glissant , il évite toujours d'exagérer la louange ; 
s'il sait la tempérer par le contraste vigoureux du 
blâme ; si, homme énergique autant que personne, 
il s'arme toujours de cette mâle sévérité qu'il loue 
avec justice dans Alfiéri et Dante. Quand M. Gio- 
berti serait tombé dans quelques-uns de ces défauts 
et dans d'autres encore, ils ne seraient rien en com- 
paraison de ce qui a droit à l'éloge. Et je ne parle 
pas du mérite littéraire , d'un style facile et pur de 

toute pédanterie, d'une éloquence admirable, de 

1. 



6 CE QUI ▲ MOTIYB 

la Bcience non plus ; son grand Hiérite est d'avoir 
parlé de Tavenir de la~ patrie dont on parle tant en 
d'autres pays, dont on se tait depuis si longtemps dan$ 
le nôtre , d'en avoir parlé le premier ouvertement^ 
largement et avec une extrême modération; Aussi, 
contrairement peut-être à l'attente de certains mo^ 
quenrs, il en a parlé lui, philosophe, d'une manière 
beaucoup plus pratique que n'ont fait le peu d'his- 
toriens ou d'hommes pratiques qui ont jusqu'ici 
touché timidement ce sujet périlieu&i C'est ce qui 
fait de ton ouvrage plus qu'un livre , une action ; 
^ une action qui ne peut que profiter à la patrie. 
La discussion est ouverte désormais. Les autres sui- 
vront, critiquant, corrigeant , rognant, amplifiant. 
Le thèmç aura toujours été proposé par lui ; les dé- 
bats ne feront qu'ajouter au mérite , au bienfait de 
celui qui l'a traité d'abord et de manière à le graver 
dans l'esprit et dans le cœur de tous. 

S V. Je ne suis qu'un de ceux, et ils seront nom- 
breux s'il plaît à Dieu , qui voudront marcher sur 
les tracés de M. Gioberti. Si je le fais, c'est que, 
d'accord avec lui dans les pensées, pour la très- 
grande partie , j'en diffère néanmoins , ou il me 
semble en différer , sur plusieurs points , qui sont 
ou me paraissent importants pour notre patrie com^ 
mune. Si la gravité du sujet pouvait ici laisser place 
aux vanités littéraires , je ne voudrais courir ni le 



CET BCBIT. 7 

danger d'être comparé avec un écrivain si supé- 
rieur , ni celui de l'avoir pour contradicteur. Mais 
je compte sur la forme et sur le peu d^étendue de 
cet écrit pour échapper au parallèle, et, quant à 
la eontradictioU) elle devient un honneur lorsqu Vile 
émane d'un grand écrivain. — Au surplus, mon in« 
ienium étant de discuter les opinions généralement 
répandues dans notre pays , plus encore que celles 
particulières à M. Gioberti ou à tout autre, si je 
fais plutôt mention de lui , cW qu'il est à mes 
yeux d'un plus grand poids ; mais je ne pronon- 
cerai sou nom ni lorsque notre manière de penser 
sera la même, ni lorsqu'elle sera difTérente. Je prie 
donc le lecteur de ne lui appliquer aucune de mes 
critiques lorsqu'il ne sera pas nommé , car mon 
intention n'a pas été de les lui adresser r je ne le 
ferais, en pareil cas, qu'avec des réserves et des ex- 
plications qui ne peuvent trouver place dans un 
écrit aussi bref. 

S VI. Il n'est point de patrie qui , plus que la 
nôtre , soit aimée de ses enfants. Mais, soit faute de 
pouvoir débattre fréquemment et facilement ses 
intérêts , soit faute de pouvoir nous entendre , 
il n'en est peut-être pas qui en soit aimée plus di- 
versement. Là est notre grand malheur. Ne perdons 
pas du moins le temps à discuter sur des tioms , 
sur des intérêts privés ou neus. concernant person- 



8 GB QUI A MOTIVÉ CBT BCAlT. 

neliement. Du reste, toute protestation d'avoir 
écrit avec liberté , mais avec modération , d'avoir 
cherché le bien de la patrie , mais non le mal d'au- 
trui, pas même celui de ses adversaires, serait 
chose inutile pour ceux qui ne me liront pas , et je 
ne suis pas sans espoir que la précaution paraîtra 
plus inutile encore à ceux qui m'auront lu avec des 
intentions conformes aux miennes. 



DES ESPÉRANCES 



DE L'ITALIE. 



CHAPITRE PREMIER. 



9 



L OBGAIVISÀTION POLITIQUE ACTUELLE DB L ITALIE 



.t 



N EST PAS BONNE. 



1. Je pars da fait que l'Italie n'est pas bien orga- 
nisée politiquement, puisqu'elle ne Jouit pas tout en- 
tière de la première et de la plus essentielle des condi- 
tions de Tordre politique, de celle qui, fût-elle seule, 
procure tous les autres avantages nécessaires, de celle 
sans laquelle tous les autres biens sont nuls ou se per- 
dent , de l'indépendance nationale. Que si parmi mes 
lecteurs il devait s'en trouver un à qui la finesse de 
son esprit, Textréme habitude de distinguer entre les 
choses, ou tout autre motif plus ou moins sincère, don- 
nât la persuasion que l'Italie jouit de cette indépen- 
dance politique, ou que, sans l'avoir, elle peut être et 
se dire bien organisée , autant vaut qu'il s'arrête ici. 
Cet écrit s'appuie tout entier sur l'incontestabilité et 
sur Timportance de ce fait; il ne s'adresse qu'à ceux 
qui, prenant le mot d'indépendance dans son acception 



10 DBS BSPRBANCES 

commane , admise au dedans et au d^ors , croient 
qu'une grande partie de l'Italie en est privée, et qu'une 
nation dont une grande partie en est privée n'est pas 
et ne peut se dire bien organisée politiquement. 

2. Continuant donc à na'adresser à ceux-ci , je fe- 
rai observer surabondamment que la dépendance de 
l'étranger pesant sur une province, non-seulement en- 
lève à l'organisation de cette province toute bonté, 
toute dignité, mais qu'elle altère, qu'elle fait perdre 
de leur bonté et de leur dignité aux institutions des 
autres provinces ; qu'elle ne laisse pas indépendants 
même les États vraiment italiens. Il serait facile d'en 
fournir des exemples , et en grand nombre ; mais ils 
pourraient déplaire et susciter des baines. Je m'en rap- 
porte, au surplus, à tous les Italiens, à ceux principa- 
lement qui sont les mieux informés, à ceux qui sont 
le plus avant dans les secrets et dans les affaires de 
nos gouvernements. Aucun d'eux ne niera que dans 
ses projets, dans ses actes, souvent dan» les maxi- 
mes, parfois dans les moindres mesures administra- 
tives, ne se fasse sentir d'une manière gênante, ou 
plus gênante du moins que toute autre puissance 
étrangère, celle qui tient sous sa domination une pro- 
vince italienne. Je ne parle pas des formes et encore 
moins des traités, qui , Je le sais, reconnaissent notre 
indépendance comme absolue. Mais n'est-il pas d'au- 
tres traités infirmant ceux-là? Et quand il n'en existe- 
rait point, n'est-ce pas un fait, n'est-ce pas le résultat 
habituel, impérieux, inévitable des discussions entre le 
plus fort et le plus faible? Mais loin de me contredire, 
je suis plutôt porté à croire que ces homnoes de gou- 
vernement souriront et peut-être même m'^ voudront 



DB L*ITAUB. If 

de me voir mettre en que^on ce qui leur est \m obs- 
tacle incessant, en même temps qu'une excuse journa- 
Hère et non petite ; ne point tenir compte de cette 
circonstance qui implique absolution pour ce qu'ils 
ne font pas, éloge pour ce qu'ils parviennent à faire» et 
nnjustice de quiconque les juge sans avoir égard à 
cette condition. Bans tons les pays, dans tous les 
temps, les gouvernés ont parlé des gouvernants ^ 
les ont jugés. li en est ainsi plus que jamais aujour- 
d'hui qu'on en parle et qu'on les juge publiquement 
dans plusieurs pays ; mais on en parle et on les juge 
beaucoup plus mal dans les pays où il n'y a pas de 
publicité. S'il y avait une tribune en Italie, le premier 
qui y monterait y viendrait ^obablement accuser 
nos gouvernements ; mais le second invoquerait pour 
leur excuse la dépendance au milieu de laquelle ils 
vivent. Or, j'ai assez foi dans le bon sens italien pour 
croire qu'une telle excuse serait admise en général, 
et qu'on ne débattrait plus que le pdnt de savoir si 
elle suffit pour chaque cas particulier. Tant qu'il n'y 
a pas de discussion publique, il est naturel que Ton 
dépasse de beaucoup les bornes de la critique ; naturel, 
dis-je, pour le vulgaire, mais non pour ceux qui , in- 
formés , même médiocrement , veulent être justes. 
Ceux-là ne sont jamais excusables de ne point ad- 
mettre , de ne pas rechercher eux-mêmes ce qui 
peut excuser les autres. 

8. Je ne veux pas entrer dans la triste et trop Ion- 
que énumération des entraves mises à notre commerce, 
à notre industrie, à nos arts, à notre littérature, à 
tontes les activités même privées, entraves provenant 
de la dépendance directe d'une grande province, et 



n 



12 DES BSPÉBAnGES 

de celle qai pèse Indirectement sur les autres États de 
ritalie. Il n'y a pas de tâche pire que celle de vouloir 
expliquer à qui ne veut pas comprendre , ou à qui 
comprend et ne veut convenir de rien. Celui qui veut 
être sincère sait fort bien que chez les nations, 
comme chez les hommes, il n'est pas d^ordinaire d'ac- 
tivité complète sans une entière indépendance, -r- Je 
ne citerai qu'un exemple des inconvénients de la dé- 
pendance. Le pape est pape et sera pape non-seule- 
ment tant que durera la prépondérance autrichienne 
actuelle, mais encore quand elle s'accroîtrait et de- 
viendrait une usurpation universelle, comme celle de 
Napoléon et de quelques empereurs du moyen âge ; 
mais tant que dure cette prépondérance, tant que le 
pape, en tant que prince italien, est sous la dépen- 
dance de l'Autriche plus que sous celle^de la France, 
de l'Espagne, du Portugal, de ta Bavière^ grandes 
puissances catholiques, et plus que sous celle de l'An- 
gleterre, de la Prusse ou d'autres puissances non ca- 
tholiques , il n'est pas douteux que le pape ne peut 
agir à ce titre aussi bien qu'il le ferait, s'il était en réalité, 
comme de nom , souverain entièrement indépendant. 
11 n'est pas douteux qu'il ne peut agir en tant que chef 
spirituel effectif dé la catholicité, chef en espérance de 
la chrétienté entière, aussi heureusement qu'il le fe- 
rait si tout gouvernement, catholique ou non, était 
convaincu de l'entière indépendance, de l'impartialité 
probable d'un tel chef. Dans tous les cas, à coup 
sûr, quels que soient les décrets de la Providence , 
tout bon catholique tient le pape pour pape ; il ne sau- 
rait être question de cela. Mais on peut se demander * 
Combien de bons cathojiques y aura-t-il dans tel ou 



DE L^ITALIB. 13 

tel cas? Or, si Je pose cette question : Le nombre 
des catholiques serait-il plus grand dans le cas où 
le pape serait considéré comme indépendant, ou dans 
celui où il passerait pour dépendant? la solution ne 
peut être douteuse. Chacun répondra : Il y en aura 
plus certainement si l'indépendance du pape est re- 
connue de tous. 

Mais j'ai honte de m'arréter à de pareilles généra- 
lités, d'avoir fait un chapitre, bien que fort court, 
sur une proposition si évidente et sur laquelle tout le 
monde est d'accord. Et je ne dis pas cela seulement 
des gouvernés, qui critiquent à tort ou à raison, et des 
gouvernants, critiqués, justement ou non, dans les 
États italiens; mais je le dis aussi des étrangers, et 
parmi ceux-ci , de nos dominateurs eux-mêmes chez 
lesquels cette opinion est partagée par tous ceux 
qui ont quelque bonne foi et quelque jugement; et, 
les plus haut placés, là comme ici, en sont les plus 
convaincus. Ces personnages de haut rang, ces hom- 
mes d'État de l'empire autrichien sont dans la même 
condition que les hommes d'État de France et d'Angle- 
terre qui, du haut de leur tribune, déclarent journel- 
lement qu'ils s'occupent avant tout des intérêts 
nationaux, et prouvent en même temps qu'ils en- 
tendent fort bien aussi ceux des autres nations, quand 
ils excusent ou approuvent celles qui songent à assu- 
rer les leurs propres. Les hommes d'État autrichiens 
professent les mêmes principes, et puisqu'ils n'ont pas 
de tribune pour s'en expliquer publiquement , ils le 
font en particulier, comme ils peuvent. Ils voient aussi 
bien que tout autre, mieux peut-être, que l'organisa- 
tion de la péninsule italienne n'est pas bonne. Mais, 

2 



14 DES ESPBBÀIfCBS 

fonctionnaires de l'État aotrichfen, ils remplissent 
avant tout leur cfevoir envers FAotricheen cherchant 
à maintenir la grandeur et la puissance autrichienne. 
Et, soyons justes si nous voulons être utiles, ils ont 
raison. On peut discuter sur la manière d'accomplir 
un tel devoir, on ne saurait mettre en question si 
c'en est un pour eux. Mais, eu somme, eux-mêmes, 
d'après leur manière de voir , ils tombent d'accord 
sur cette proposition trop débattue désormais» que l'or- 
ganisaticm politique de l'Italie n*est pas bonne pour 
l'Italie. 



DI L^ITÀLIE. 15 



CHAPITRE DEUXIEME. 

DE QUATRE ORGANISATIONS ESPEREES, — ET D ABORD 

DU ROYAUME D* ITALIE. 



1 • Il semblerait donc que la première chose à faire 
serait de chercher comment détruire le \ice mani- 
feste de Tordre de choses présent. Mais nous n'enten* 
dons pas procéder à la manière des démolisseurs de 
tous les temps qui, s'irritant contre toute mauvaise or^ 
ganisation, ne pensent qu'à la renverser, saM av<^r 
s(H)gé d*abord à l'ordre nouveau qu'ils auront à met- 
tre à sa place. La maxime villageoise, de ne pas met-* 
tre la charrue avant les bœufs, est bonne à suivre, sur- 
tout en politique. Il convient donc de se ûxer sur 
Tordre nouveau à établir avant d'abandonner l'ancien, 
sur le but à atteindre avant de choisir la route* 

2. Mais laissons de côté des idées» des plans, des es- 
pérances : le prince de Machiavel , le pape des Guel- 
fes, Tempereur des Gibelins et la monarchie de 
Dante. Tout cela n'a guère été que des chimères qui 
désormais ont fait tout leur temps. S'il faut encore 
s'occuper de rêves, parlons au moins de ceux de nos 
Jours; ne remontons pas au delà de 1814 , la matière 
nous sufOra dans cette limite , peut-être même sera- 



16 DBS ESPÉBÀNGBS 

t-elle trop abondante. — Je croirais volontiers que le 
premier rêve fait vers cette époque, et le plus fréquem- 
ment reproduit, a été celui d'une monarchie embras- 
sant toute la Péninsule, d'un Royaume d^ Italie^ Le 
nom et l'idée étaient en rapport avec les circonstances 
au milieu desquelles nous avions été élevés. L'homme 
le plus puissant de notre siècle (et de bien d'autres) 
avait aussi caressé la grande chimère de la monar- 
chie universelle , et fait le rêve plus modeste du 
royaumed'Italie. Celui-ci fût même nommé, commen- 
ça à être réalisé. Il y eut un royaume d'Italie s'éten- 
dant des Alpes aux Abruzzes et comprenant presque 
toute la péninsule orientale. — Pourquoi lui donner 
pareille forme, si forme il y a , longitudinale, longue 
et étroite? Je pense que personne ne saurait le dire, 
même après avoir lu les Mémoires de Sainte-Hélène. 
Ce que Napoléon en dit lui-même est une solennelle 
imposture. Supposer qu'il fallait tailler l'Italie en long 
et non en large, et la diviser pour là façonner à l'u- 
nité ou à Je ne sais quoi , ce sont là des sophismes que 
pouvait seul cobcevbir celui qui , accoutumé à tyran- 
niser par ses œuvres, espérait tyranniser encore par 
ses écrits; ne songeant pas que si la force sert au pre- 
mier cas, il n'y a que la raison qui profite au dernier. 
Je crois que si Napoléon projetait une réunion de l'I- 
talie , c'était la réunion à l'empire français ; que son 
royaume d'Italie était réservé à un sort pareil à celui 
de son royaume de Hollande, et Naples à celui de 
Hambourg; et que l'arrangement de l'Italie, tel que 
nous le vîmes alors, n'était autre chose en somme que 
ce qu'on appelait en français une organisation inté' 

rimaire ou provisoire. ^Qnoi qu'il en soit, il en était 

# 



DE l'iTALIB; 17 

resté le beau nom, la belle idée d'un Royaume d'Italie, 
Le royaume d'Italie napoléonien avait été partiel et 
le nouveau fut du moins rêvé en entier. Celui de Na- 
poléon avait été dépendant, et le nouveau fut du moins 
rêvé indépendant. Celui de Napoléon avait eu pour 
chef un prince étranger, le nouveau devait avoir un 
prince national, ou qui deviendrait national, quel qu'il 
fût, ou, pour me servir de la phrase en usage alors, 
quand c'eût été le diable, pourvu qu'il fût roi d'Italie. 
Et ce royaume-là ne fut pas le rêve de peu de gens. 
Ce fut d'abord celui de Murât et de ses partisans en 
1814 et 1815, et presqu'en même temps celui des 
Milanais après la mort de Prina, et celui des députés 
envoyés à Paris, des conjurés de 1 81 5 , de ceux de 1 820 
et 1821 . Ce fut alors et depuis le rêve non-seulement 
de conjurés etdesociétéssecrètes,maisd'hommesd'£tat 
et de gouvernement ; et non-seqlement de ceux qui pas- 
saient pour favorables à de pareilles innovations , 
mais encore de ceux que l'on croyait les plus oppo- 
sés. Les citations et les documents ne manqueront pas 
à ce sujet aux historiens à venir. Mais j'écris pour 
nos contemporains, qui savent aussi bien et mieux que 
moi que le rêve du royaume d'Italie fut, sinon uni- 
versel, au moins très-fréquent à cette époque. 

3. Peut-être suffirait-il, pour démontrer que c'é- 
tait là un rêve, du fait de sa non-réalisation. Indi- 
quons pourtant les raisons qui le prouvent, et qui dé- 
sorÉiais sont évidentes. Prinees, hommes d'État, bour- 
geois, conjurés et habitants des différentes provinces, 
voulaient chacun le royaume à leur manière. Les 
conjurés, les bourgeois n'avaient pas tant en vue le 
royaume d'Italie que les institutions libérales de ce 

2. 



1A DEâ ESPÉRANCES 

royaoïne ; e*était ira songe ajouté à un autre, la libc»té 
à rindépendance. Les priuees auraient voulu Tindé- 
pendance, mais point de Hberté ; les grands, les noUes, 
les riebes, les notabilités de toute espèce, voulaient des 
institutions aristocratiques; ceux que rien ne distin- 
guait les voulaient démocratiques, comme d'habitude. 
Et » comme d'habitude ^ Naples prenait les devants , 
et, contre son habitude, Milan attendait , Turin s'agi- 
tait ; mais il y avait partout tant de différence, de dés- 
accord dans les mouvements, qu'on pouvait présager 
un désaccord plus grand quant au but, lorsque le mo- 
ment serait venu ok chacun aurait à le ^edre comial- 
tre. L'Autriche étidt là, prête à tirer parti de la désu- 
nion, la France n'y était pas pour l'en empêcher, 
rAngleterre et les autres États n'en prenaient pc^nt 
souci. Les gens sensés avaient prévu le résultat; quel- 
ques hommes généreux s'étaient sacrifiés, b^ucoup 
d'ambitieux s'étaient perdus. Mais il en était sorti 
d'utiles enseignements, non pas nouveaux, à vrai dire, 
mais toujours utiles à retrouver : qu'il ne faut pas 
mêl^ les entreprises pour la liberté à celles pour l'in- 
d^ndance; que celle-ci doit passer avant celle-là; et 
surtout que le royaume d'Italie est une chose impos- 
sible dans une si grande diversité d*opini(ms , de 
plans, de provinces. 

4. Du reste, des faits anciens et des raisons de tous 
les temps concourent à le démontrer. Aucune natioi^ 
ne fut moins souvent réunie en un seul corps que la 
nation italienne. Avant les Romains , l'Italie fut divi« 
sée entre les Ligures, les Pélasges , les Gaulois , lest 
Etrusques, les colonies grecques et peut-être encolre 
d'autres peuples, accourus dans notre péninsule, occi-> 



DE L1T4LIE. 19 

dentale par rapport aa moude d*alors, de la même 
manière que les nations modernes s'élancèrent Ters 
rAroérique , oo qu'on se dirige de nos jours vers 
rOcéanie. — Les Romains réunirent bien la Pénin- 
sule peu à peu, mais ils n'y mirent pas moins de 
temps qu'à conquérir tout le monde connu. L'assu* 
jettissement des Salasses fut la dernière expédition 
accomplie par Auguste avant de fermer le temple de 
Janus, avant de clore les limites et de laisser comme 
secret d'empire la recommandation de ne pas les dé- 
passer. Ce ne fut donc qu'en parta^ant le sort de tout 
un monde que l'Italie se trouva réunie sous l'empire; 
puis, de nouveau, en même temps que plusieurs au- 
tres provinces , sous Théodoric, pour une trentaine 
d'années. Si l'on veut pourtant parler d'un royaume 
d'Italie proprement dit, formé de l'Italie entière, sami 
aucun appendice, on n'en trouvera qu'un exemple dans 
toute l'histoire y entre la destruction de l'empire et 
Théodoric, durant une période de treize ou quatorze 
années» sous Odoacre. Après Théodoric, l'Italie fut 
divisée «itre les Goths et les Grecs. Les Grecs la réu- 
nirent ensuite pour dix années encore , mais comme 
province de leur empire. Elle fut ensuite divisée en- 
tre les Grecs et les Lombards ; puis entre les Lom- 
bards de Bénéventy les Francs et les Grecs ; puis entre 
lesBénéventins, les empereurs francs, bourguignons, 
allemands ou italiens, les Sarrasins et les papes; puis 
entre les Saxons, les Bénéventins, les Sarrasins et les 
papes^ puis diversement, chaque année, chaque mois, 
entre les empereurs, les papes ^ les communes guel- 
fes, les communes gibeliaes, les Normands, les Ange- 
vins, les Aragonais; puis entre la France, TAutri- 



20 DES ESPÉR4NCBS 

che et différents États, indépendants comme ils pu- 
rent; puis entre TEspagne et les États ; ensuite entre 
la France, rAutriche et les États; la France y fut 
seule un moment avec des dëbris d'États; aujourd'hui 
c'est rAutriche et des États reconstitués. Je ne sais en 
vérité ce que l'on pourra considérer comme un rêve 
politique, si l'on ne donne pas ce nom à un état de 
choses n'ayant pour lui qu'un exeitiple d'une durée 
de quatorze ans, et qui ne serait que la reproduction 
d'un royaume barbare remontant à quatorze cents ans. 
5. Mais ce qui ne s'est jamais fait pourrait se faire, 
diront les visionnaires. — Ce à quoi répondront ceux 
qui, pour parler des choses à venir, veulent au moins 
partir de faits récents: Turin, Milan, Florence, Rome, 
NapleS) Parme et Modène sont aujourd'hui sept capi- 
tales, dans six desquelles régnent six princes. Or, ni les 
hommes, ni les villes, ni les États ne consentent ja- 
mais à descendre que forcément, jamais par condes- 
cendance de bon vouloir, ni pour atteindre un but 
éventuel. C'est s'abuser que d'espérer d'une seule 
capitale qu'elle se résigne à devenir une ville de pro- 
vince; c'est s'abuser plus encore de croire que toutes 
se réduiront à subir la suprématie d'une autre ; mais se 
flatter que les six s'accorderont pour choisir celle-là, 
c'est folie. — Cela est d'autant plus vrai qu'il n'est nulle- 
ment désirable qu'il en soit ainsi, ni pour les six qui 
feraient le choix, ni pour celle qui en serait l'objet, ni 
pour la nation entière. On se récrie aujourd'hui dan» 
toute l'Europe (à raison ou à tort, il n'importe) con- 
tre les grandes capitales, contre ce qu'on appelle la cen- 
tralisation des gouvernements, des intérêts, des riche»» 
ses, contre la spoliation des provinces. Et un pays qui 



DE l' ITALIE. 21 

a sept capitales se réduirait à en dépouiller six à l'avan- 
tage d'une seule ? L'espérer^ce serait démence; ce serait 
vouloir faire par l'opinion ce qu'il y a de plus contraire 
à l'opinion présente ; c'est chose aussi impossible qu'à 
éviter^ autant à éviter qu'impossible, et, tranchons le 
mot, c'est là une puérilité, une utopie des politiques de 
carrefour, bonne tout au plus pour les écoliers (l). 
6. Et puis, quand le royaume d'Italie ne serait pas 
une utopie par toutes les raisons déduites, il le serait 
par celle-ci : que ferait-on du pape (2)? Serait-il roi? 
Mais cela n'est pas possible , et personne n'y songe. 
Sujet? Mais c'est alors qu'il deviendrait dépendant, et 
non-seulement, comme aux plus mauvais temps du 
moyeu âge , sujet douteux du monarque universel , 
mais sujet certain d'un roi particulier. Celaserait contre 
tous les intérêts , contre toutes les destinées de la 
chrétienté, et les autres nations, catholiques ou non, 
ne le permettraient pas ; cela ne serait pas souffert 
non plus par une partie de la nation italienne, qui ne 
le souffrit pas au moyeu âge. Les uns disent que ce fut 
un mal, les autres que ce fut un bien. Je dis, moi* 
que d'une on d'autre manière, cela arriva, et que 
cela arriverait dans des circonstances semblables. 
Ainsi donc, le tenter ou seulement le proposer, serait 
diviser notre nation et non la réunir ; ce serait non 
pas améliorer, mais empirer notre condition. — Et 
je suis honteux d'avoir encore écrit un chapitre inutile. 

(1) Tout en reconnaissant les diffîcaltés , nous n'oserions pas 
trancher le mot sans appel. Le Traductedr. 

(2) Celte question nous parait trop grave et trop compliquée pour 
être renfermée dans le dilemme de l'auteur, ou développée par nous 
dans une note. Le Trao. 



33 DES ISPBBANCES 



Wmm^mgm^mtm^m^Ê^^mtÊmmmmtfmÊ^^m 



CHAPITRE TROISIEME. 



d'un BOYAUME d'ITALIE AUTBIGHIEN. 



1. Et je vais en commencer on autre qui, j'espère, 
sera le plus inutile de tous. Mais comme je yeux énu* 
mérer tous les rêves modernes faits sur l'Italie^ je sî* 
gnalerai encore celui-ci, qui du reste n'est qu'une mo- 
dification de l'autre dont je viens de parler. — Il est des 
gens tellement épris du royaume d'Italie, qu'ils s'ar- 
rangeraient de voir toute la Péninsule sous le joug 
des étrangers qui en tieiment une partie ; et cda avec 
Tespérance qu'une fois néunie ainsi elle s'a^ranchi^ 
i*ait ensuite par elle-même, ou bien (car je n'ai pas 
vérifié ce que l'on espère le plus des deux ) qu'elle 
serait affranchie spontanément par les étrangers eux- 
mêmes. 

2. C'est là un rêve renouvelé des anciens Gibelins; 
j'appellerai donc Néo-Gibelius de pareils rêveurs. 
Mais, je le dis pour ceux-ci comme pour les Néo- 
Guelfes, en général les partis, comme les institutions 
politiques depuis longtemps tombées et mal tombées, 
ne se rétablissent pas. Le rêve gibelin ne se réalisa 
pas même quand toutes les autres puissances chré- 



DB L'ITÂLIS. 23 

tiennes avalent abandonné l'Italie à rAllemagne ; 
quand rAllemagne, qui imposait son Joag à lltalle, 
était considérée comme en ayant le droit et l'Ita- 
lie qui le secouait, comme une province révoltée ; 
quand , non pas un ou deux écrivains , non quel- 
ques conjurés, non quelques impatients, mais presque 
tous les princes et la bonne moitié des populations ap- 
partenaient au parti gibelin ; quand parfois il ne de- 
meurait pour combattre en faveur de Tindépendanee 
que Milan seule, ou Alexandrie, ou Ancône, plus sou- 
vent Florence ou Jftome. Il n'est donc guère probable 
et encore moins possible que le rêve néo*gibelin réus^ 
sisse aujourd'hui qu'il a et aura contre lui tous les 
princes italiens, tous leurs peuples et celui de la pro- 
vince étrangère , et en outre la France , l'Espagne , 
l'Allemagne elle-même et toute la chrétienté : le néo- 
gibelinisme est une illusion ou une tromperie semblable 
à celles de tous les révolutionnaires quand ils veulent 
sacrifier le présent à l'avenir. M. Gioberti est admi-» 
rable sur ce sujets et j'aurais grand tort de vouloir 
insister sur ce qu'il démontre si bien , que les révolu» 
tions imaginées par quelques individus ne s'accom* 
plissent pas par le grand nombre, qui n'en fait jamais 
que pour vmiger des outrages présents et très^graves. 
Mais entre les révolutions non faisables, la moins fai- 
sable fut toujours celle qui sacrifierait Tindépendanee 
présente pour une éventuelle. Les adultes savent 
comme les enfants que ce qui se prend ne se rend que 
par force ; ainsi la proposition de laisser prendre sur l'es- 
pérance que l'on rendra est ( quelque grand nom qu'on 
invoque bien ou mal, Napoléon, Machiavel ou Dante) 
une proposition à laisser aux radoteurs. — Ajoutons 



34 DES BSP£BÀNCE8 

tOQtefoiSy pour être Juste envers notre siècle en pro- 
grès, que ce n*est là désormais le rêve que de bfen peu 
d'italiens , et que nos maîtres étrangers n'y pensent 
même pas. Le néo-gibelinisme n'est, que Je sache, ni 
proposé, ni encouragé, ni accepté, ni toléré même par 
aucun d'eux, sauf peut-être quelque capitaine de vol- 
tigeurs en garnison dans quelque bourgade de la Ro- 
magne, devisant avec la forte tète de l'endroit sur les 
destinées futures de Tltalie. 

8. Croyant que dans Thistoire l'impartialité n'est 
ni bonne ni possible entre ceux qui ont fait ou bien 
ou mal dans chaque âge , si J'écrivais l'histoire ita- 
lienne du moyen âge, je serais beaucoup plus souvent 
pour les Guelfes^qui me paraissent (malgré leurs nom- 
breuses erreurs) le parti sans comparaison le meilleur, 
le plus sensé, le plus politique, le plus vertueux^ le plus 
italien. S'il était possible que de pareils partis se rele- 
vassent Jamais en Italie, que les noms de Néo-Guelfes et 
de Néo-Gibelins eussent à s'appliquer, non à quelques 
rêveurs seulement, mais à deux factions aux prises en 
Italie, Je combattrais pour les Néo-Guelfes. Mais Je 
prie le ciel de nous préserver de cette sottise de plus; 
et J'ai la ferme confiance qu'il nous en préservera. Je 
ne vois de possibilité ni à l'accomplissement de sem- 
blables chimères , ni à la formation de semblables 
partis. Je ne vois de part et d'autre que de rares et 
impuissants songe-creux. Regardons et passons (l). 

(I) Quelques mouvements, quelques bruits qui courent depufs 
peu de temps, paraissent, à certaines personnes , donner pkis 
dMmportance aux folles idées néo-gibelines. Tout en déplorant ces 
faits nouveaux. Je ne saurais leur accorder aucune gravité, et Je 
ne change ni n'ajoute rien à ce que J'ai d^à écrit 



DB L'ITALIB. 2 



r 



CHAPITRE QUATRIEME. 



DES PETITES REPUBLIQUES. 



1 . Je crains qu* an autre rêve tout opposé ne soit beau - 
coup plus répandu que les autres; à savoir, de laisser 
la Péninsule se diviser en une multitude d'États popu- 
laireSy pour autant qu'il en résulterait au milieu d'un 
soulèvement de l'Italie. Ce rêve appartient à ceux que 
le bon et sincère Carlo Botta (1 ) appelle les utopistes 
de notre siècle; et il fut ou parut être celui des insur- 
gés de la Romagne en 1830, de ceux qui conspirè- 
rent avec eux et de ceux qui s'appelèrent la Jeune 
Italie, 

2. Sottes restaurations encore que cela ! Béve en- 
fanté par la manie gréco-romaine, en vogue entre les 
années 1790 et 1800 , et fomenté par celle du moyen 
âge, en vogue entre les années 1814 et 1830; mono- 
manie, idée fixe, modes survivant en Italie, comme 

(I) Voyez son rêve particulier, c'est-à-dire, un gouvernement tri- 
bunitien , à la fin de son Histoire de 1789 à 1814. Je n'ai pas Voulu 
m'y arrêter , bien que ce soit l'idée d'un grand écrivain , parce 
qu'elle n'est pas passée , que Je sache , de l'état de songe privé à 
celui de songe public , d'un grand nombre de personnes , ou même 
de plusieurs. 

3 




2Ç DIS BSPBBÀIUCES 

il arrive trop souvent , quand déjà on les a tournées en 
ridicule et honnies ailleurs. Les petites républiques 
italiques et grecques de l'antiquité , les petites répu- 
bliques italiennes du moyen âge furent les unes et les 
autres fort belles et fort bonnes en leur temps; les 
unes et les autres donnèrent l'essor à de magnifiques 
civilisations. Mais quand celles-ci eurent fait leur che- 
min, les petites républiques grecques tombèrent peu 
à peu sous le joug d'un royaume à demi barbare, de 
la Macédoine, et de là sous la domination romaine. 
Les petites républiques italiques furent aussi asservies 
aux Romains ; et les petites républiques italiennes du 
moyen âge aux Angevins , aux rois de France , aux 
empereurs d'Allemagne, à la maison d'Autriche, à 
Napoléon , sans compter qu'avant de périr, la plus 
grande partie de leur courte existence se passa sous 
des tyrans. Il me parait donc qu'un pareil état de 
choses, fût-il bon en soi , ce ne serait pas la peine de 
l'établir en présence de tant d'exemples, tant anciens 
que nouveaux, qui le montrent si peu durable. 

3. Mais quand il pourrait durer , il ne serait ni bon 
ni désirable. Comment donc.^ on dissoudrait des États 
qui sont l'œuvre de tant de générations , on diviserait 
de nouveau ce qui s'est uni , on détruirait ces agglo- 
mérations qui sont aussi des constructions de la civi- 
lisation présente; on ferait table rase de tout cela pour 
réédifier les masures du moyen âge, ou pour en re* 
venir aux essais pélasgiques, aux cyclopéens? Et l'on 
appellerait cela libéralisme, progrès? Mais le progrès 
et le libéralisme vont en avant, non à reculons; ils 
édifient et ne détruisent pas ; ils profitent de ce qui 
existe, et pour y ajouter ce qui y manque; ils cora- 



DE l'ITALIB. 37 

prennent le beau, le bi^ partout où ils se trouvent, 
et se font une gloire de le conserver et de l'accroître. 
Supposons que Ton en Tienne à dissoudre les États ita* 
liens actuels, que la Toscane fît place aux petites 
républiques anciennes de Florence, Sienne, Pise, 
Pistoie, et à celle, nouvelle , de Livourne, qui pour- 
rait bien prétendre avoir la sienne. Ne serait-ce pas 
grand domnMige de voir détruit cet heureux et bel 
État de Toscane, et s'anéantir les espérances qub lui 
offrent ses routes Diultipliées, son commeroe accru, 
ses grands établissements consacrés aux lettres et aux 
arts, toutes choses qui désormais ne peuvent s'effec- 
tuer qu'à l'aide des forces réunies de toutes ces Yilles ? 
Je ne parle pas du Piémont aguerri ni de Naples qui 
s'aguerrit. On dissoudrait, bien entendu, les troupes 
qui existent, les flottes qui se forment ne s'augmen- 
teraient plus, on rétablirait tes milices et les galères 
municipales du moyen âge. Malheureusement^ kt 
seuls États riches peuvent avoir de nosjoursetune 
armée et une mariné , et il n'y a plus d'États riches 
que ceux qui sont grands , d'où suit que le rétablisse- 
ment des milices et des galères municipales est le plus 
pitoyable des songes faits pour rendre a l'Italie son 
ancienne puissance. Quant aux États du pape , les pe- 
tites républiques à restaurer seraient-elles par hasard 
celles de Véies, de Tarquinies ou d'Aiba-Longa? ou 
bien celles de Tivoli, de Spolète, dé^ Pérouse, avec 
l'accompagnement des Crescentius, desFrangipani, 
des Orsini et des Cdonna, sous un Arnaud de Bres- 
cia ou un Gola de Kienzi ? ou bien serait-ce la répu- 
blique romaine avec ses consuls de 1799? Je sais bien 
que, pour quelques-uns, tout cela paraîtrait préféra- 



38 DBS BSPBBAnCES 

ble aax moinesy aux prêtres, aux cardinaux et au 
pape; mais je necraius pas pour ceux-là, il n'y a pas 
de danger ; ils sont trop bien défendus par M. GioI>erti, 
et ib se défendront au surplus d'eux-mêmes (1). 

(1) Toat récemment , comme je faisais cette allusion à Arnaud de 
Brescia, un des écrivains les plus distingués de l*ltalie publiait une 
tragédie accompagnée de documents , dans laquelle il clierchait à 
réveiller l'intérêt en faveur de ce chef du parti populaire à Rome. 
Peut-Atre l'intérêt poétique aurait-il été plus grand si le héros eût 
été présenté comme victime seulement de raccord entre un prince 
italien et l'étranger, sans le refaire hérétique dans la tragédie après 
l'avoir lavé de ce crime dans la biographie qui la précède. Mais cet 
intérêt même aurait-il été historique? Les documents allégués, et 
d'ailleurs très-connus , démontrent évidemment qu'Arnaud souleva 
le peuple de Rome contre le pape , au moment où le peuple et le 
pape auraient dû se réunir aux Lombards pour la défense de l'in- 
dépendance commune ; que cela entraîna le pape à se réunir à 
l'empereur, ou lui fournit au moins un motif, sinon une excuse, 
pour en agir ainsi; qu'Arnaud fut dès lors une entrave à la défense 
nationale, et retarda tout ce qui se tit peu d'années après par les 
Lombards avec l'assistance d'un autre pape. Sans Arnaud, l'Im- 
mortelle confédération de Pontida se serait peut-être formée, la 
dernière victoire de Legnano en aurait été la suite, plusieurs années 
auparavant et avec plus de profit; la guerre glorieuse soutenue 
par la ligue lombarde aurait été plus redoutable et plus courte, 
plus glorieuse , plus italienne , plus efficace. Il ne suffit pas de pro- 
duire des documents, il faut les interpréter ; les docunaents ne sont 
pas de l'histoire par eux-mêmes ; l'histoire, comme toute autre 
science , est l'interprétation des faits. — Cette interprétation peut 
certainement être faite tout différemment , avec une sincérité égale 
et un égal amour de la patrie- Il me semble donc qu'il faut laisser 
de c6té cette accusation de mode étrangère , d'imitation des Fran- 
çais et des Allemands que l'auteur adresse à ceux qui, comme moi, 
diffèrent avec lui d'opinion. Nous pourrions lui renvoyer l'accusa- 
tion, et dire que si nous suivons la mode étrangère du siècle pré- 
sent , il suit la mode étran^ière et surannée du siècle passé ; qu'un 
Ifauzoni , un Pellico , un Rosmini , un Cantu , un GioberU , ont 
rendu notre mode italienne, les trois premiers l'ayant même com- 
mencée quelque vingt ans avant qu'elle fût étrangère ; que les 
écrits de ces Italiens , et même celui-ci. Je l'espère, prouvent au 
moins une élude longue et indigène , si l'on peut le dire , des inté- 



]>ji l'italis. ^ 

4. Maïs admettons que les petites républiques pa- 
russeutavoirpour elles l'autorité de l'histoire et qu'elles 
fussent réellement désirables , cela ne les empêcherait 
pas d'être l'organisation la plus impossible à effectuer- 
S'imaginer qa'avec le discrédit où sont tombées dan& 
toute l'Europe les républiques , avec la peur exagérée 
ou non qu'on en a , les puissances étrangères, préoc- 
cupées de cette peur, les tolérassent en Italie; s'ima- 
giner que les princes italiens et leurs adhérents se 
prétassent à leur propre ruine , ne pourvussent pas à 
leur propre conservation y ce premier instinct, cette 
première force, ce premier droit et ce premier devoir 
de tout individu comme de toute association ; s'ima- 
giner que la majorité de la nation italienne se laisserait 
faire la loi par quelques hommes qui, sensés ou fous^ 
étourdis ou prévoyants, n'amèneraient pas moins,, 
quoi qu'ils fissent, un bouleversement général des in* 
téréts, des droits, des devoirs de toute nature , ce serait 
se figurer que nous ne sommes pas au xix^ siècle ,. 
à une époque de civilisation^vancée , c'est-à-dire , à: 
une époque précisément où ces intérêts , ces droits et 
ces devou*s sont mieux sentis et revendiqués avec plus, 
de force par chacun ; ce serait se figurer que ron> 
peut faire renaître Jes ten^s de barbarie; ce serait^ 
bien plus, inventer une barbarie telle qu'on n'euv. 

rets du pays, et que ce qui est surtout de mode étrangère, vulgaire eh 
rebattue, c^est de s*accu8<sr cTétrangérisme entre gens d^opinions di^ 
verses sur les affaires nationales. Les esprits élevés d« tous les 
temps , de tous les pays ,. et principalement les Italiens , se sont 
toujours approprié ce quUIs ont trouvé de bon hors de leur patrie ^ 
et les bons esprits , même dissidents , n^en vont pas moins criant : 
<c Pace, pace, pace, » Nous considérons, quant à nous, comme 
l'un des plus dignes d'adopter et de renvoyer un pareil cri àrH: 
lustre aut«ur d'Arnaud de Brescia^ 

a. 



30 DES BSPBBÀNGIS 

\it jamais; car, même dans les temps barbares, on 
n*a jamais fait à ce point abstraction de tout foit et de 
tout droit actuel , jamais table rase à ce point. — Il 
est donc vrai de dire que de pareils songes, slls ces* 
saient une fois d'être songes , s'ils pouvaient passer à 
une réalisation, seraient de véritables forfaits, des 
crimes dé l^e-cnHlisaUon. 



DE L^lTkUU. 31 



CHAPITRE CINftUIEME. 

d'uns gonfbdbbation des états pbésents. 



1. Mai3 il est de fait que toutes ces chimères sont 
restées sans résultat effectif, ou qu'il s'en est suivi 
tout au plus quelques premières tentatives, de vains 
commencements d'exécution; que leur multiplicité 
même et leur non-succès prouvent le petit nombre de 
cens qui adoptèrent une de ces idéesou peut-être s'aban- 
donnèrent à toutes à la fois ; que la très-grande majo- 
rité des Italiens, tous ceux qui ont quelque pratique des 
affaires ou quelque bon sens, ne con^dèrent ni comme 
possible , ni comme désirable aucun morcellement ni 
aucune réunion universelle des États existants, et 
qu'ils ne désirent, ne sont disposés à seconder, par 
leurs efforts unanimes , que ce progrès qui prépare 
dans le présent les améliorations futures, et qui , re- 
c(mnu de tout temps comme le plus utile et le seul 
juste, forme le but, la gloire ^ le caractère, la vertu 
spéciale de notre époque. 

2. Aujourd'hui , quand une opinion devient uni^ 
verselle, elle ne tarde pas à trouver un interprète , et 
celle d'ordonner y d'après l'état présent, l'avenir de 



33 DBS ESPSfiANGES 

ritalie en a trouvé uu des plus éloquents dans 
M. Gioberti. Nous avons déjà reconnu d'abord en lui 
le mérite d*avoir parlé le premier d'une manière op- 
portune des intérêts futurs de notre patrie. Nous lui 
en reconnaissons maintenant un autre, c'est d*en 
avoir parlé selon la justice, en fondant les espérances 
pour l'avenir sur les droits et les devoirs actuels, eu 
proposant une confédération des États aujourd'hui 
existants. 

8. Les confédérations sont l'organisation la plus 
conforme à la nature et à l'histoire de l'Italie. L'Italie, 
comme le remarque fort bien M. Gioberti , comprend 
du nord au midi des provinces et des peuples presque 
aussi différents entre eux que le sont les peuples les 
plus septentrionaux et les plus méridionaux de l'Eu- 
rope. De même que l'Europe à conservé distinctes , 
sauf quelques exceptions , ses anciennes circonscrip- 
tions de Bretagne^ Gaule , Espagne, Germanie, Italie 
et Grèce, de même, dans l'intérieur de notre Pénin- 
sule, sont demeurées presque toujours distinctes, 
l'Italie méridionale, divisée ou non en continentale et 
insulaire, la vallée du Tibre avec ses montagnes et 
ses maremmes, les belles campagnes de rArno,et 
ritalie septentrionale , divisée ou non en occidentale 
et orientale : la grande Grèce ou le royaume des 
Deux^Siciles, le Latium ou Rome, l'Étrurie ou la 
Toscane, la Ligurie ou le Piémont^ l'Insubrie ou la Lom- 
bardie, avec des noms et des subdivisions diverses, 
mais revenant à celles originaires. 11 existe néanmoins 
des ressemblances dans cette variété, de l'unité dans 
ces divisions , une communauté de races, de langage , 
de mœurs, de fortunes, d'histoire, d'intérêts et do noms, 



DE L*1TALIB. ZZ 

entre toutes ces provinces italiennes ; il existe ineoates- 
tablement une vieille Italie qu'aucune puissance iiu-* 
maine ne saurait effacer. Mais cette homogénéité s'est 
manifestée moins souvent pour constituer un État ita- 
lien unique que pour produire des confédérations, 
soit provinciales, soit nationales. Dans Thistoire pri- 
mitive , la confédération des villes étrusques est la 
seule illustre; mais plus on étudie^ plus on trouve que 
la même organisation était commune au reste de la 
Péninsule. Il n'y a plus de doutes aujourd'tiui sur 
l'existence d'une confédération latine, d'une autre 
samnite, d'une troisième gallo-cisalpine, etlescon-> 
fédérations des Sabins, des Ombriens , des Ligures, 
des Yénètes, d'autres peut-être encore, sont aussi pres^ 
que certaines. Je ne sais si véritablement les historiens 
archéologues trouveront des monuments suffisants 
pour démontrer l'existence de ces ligues perma^ 
nentes, mais Je sais bien que les historiens philoso- 
phes ne pourraient rien expliquer, sans les admettre, 
des fastes de l'Italie antérieure aux Romains, et peut- 
être fort peu de l'Italie dans les premiers temps de 
Rome. — Quoiqu'il en soit, réunies à l'empire, puis 
séparées de lui , les villes italiennes ne tardèrent pas 
à reformer des confédérations. L'indépendance con- 
servée par Rome, par Venise, parles villes de l'Exar- 
chat et par plusieurs cités du Midi , en dépit des 
Lombards, si puissants et si voisins, ne saurait s'ex- 
pliquer par des secours reçus des Grecs faibles et 
éloignés ; cela ne peut s'expliquer qu'à l'aide de eon-* 
fédérations , quelles qu'elles fussent , semblables à celle 
indubitablement indiquée par le nom de Pentapole. 
S'il en est ainsi, il y aurait peut-être lieu de faire 



34 DBS BSPBAAnCBS 

remoDier À Grégoire le Grand la reeoDatituUon des 
eonfédératioiis italieunes. Mais Je entrais que la gloire 
doit en revenir à ce Grégoire n qui , dès le commen* 
eement du yiii® siècle , réunit sous sa présidence 
une confédération de Yilles à peu près égal^nent indé- 
pendantes de part et d'autre, des Lombards et des 
Grecs; à ce Grégoire II à qui il ne manque qu'un 
histcNien ou un biographe pour être mis au rang dea 
plus grands politiques parmi les pontifes romains. 
Plus tard, ses successeurs abandonnèrent imprudem- 
ment les confédérations et appelèrent les Francs; mais, 
pour conserver plus ou moins d'indépendance à Rome 
et aux antres villes dont ils obtinrent la souveraineté, 
ils en revinrent bientôt aux confédérations. Gré* 
goire VII ajouta à tous ses autres titres de gloire 
celui d'être promoteur de confédérations; il provoqua 
celle des yilles à l'entour de Borne , il en fit autant 
en Toscane 9 dans la Fouille, autour de Milao. Mais 
le plus grand confédérateur Ait Alexandre III , et la 
plus grande confédération , la Ligue lombarde , qui , 
pour notre Itonte, attend encore un historien. A partir 
de l'élection de Grégoire VU Jusqu'à ia paix de Cons- 
tance, de 1073 à 1183, il y a l'intervalle d'un long 
siècle y celui où la vertu politique italienne attdgnit 
à son apogée; ce fut alors que naquirent ces commu- 
nes, cette indépendance 9 cette supériorité de civili- 
sation et de lumières d'où dérivèrent la civilisation 
et les lumières de toute la chrétienté. Que si les com- 
munes ne furent pas bien organisées, que si l'indépoi- 
danee ne fut pas définitivement acquise, et si notre 
supériorité ne fut pas durable, la faute en fût, faute 
uidque, mais incommensurable, à ce qu'on ne rendH 



OB L*iTÀLIB, 35 

pas aton permanente et générale pour tonte ritalie, la 
oonAédératlon temporaire des villes lombardes. Mais 
qooi? les temps n'étaient pas mûrs; la civilisation 
naissait à peine ; on ne connaissait p^ ce grand dogme 
politique que l'ind^Midanee doit s'acquérir avant 
tont; on ne songeait même pas à nne indépendance 
complète de Fempereur ronMdn. La ligne fat dissonte 
en partie dès ta trêve de Venise, elle le fut tout à fait 
par le traité de paix de Constance; on y stipula , on 
y obtint la reconnaissance trop exclusivement désirée 
des droits des communes; mais cette reconnaissance 
obtemie par toutes les villes, individnellement^rane 
après l'autre, èmtratna la dissolution de la ligue, 
et le plus beau fruit de la victoire fut perdu. Dix ans 
s'étaient à peine écoulés depuis lors que les grands 
défenseurs de l'indépendance, la grande commune 
centrale, le cbef de la ligue, Milan, trop insensée, 
célél»rait ,par des applaudissements et des solennités 
dont il reste de déplorables descriptions, ce mariage 
de Henri VI de Souabe avec l'héritière du royaume de 
Pottilleet de Sîdle, union qui rendit impossible lecom* 
plément de l'indépendance et ût perdre sans remède , 
pour plusieurs siècles, l'occasion la plus belle. — Il y 
eut ensuite une seconde ligue lombarde , une ligue 
toscane^ d'autres encore peut*étre,mais toutes moins 
importantes, ayant de moindres prétentions, moins 
profitables encore, parfois même nuisibles; ligues de 
partis plus que nationales , jusque vers la fin du 
xv^ siècle. — Ce fut alors que Laurent de Médicis 
( ee Laurent , que certains écrivains osent déchirer et 
ravaler au niveau des Médicis dégénérés du xvi* 
siècle), ce ftit alors que Laurait le Magnifique conçut, 



36 DES ESPÉRANCES 

s^pula et exécuta la plas vaste confédération d'États 
italiens qai ait jamais été. Mais ce grand exemple ne 
dura pas ; il ne subsista malheureusemeiit que dix 
années environ. Cependant il ne date que de trois 
siècles et demi; il ne remonte pas à des temps barba- 
res ; ce ne fut pas l'œuvre d'un esprit inculte et gros- 
sier. Il est du siècle le plus civilisé et de l'homme le 
plus éclairé qui famais ait été en Italie et peut-être 
ailleurs, — Après sa mort, quand se fût levé Ludovic 
Sforce, le plus grand des traîtres, que Charles YIII 
€ut passé les Alpes, que des siècles de prépondé- 
rance étrangère se succédèrent , l'usage des con- 
fédérations se perdit tout à fait , et il ne se forma 
même presque plus d'alliances italiennes. Chacun 
donnait la préférence aux alliances étrangères , soit 
comme plus fortes, soit comme excitant moins l'envie. 
4. On ne sera donc pas surpris désormais de me 
voir revenir à dire que la propcfêition d'une nouvelle 
confédération italienne, permanente, la proposition 
tie faire complètement et durablement, avec la civili- 
sation adulte, ce que la civilisation dans l'enfance ne 
sut faire qu'imparfaitement et temporairement, est plus 
qu'un événement littéraire ; c'est un fait national. Peu 
importe que d'autres puissent prétendre avoir eu ou 
même exprimé la même idée. Il en est des idées comme 
ties inventions : celui qui les conçoit ou les^ indique 
confusément a moins de mérite que celui qui les dé- 
veloppe de omnière à les propager pour l'avantage 
commun. Il n'importe non plus que l'idée proposée 
soit ensuite critiquée, améliorée ou altérée par d'au- 
tres; c'est précisément de pareils chocs que peut 
jaillir la lumière, de pareilles discussions que se forme 



PS L'iTAJflB. 37 

Topinion, et de l'opinion universelle nait la possibilité . 
de TexécHition ; f ajouterais même que ce n'est qu'en 
passant par ces trois degrés, la discussion , l'opinion 
et Texécution , qu'une pensée utile peut devenir glo- 
rieuse pour son auteur, si, pour préparer un homme 
comme M. Oioberti à souffrir qu'on le contredise, il 
ne me paraissait plus à propos de lui parler de patrie 
et d'intérêt public que de gloire particulière. Il n'a 
pas voulu certainement mettre au jour une idée 
morte, mais vivante; non une idée immobile, mais, 
susceptible^ de progrès ; non une utopie destinée à 
rester la propriété de son auteur, mais une grande con- 
ception faite pour devenir nattonale et surtout efA* 
cace. 

5. le signalerai donc hardiment deux choses ^dont 
l'une ïm parait de trop dans sa proposition, et l'autre, 
sdon moi, y laisse un vide. — Quand l'époque de 
r^écutioïi d'un projet et l'occasion dont on pourra 
avoir à profiter sont incertaines, quand on ignore 
même qui seront et combien ceux qui doivent 
l'exécuter, ainsi que les intérêts qui y conMbueront 
et voudront être respectés, et l'opinion publique qui 
régnera alors, il me semble que descendre aux détails 
sur les moyens à mettre en œuvre est choae surabon* 
dante; que c'est ajouter difficultés à difficultés. Ce 
n'est pas que prévoir ainsi à Tavimce soit presque 
(comme le disent quelques-uns) usurper sur la tâche 
de la Provid^ice. La Providence est pleine de longa- 
nimité ; elle ne s'offense pas contre celui qui cherche, 
d'un cœur sincère et respectueux,^ pénétrerses secrets; 
notre Dieu est jaloux pour celui qui le trahit, non 
pour celui dont la pensée cherche avec amour et con- 

4 



38 DES BSPÉBANCtS 

fiance à âeviner la sienne. Mais les hommes sont bien 
autrement Jaloux /et entre tons, les hommes d'État; 
ils souffrent bien parfois qne nons, hommes de ptame, 
nons nous donnions carrière sur des généralités ; mais 
si nous descendons aux détails dont ils prétaident se 
réserver le privilège , ils ne tardent pas à nou» faire 
mauvaise mine, à nous renvoyer à notre métier, à 
pulvériser d'un mot l'idée mise en avant sous le nom 
d'idée d'écrivain, de philosophe, de rêveur. C'est 
ainsi que Napoléon taxait habituellement ûHdéaUsme 
toute idée qui lui déplaisait ou qui se trouvait en 
Imposition avec ses vues. Or, beaucoup d'hommes de 
gouvemement, sans être des Napoléon, ont adopté 
sa manière ; et pour peu que le moindre détail, ajouté 
à l'idée d'une confédération italienne, ne leur paraisse 
pas praticable , ils diront ou ils disent dé|à : iiiil<MKK 
phie! et ils passent outre. Je crois qu'il serait pli» 
juste de dire : C'est sans comparaison une idée beai-^ 
coup plus près d'être réalisée qu'aucune de œllet 
proposées jusqu'ici, sauf peut-être un seul détail qu'il 
faut donc examiner. 

6. L'idée de donner immédiatement au pape la 
présidence de la confédération future est sans doute 
une idée magnifique; ce fût une idée, ce fût un iliit 
incontestable dja moyen ige. Ce fait même, naguère 
encore en butte aux dédains d'historiens et de philo- 
sophes, volontairement ou involontairement ignorants, 
est devenu avec le progrès de la sdence l'objet de 
l'admiration et de la reconnaissance de beauooop 
d'écrivains, plus sincères ou mieux infbrmés. Mais ce 
fait pourrait-il jamais se renouveler ? et celui d'une 
troisième suprématie pour l'Italie, qui en serait la 



DE li'iXAIilE. 39 

conséquence? Je le .dirai tranehenient et avec beau- 
coup d'autresf^ l'une et Tartre restauration tne parais- 
sent extrêmement difficiles; Toutes les rei^aurations 
sont difficiles par elles-mêmes. Sur dent projetées il 
s'en est à peine tenté dix ; sur dix tentées il s'en accom- 
plit une ; et encore celle qui s'accomplit ne pouvant 
subsister d'ordinaire sans modifications, demeure 
moins une restauration qu'un changement nouveaii. 
La confédération s^ait donc déjà par elle-même une 
restauration difficile en général ; n'y ajoutons pas 
alors la difficulté plus grande d'une imitation plus 
particulier^. Quand Grégoire T^, Grégoire II et Gré- 
goire YU, quand Alexandre III et Innocent UI re* 
constituèrent les confédérations italiennes^ ils n'imi- 
tèrent pas aussi particulièrement les formes employées 
par les anciennes. Laurent de Médicis n'imita pas les 
formes adoptées par ces dernières , qui , sans être an- 
ciennes , avaient déjà vieilli. Chacun d'eux en créa de 
nouvelles selon l'exigence des temps. Imitons aussi» 
nous ou nos neveux ^ non les détails^ mais les auteurs 
des grandes (£uvres ; c'est la seule imite^ionqui ait pai*- 
fbis de la grandeur; l'autre est toi^jours servile. — 
Du reste, nous croyons que ni le, souverain pontife 
qui règne aijyourd'hui sous le glorieux nom de Gré- 
goire, ni ses successeurs, ni leurs bons et loyaux mi- 
nistres ne désirent et ne désireront jamais des prést- 
denees de ce genre , de même que les bons Italien^ ne 
désirent pas pour l'Italie cette suprématie qui a existé 
sans doute , mais qui ne saurait plus reparaître dans 
aucun avenir susceptible d'être prévu. Le temps n'est 
plus des disputes.d'if^^^9»ont6^ entre ces petites répu- 
bil^pKs grecques qui ren&rœaient Télite entière d'une 




40 DES BSPBRÀlilGES 

civilisation non velle et peu étendue ; il e^t loin celui des 
disputes pour l'empire entre Home et Garthage , qui 
se partageaient cette civilisation agrandie et pourtant 
limitée encore; ce n'est plus le temps des luttes entre 
la monarchie universelle ambitionnée par les empe- 
reurs d'Allemagne^ et ia monarcliie ecclésiastique, 
exercée par les papes ; ce n'est même plus peut-être 
le temps des guerres appelées d'équilibre, et qui 
eurent pout objet la prépondérance en Europe entre 
la France et l'Espagne, la France et l'Autriche, la 
France et l'Angleterre. Par bonheur, les temps sont 
tout autres aujourd'hui. Aujourd'hui , c'est peut-être 
moins un rêve d'espérer une indépendance universelle, 
une garantie réciproque de tous les États européens, 
que non pas une monarchie universelle, qu'une pré- 
pondérance ou une suprématie durable , ou qu'un 
équilibre; c'est moins un rêve d'espérer l'indépen- 
dance réciproque des deux puissances temporelle et 
spirituelle, que non pas une présidence temporelle 
exercée par l'autorité spirituelle. -* Acceptons donc 
la grande pensée de M. Gioberti; traitons de la con- 
fédération italienne en général sans descendre aux 
particularités, ni de la présidence, ni des lois ou con- 
ventions qui devront la régir, ni du nombre et de la 
qualité des confédérés. Réduite même aux généralités, 
la question est hérissée de difficultés, à raison de l'é- 
poque éloignée et des éventualités de l'exécution. 
M'augmentons pas ces difUcultés en nous enfonçant 
dans les détails très>incertains d'une organisation 
déjà incertaine; laissons à la postérité quelque chose 
à faire, aux contemporains de l'événement quelque 
liberté d'exécution. —Si telle est la volonté de Dieu , 



DB l'itALIE. 41 

si Jamais doit luire le grand joar de la confédératloo , 
que les confédérés déterminent eux-mêmes les con- 
ventions, les limites, le président. / 

Dès à présent , occupons*nous plutôt de ce qui est 
indispensable pour en venir à l'exécution; occupons- 
nous de la première difficulté que tout le monde sait. 
Ne faisons pas dire aux railleurs selon leur habitude : 
a Tout cela est beau et bon, tout cela serait bien, s'il 
a ne se rencontrait pas un obstacle grave, perma- 
i nent^ insurmontable. Nous le connaissons, nous 
« qui n'écrivons pas, mais qui le combattons; nous 
a qui sommes à l'œuvre, sur la brèche ; c'est encore un 
a rêve que cela : griffonnage, philosophie, idéalisme. » 
— Mais ici encore il me paraîtrait plus juste de dire : 
Il y a un obstacle ; on n'enta pas suffisamment tenu 
compte; examinons-le. 

Le re$te de cette courte polémique n'aura pas d'au- 
tre objet 



42 DBS ESPBfiANCBS 



:3: 



CHAPITRE SIXIEME 



* ♦, 



LA. CONFEDERATION DE L ITALIE EST IMPOSSIBLE 
TANT qu'une GRANDE PARTIE DE L'iTALÏE EST 
PROVINCE ÉTRANGÈRE. 



L'oDique obstacle à toute confédération italienne, 
mais il est très-grave , réside dans cette souveraineté 
étrangère qui pénètre au sein de la Péninsule, dans la 
contrée qui surpasse en puissance et en populations ita- 
liennes celles de tout autre État national (l), et qui, 
comme partie d'un grand empire, l'emporte sur la Pé- 
ninsule tout entière. Tant que dure cet état de choses, 
aucuneconfédération,aucuneorganisation,aucun équi- 
libre italien n*est possible , il ne saurait y avoir qu'une 
prépondérance de cet empire sur les États italiens. — 
Quand Napoléon, après avoir organisé la France sous 
son consulat, voulut organiser ritalie, chacun sait 
qu'il appela près dejui beaucoup d'Italiens notables, 
lesquels composèrent l'assemblée appelée Consulte de 
Lyon. Au nombre des principaux, et le premier peut- 
être, était Meizi. Il entra donc en matière, et en bon 

(I) Sauf le royaume des Deux-Siciles, au moins pour sa popula- 
UoD, qui s'élève presque au double. Tkauuctëur. 



DE L'iTiULIE. . 43 

italiefi et homme d'Étal de ha«te porlée qui! étaH, il 
proposa qae l'Italie septentrionale fût réunie sous une 
seule (oi. Gomme Napoléon était jusque-là de cet avis^ 
Melzi se tûit à examiner quelle maison de princes 
pouvait être plaeée à la tête d'un aussi bel État, ^ il 
nomma la maison de Savoie. Napoléon laissa échapper 
un sourire de mécontentement. Melzi insista pourtant 
€it continua à démontrer que oe choix conviendrait 
tout à la fois à l'équilibre de l'ItaUe «ta cdui de l'Ëu- 
nape. « Mais qui vous parle d'équilibre? » reprît 
vi>«ment Napo&éon. Melzi s'étant recueilii quelques 
•nsCants , ajoi^a : i Je comprends maiirîienant; je me 
mte trompé, je devais parler de prépoudéranee. — 
C'est cela, vous y êtes i » repartit Napoléon, et l'oi^- 
lésation fttt effectuée en effet dans un but de pré- 
pottdénmce , de domination absolue ou d'omnipo- 
tenee, comme on voudra l'appeler. — Tant que , sous 
une souveraineté très-différefite , durera un pareil 
ordre de choses, on peut bien souffrir et se résigner^ 
ou se récrier; n^is aucun équilibre^ aucun ordre 
véritable n'existera jamiais e^ Italie , ou plutôt il n'y 
aura aucune Italie variable pour Téquitibre de l'Eu- 
rope. 

U n'y aura pas davantage de confédéri^ion en Ita^ 
lie. Je croîs que cela est évident pour quiconque a 
Bn grain de sens commun. Mais examinons ce point, 
puisque nous "sommes ai train de diseourir. — Je dis 
que la confédération Italienne n'est ni désirable ni 
possible^ en y admettant la puissance étrangère^ et 
qu'elle serait désirable peut-^lre^ mais si difficile, que 
cela équivaut presque à l'impossible , sans la puis- 
sance étrangère. 



44 DES USPéBANGES 

La confédération présidée par le pape ou par tdut 
autre , et organisée de quelque manière que ce soit , 
eu y admettant la puissance étrangère, ne peut être 
désirable de la partd*aucun Italien. Quand il serait con- 
venu et juré que le pape serait président, lepapenele 
serait pas. Au contraire , il aurait moins d'indépen- 
dance, il serait moins prince et en moins bonne po- 
sition comme pape qu'il n*est actuellementi II en ad<^ 
viendrait de môme à l'égard de tout autre prince 
assez débonnaire pour accepter une présidence qui ne 
serait qu'un titre, un simulacre imposteur. Mais le 
fait est que le titre même ne serait accordé par la 
puissance étrangère à nul autre qu'à elle; qu'elle 
s'arrogerait le titre, le rang, la réalité de la prési- 
dence, que sa^ supériorité même en Italie lui en 
fournirait un excellent prétexte , et qu'à défaut de 
raisons , de prétextes ou de conventions , la force 
arriverait à décider la question en général , ou les 
questions éventuelles de chaque jour : en somme , 
d'une manière ou de l'autre, la puissance étrangère 
serait la première , serait dominante , serait tout. U 
en serait de même encore, sans beaucoup de diffé^ 
rence, si l'on prenait le parti de ne point avoir de 
président , si l'on stipulait une égalité diplomatique 
parfaite ou la réciprocité ; il en arriverait bientôt ce 
qu'il advient d'ordinaire des égalités stipulées, mais 
non pas réelles , des réciprocités parfaites en diplo- 
matie; paroles, fictions légales, cérémonies, et rien 
de plus. — Ainsi , pour peu qu'on ne veuille pas sup- 
poser que les princes italiens soient pour perdre le 
sens commun , non plus que tous leurs ministres et 
conseillers, il n'est pas possible qu'ils soient jamais 



DE L'iTAUB. 45 

induits à pareille erreur, à pareille lâcheté , qu'ils se 
résignent volontairement à devenir plus dépendants, 
plus asservis qu*îls ne sont. 

La seconde assertion est peut-être plus difficile à 
démontrer, savoir : que la confédération n^est pas 
possible sans l'étranger. A dire le vrai , si les six ou 
sept' princes italiens s'entendant un beau jour ensem- 
ble , soit par eux-mêmes , soit par ambassadeurs , 
stipulaient , arrêtaient et ratifiaient un traité de 
confédération , Je ne sais qui pourrait , qui oserait 
s'opposer à uu tel traité ; il serait légitime sans 
doute , puisqu'ils sont de droit princes indépendants 
et souverains, et qu'une prérogative inaliénable d'une 
telle souveraineté est de pouvoir faire des traités, 
selon la convenance ou le bon plaisir. Si la puissance 
étrangère s'y opposait , son tort deviendrait si évi- 
dent que la confédération italienne serait probable- 
ment soutenue par d'autres puissances étrangères 
selon l'occurrence ; et en pareil cas , je ne serais pas 
de ceux qui , par un excès généreux d'orgueil natio- 
nal , conseilleraient de rejeter ces secours. Je serais 
même disposé à croire que, sans secours du dehors» 
les confédérés résisteraient très-facilement à la puis- 
sance étrangère , fût-elle même aidée d'une ou deux 
autres, mais entravée plus que jamais par ses sujets 
italiens ; les princes une fois unis, les peuples se serre- 
raient volontiers autour d'eux dans un pareil but, et se 
donneraient la main les uns aux autres. — Mais le point 
difûcile est précisémeut cet^ccord des princes. Soyons 
tout à fait francs ; voyons ce qui est, non ce qui pour- 
rait ou devrait être, parlons des princes , des hommes 
comme ils sont , de ceux qui existent aujourd'hui , 



46 DBS Sapé^ÀNGES 

OU qai fiont probables pour Tavenir^ dans des temps 
comme ceux qui coureot, dans l'Italie, en Tétat où elle 
est réduite. Admettons un ou même deux hommes d'ua 
grand caractère, hardis et presque téméraires, comme 
il faudrait qu'ils le fussent pour proposer et pour si- 
gner un semblable traité ; tels ne seraient pas les 
cinq autres , ou au moins quatre, ou trois, ou deux , 
Yoîre même un , car il n'est ni possible ni probable 
que sur six ou sept hommes, quels qu'ils soient, 
princes ou ncm , il se rencontre jamais six ou sept in- 
dividus grands , hardis , généreux ; or un ou deux 
venant à faire défaut , il n'en faut pas davantage pour 
metitre presque à néant les effets de la confédération 
projetée. — Il y a deux sortes de probabilités, dans les 
affaires humaines ; l'une conditionnelle, l'autre abso- 
lue. Mais tant que la condition de la première de- 
meure impossible, celle-ci reste atteinte de la même 
impossibilité que la seconde , et il devient inutile de 
nous arrêter à examiner l'une plus que l'autre. Je vou- 
drais pour beaucoup que le fait vint me démentir, et 
jd^ souhaite à ma patrie six ou sept princes capables 
de concevoir, de stipuler, de signer et de soutenir un 
acte comme celui d'une confédération italienne à l'ex- 
clusion de rétrauger (1). 

(I) Les difficultés sont grandes sans doute , mais beaucoup moins 
que Ton ne veut les supposer. Quant à nous^ nous espérons que, faute 
d'oocasion prochaine d'atteindreà l'indépendance complète de la Pé- 
ninsule, les princes italiens se liâteront d'avoir recours à la confédé- 
ration entre eux sans l'étranger, rien que pour ne pas continuer à pa- 
raître ce qu'ils ne sont certainonent pas, «es complices. CTest aussi le 
moyen le plus sûr de dissiper àjamais Porage que cette connivence 
apparente amoncelle depuis longtemps autour d'eux , et qui pour- 
rait finir par éclater d'une manière irréparable et entraîner dans 
son tourbilloo le pays tout entier. Les révolutions unaX toiiOours 



DR l'ITÀLIB. 47 

Supposons , au contraire, qu'il n'y eût plus de pro- 
vince étrangère ; de quelque manière que Tltalie se 
trouvât ensuite divisée, quelles que fussent les princi- 
pautés qui en résulteraient et leur nombre , la confé- 
dération serait faisable , facile à £aire , toute faite. 
La différence même des positions, la diversité de 
puissance y concourrait , la communauté des intérêts 
y pousserait. Le fait de la confédération précéderait les 
conventions. — Le seul obstacle est la puissance étran- 
gère. Cela est clair, patent, sans détour ; c'est une de 
ces vérités de sens commun , dont^ après en avoir 
déjà mis en avant plusieurs et n'ayant pas encore 
fini , j'aurais honte de composer un livre ; mais ces 
vérités étant les moins faites pour briller, elles sont 
précisément celles que l'on met le moins souvent par 
écrit , et que l'on devrait répandre le plus pour les 
fêdre pénétrer dans la politique de quelque nati<m 
que ce soit, surtout dans celle de la nation la plus 
entraînée par l'imagination. 

DOisibles aux géoérations qui les entreprennent, personne ne Ti- 
gnore ; mais on a l>eau les maudire, elles arrivent immanquablement 
quand on «^obstine à maintenir un état de choses que tout le monde 
reronnalt pour mauvais. Tel est celni qui retient forcément l'Italie 
en arrière de toutes les nations qu'elle a deu^ fois civilisées. 

Traducteur. 



48 DBS B5PBBÀNGES 



CHAPITRE SEPTIEME. 

COURTE HISTOIRE DE l'eNTBEPRISB TOUJOURS POUR- 
suivie sans succès, durant seizb siècles, à 
l'effet d'acquérir l'indépendance. 



1. Nous voilà ainsi revenus au point que j'indi- 
quais au commencement du premier chapitre, à Tobs- 
taele étranger. Mais il y a cette différence désormais 
que nous avons accepté l'idée émise par un écrivain 
au noble cœur, relativement à ce qu'il y aurait à faire, 
l'obstacle écarté. Il est donc temps maintenant de 
nous occuper de celui-ci, de le regarder en face, de 
le voir tel qu'il est dans toute son étendue et dans 
toute sa puissance. 

2. L'obstacle est ancien, les tentatives faites pour 
le surmonter ne le sont pas moins ; la grande entre- 
prise ayant pour but l'indépendance italienne remonte 
loin. Si cette entreprise avait été couronnée de suc- 
cès, s*il était possible de faire une histoire com- 
plète de son commencement , de ses chances diverses, 
de son dénoûment , il en résulterait , à coup sûr, la 
plus belle narration qui puisse exister au monde; 



DE I«'lTALIE. 49 

une histoire de la constance italienne à éclipser celle 
si glorieusement déployée par l'Espagne pour Tex- 
pulsion des Maures. — Cette histoire pourrait alors 
avoir pour. début la lutte de Rome contre les Gaulois, 
lutte qui commença au milieu de la cité même, déjà 
perdue à l'exception du Gapitole , quand un banni, le 
plus grand des bannis, le glorieux Camille, revint 
dans sa patrie envahie , et la délivra. Après avoir re- 
poussé les étrangers, il continua à les refouler de plus 
en plus vers les Alpes; il l'organisa et la plaça à la tête 
de cette partie de la Péninsule inférieure où naquit le 
nom sacré d'Italie. Ce fut en persistant durant quatre 
siècles dans cette tâche difficile que Home devint, peu 
à peu , la reine de toute la Péninsule , la réunit sous 
sa loi, et lui donna ce nom qui renferme .l'histoire 
entière des efforts glorieux de nos ancêtres pour as- 
surer l'indépendance de notre belle patrie. 

3. Mafs y en laissant l'Italie antique , ainsi que 
ritalie romaine , républicaine et impériale , pour en 
venir à celle qui , subjuguée par les barbares en même 
temps que toutes les nations de l'Europe, tenta seule 
de s'en délivrer, la lutte pour l'indépendance com- 
mence, sinon à la venue de Théodoric, appelé ou en^ 
voyé au nom de l'empereur, au moins vers les der- 
nières années de son règne, dès la première moitié du 
VI® siècle , c'est-à-dire treize siècles avant nous. Il en 
existe un document indubitable dans cette accusation 
( dont l'iûstoire doute , mais peu importe ici qu'elle 
fût fondée ou non ) dirigée contre Boëce et autres 
Italiens, de machiner la restauration de Vemjnre 
romain. Des documents ultérieurs , des faits incon- 
testables à l'appui de cette vérité , sont les cruautés 

6 



60 DES XSFXBANCB8 

qui suivirent cette aecosation , et au milieu desquelles 
finit ce barbare mais grand Tliéodoric» plein de 
clémence auparavant ; les tardives recommandations 
de concorde qu'il adressa en mourant aux nobles 
goths et italiens ; les fables populaires dont sa mé- 
moire fut poursuivie ; puis les discussions soulevées 
entre les Gotbs et les Italiens, au sujet de Téducation 
de s(m successeur ; les vicissitudes d'Amalasonte et de 
Théodat , qui appelèrent enfin les Grecs , prétendu/s 
restaurateurs de l'empire. -^ Mais, triste résultat de 
ces appels au dehors , les Grecs ne restaurèrent pas 
^empire italiei^ ils ^ndirent seulement la dominai* 
tion grecque ; et de royaume qu'elle était y l'Italie 
devint province. De là résulte un grand et^seigne- 
ment, Jamais assez répété : qu'il ne faut pas deipander 
aux étrangers les restaurations d'indépendance ; et 
cet autre enc<»re : qu'il ne faut pas les compliquer 
d'autres restaurations. 

4. L'empire grec mit quelque vingt ans à établir 
sa domination sur la totalité de la province italienne, 
puis dix autres à l'y défendre avec peine , pour suc- 
comber ensuite sous les Lombards. Alors la Pénin^ 
suie fut divisée pour ne se réunir peut-être jamais (1); 
les Grées tenaient presque toute la partie orientale 
avec Rome , les Lombards presque toute la portion 
occidentale. Me^isles Italo-Grecsou Impériaux ou Ro- 
mains , comme ils se nommaient , furent sans compa- 

(I) Nous ne voulons pas, par dos prévisions, empiéter sur les 
desseins de la Providence ayec oe jamais , quoique dubitatif; d^au- 
taot plus que » loin de désirer pour l'Italie cette centralisation qui 
réduit la France entière à Paris , nous croyons qu'une confédéra- 
tion bien combinée de cinq ou six Ëtats véritablement nationaux 
serait la meilleure des réunions. Trad. 



BB L*ITALIS. 51 

rafson plus indépendants que les Italo*Lornbards. 
Ils avaient des exarques , des ducs, des gouverneors 
grecs, étrangers, pervers ; mais ils leur obéissaient 
peu et rarement ; ils obéissaient plutôt aux papes , à 
leurs évéques , à leurs magistrats citoyens. C'étaient 
déjà de véritables communes , à la manière de celles 
de la Lombardie et de la Toscane cinq siècles plus 
tard. Elles ne tenaient pas plus compte de l'empereur 
grec, éloigné d'elles, que celles-ci des empereurs alle- 
mandsàleurs portes; et, comme celles-ci, elles firentles 
ligues et les confédérationsdont nous avons déjà parlé. 
Tdle est la véritable et glorieuse origine de la puis- 
sance temporelle des papes ; origine aussi ancienne 
et plus légitime en réalité que celle de quelque 
royaume européen que ce soit. Là est l'excuse ou plu- 
tôt le n>érite et la vertu de leur constante résistance 
aux Loiôbards; là est la gloire de Grégoire le Grand, 
qui le premier prit la défense de tout ce qui restait 
d'indépendant ; là celle plus grande encore de Gré- 
goire II , qui défendit cette indépendance contre les 
Lombards, et l'augmenta contre les Grecs au moyen 
d'une belle confédération nationale, et sans assistance 
étrangère; là est Texcuse des papes ses successeurs 
qui, pressés par des ennemis proches, recoururent, 
mqins lâchement qu'imprudemment et malheureuse^ 
ment, à l'assistance des Francs, étrangers nouveaux. 
— Le résultat et l'enseignement furent les mêmes que 
deux siècles auparavant, les nouveaux libérateurs res- 
tèrent les mattres. 

5. Ce ne fut pas là tout. On commit bientôt l'autre 
erreur, plus grande peut-être, de restaurer un nouvel 
em[ràre romain. Et de même que le premier restauré 



52 DES ESPÉRANCES 

avait été non pas italien, mais grec, celui-là fat 
franc. Cette restauration de l'empire fut une erreur, 
une préoccupation, un aveuglement, une mahie, une 
sottise, une imposture presque incompréhensible pour 
nous. 11 ne nous parait pas croyable qu'elle ait duré 
tant de siècles, mille aus et plus, de 800 à 1805. Tant 
un souvenir, un mot a de puissance ! Mais qu'on ne 
vienne pas nous dire, à nous autres Italiens, que cet 
empire romain fut une grande idée de Gharlemagne, 
une gloire du moyen âge, un grand bonheur pour la 
chrétienté , à laquelle furent ainsi donnés un grand 
centre temporel et un grand centre spirituel , deux 
grands chefs, l'empereur et le pape. Je île sais si tout 
cela, bien que célébré par un bon poëte, peut être de 
la bonne poésie, mais ce n'est de l'histoire sous aucun 
rapport. L'ambition de Gharlemagne fut grande, mais 
non son idée, aucune idée ne devant se dire grande 
lorsqu'elle se rapetisse autant en se réalisant. Il est 
certain que l'empire conçu par Gharlemagne, c'est-à- 
dire, la suprématie d'un roi sur les autres, ne subsista 
sans contestation que pendant quatorze ans , autant 
que son fondateur, ou que quatre-vingt-huit ans y com- 
pris ceux qu'il traîna au milieu de nombreuses et gra- 
ves contestations, beaucoup moins que la dynastie car- 
lovingienne dont il fit la perte; ce qui prouve que ce 
fut une petite et de plus une mauvaise idée. Et quant 
à ce qui est de la beauté de l'édifice de la chrétienté 
posée en équilibre sur deux centres, je ne sais guère 
voir rien de tout cela , puisqu'en somme le centre im- 
périal ne dura que quatre-vingt-huit ans ou plutôt 
quatorze, après lesquels chaque roi régna à sa guise, 
sans s'inquiéter de l'empereur plus que de tout autre 



DE L*1TAL1E. 53 

souverain. Les deux centres ou pivots survécurent 
bien, cela est vrai, mais pour l'Italie seulement, où 
Tintervcntion impériale fut non pas un bonheur, mais 
un très-grand malheur, ^e reproduisant sous mille 
formes diverses. En effet, elle fut cause, en premier 
lieu, que l'empereur devant être roi d'Italie , tous les 
rois carlovingiens voulurent ce royaume, se le dispu* 
tèrent et l'envahirent. Elle fut cause en outrée que le 
petit nombre de princes italiens, deux Bérenger, un 
Gui et un Arduin, après avoir réussi à se faire rois 
d'Italie, ne purent demeurer tels, comme d'autres prin- 
ces restèrent rois de France, d'Espagne, d'Allemagne ; 
cequi,soitqu'il faille ounon le regretter pour la suîtedes 
temps, fut un grand malheur pour une époque où l'I- 
talie y gagna d'être plus bouleversée par des invasions, 
plus corrompue , plus avilie que ne le fut jamais ni 
elle ni aucune autre nation chrétienne. Ces rois-là ep 
effet furent bien avilis qui soumirent la couronne ita- 
lienne à celle de l'Allemagne ; bien avilis ces princes 
qui ne tenaient leur puissance que des interventions 
étrangères; bien avilies ces princesses ou plutôt cespros- 
tituées qui ne devaient la leur qu'aux débauches natio- 
nales et étrangères ; bien avilis ces ecclésiastiques en- 
veloppés dans toutes ces turpitudes, acheteurs et 
vendeurs dessiéges épiscopaux et de la chaire de Saint- 
Pierre elle-même; bien avilie la nation tout entière 
qui dans ce siècle et demi eut plus que jamais recours 
au dehors, et qui à la mort de Henri de Saxe, en vint au 
point de mendier des maîtres par toute l'Europe, en 
France , en Gastille, en Germanie, de faire refuser de 
tout le monde sa servitude, excepté des Allemands 
qui toujours ont été prêts à en tirer profit. Je sais bien 

6. 



64 DES ËSPfiBANCBS 

qv» nos Imperturbables flalteurs , qui nous excusent 
quand ils ne peuvent nous louer , et nous conscient 
quand ils ne peuvent nous excuser par k comparai- 
son des vices des autres , diront que vers Tan mit il 
y eut une époque d'avliissement pour toute ta chré- 
tienté , pour nos maîtres comme pour nous esclaves , 
pour les acheteurs comme pour les vendeurs de notre 
lfid<^ndance; mais |e dis que dans de pareils contrats 
les vendeurs sonft de beaucoup plus avilis que les ache^ 
teurs, ceM qui se fatt esclave que celui qui se Ikit 
maître. Je persiste donc dans mondire^etjerépètOypoiHr 
oeiict«re> que ia naten italienne tomba alors plus bas 
que n'étaient jamais tombées ni elleitiaucuneautre na- 
tion chrétienne ^ et que ce tât Vetkt àe ce mauvais 
fève 4e la tsuprémalie impériale (i). -^ Il me semble 

(1) Cela est veai; ûoas ne contestons pas à l'auteur que les pré- 
tendus droits du Saint-Empire ont été funestes à Tltalie; mais il n'en 
i^t^Mis moins Vrai que le sàint-Enipire aété un peu sévèrement jugé 
parler. 

Selon nous, après la résistance dePItalie pour ne pas se laisser en- 
tièrement dompter par les barbares (ce qui sauva les anciens éléments 
•êé la civilisation ttalo-grecque , et p^mit aux éléments chrétiens 
de la raviva sous des formes ncHivelles ) , le Saint-Empire a été , 
non la seule, mais la plus grande conception de TÉglise catholique: 
n eut pour but de diminuer à temps cette tendance des vainqueurs 
àri8otemeDt,qui survécut au moyeu décentralisation le plus puis- 
sant, et qui, sans cela et sans les communes, aurait probablement 
réussi à réaliser partout le partage des terres, des arbres, des ani- 
maux et des hommes considérés comme une même chose ; elle 
sefait parvenue à ramener le mondé occidental au moins à Télitt de 
barbarie où se trouvatent avant César les tribus celtiques. 

Il nous est impossible de développer , dans une note , une thèse 
qui est peut-être la plus importante de Thistoire du moyen âge, et 
que d'illustres historiens ont pris soin d'écarter, pour ne pas com- 
promettre ce qu'on est convenu d'appeler les éléments civilisateurs 
de la race germanique; mais il ne sera pas tout à fait inutile de 
l'avoir rappelée ici. Trad. 



/ 



DE l'iTALIE. 55 

régolter de là deux enseignements, le premier, qu'a- 
yant deviser à la suprématie il faut arriver à l'égalité ; 
le second , c'est qne l'égalité à laquelle il faut d'abord 
parvenir avec les nations indépendantes, c'est l'indé-^ 
pendance. 

Mais LES nations ckbétibnnes peuvent être at- 
teintes DE MALADIES ET NON HOUBiB, dît admirable- 
ment M. Giobertl (l). 

6. En etîety l'histoire du xi» siècle non-seulement 
prouve cette vérité, mais elle révèle 1^ causes de ce 
ftit, elle indique les moyens de la guérison. Le remède 
qu'ont les nations chrétiennes et qui manquait aux an- 
ciennes nations est l'Église, qui, incorruptible qu'elle 
est^ suffit à les préserver d'une corruption mortelle, 
suffit à conserver la vertu, l'activité chrétienne, source 
intarissable de vie. Plusieurs de ses membres que la 
corruption n'avait pas atteints se retirèrent du monde, 
cTensevelirent dans les monastères. Ceux de Chmy, de 
Citeaux, des Chartreux, des Camaldnles, de Vallom- 
breuse et plusieurs autres furent fondés à cette époque ; 
et leur principal mérite ne fut pas, comme on a cou- 
tume de le dire avec trop d'humiiité, d'avoir conservé 
les manuscrits, on les lettres, ou l'agriculture, mais bien 
la vertu, la vertu austère, la vertu chrétienne. L'his- 
toire de ces cloîtres aux environs de l'an mil est une 
merveille, un miracle continuel. Un homme, un saint 
prenait en dégoût le siècle (ce siècle à foudroyer réelle- 
ment), il s'indignait contre les mœurs des laïques, du 
clergé, des moines , et il formait le dessein de fonder 
un nouveau monastère, d'y rétablir la discipline. Il le 

(I) Del primato , etc. , tom. II, p. 327. 



.56 DES ESPÉRANCES 

fondait avec deux ûu trois compagnons, dont le nom- 
bre augmentait jusqu'à une centaine ; ii en fondait 
alors d'autres aux environs, et le tout ensemble s'ap- 
pelait une réforme. Parfois le fondateur avait à peine 
fermé les yeux, ou même avant, et la réforme tombait 
dans la corruption générale, tant celle-ci avait de 
force ! Mais alors se reproduisait un autre réformateur, 
un autre monastère, une autre réforme; et, celle-là 
corrompue, une autre, puis encore une autre, tant que 
dura la corruption universelle, et même plus tard. Ce- 
pendant, tantôt dans un cloître, tantôt dans un autre, la 
vertu avait un asile où elle pouvait se conserver, etii en 
sortit vers la moitié du siècle une foule^ une phalange 
d'hommes que je ne sais si je dois nommer de grands 
saints, de grands philosophes, de grands réformateurs 
ecclésiastiques ou de grands politiques, car ils furent - 
tout cela ; de ce nombre étaient Pierre Lombard, Lan- 
franc, saint Anselme d' Aoste , un ou deux autres An- 
selme, saint Pierre Damien, Hannon de Cologne, 
Hildebrand enfin , c'est-à-dire Grégoire VII , le plus 
grand, mais non le seul grand, le prince de cette pha- 
lange déjà formée. Grand par l'esprit sans doute , mais 
plus grand par la foi, grand politique, mais pontife 
encore plus grand , il recueillit et répandit au loin les 
fruits que les autres avaient semés. Ce fut à lui et à 
tous les autres ensemble que la chrétienté, corrom- 
pue en général, dut sa guérison, maispaiticulièrement 
l'Italie, plus corrompue encore; et cela non-seulement 
parce que la plupart d'entre eux naquirent en Italie» 
mais surtout parce qu'ils s'occupèrent unanimement 
de guérir Rome , d'y rétablir la discipline et l'indépen- 
dance ecclésiastiques, et dès que celles-ci eurent com- 



DE l'iTALIS. 57 

meiicé à renaitrîe, elles forent suivies, comme consé- 
quence naturelle, de l'indépendance italienne. On 
dispute en vain sur la misérable question de savoir 
quelle part revint ou non aux évéques et aux ecclé- 
siastiques dans rétablissement des communes ; en vain 
on allègue que celles-ci se soulevèrent parfois non en 
faveur des évéques et avec leur assistance, mais contre 
eux. La vertu fit les communes italiennes, et la vertu 
de ce siècle fut incontestablement d'origine ecclésias- 
tique, même celle qui dans certains lieux se tourna 
contre des ecclésiastiques corrompus. De là ressort cet 
enseignement : que la vertu fait Findépendance, et cet 
autre : que nulles personnes n'ont peut-être plus d'in- 
fluence sur les vertus nationales que les ecclésiastiques. 
7. C'est donc du pontificat de Grégoire VII (en l'an 
1073) que commence ce long siècle dont nous avons 
dit qu'il était le plus beau de l'histoire d'Italie, attendu 
qu'il fut le seul beau dans l'histoire de l'indépendance, 
le siècle où celle-ci fut conquise par les communes. 
Il commence en même temps et s'adjoint le siècle des 
plus grands papes politiques qui aient existé. En pre- 
mier se présente Grégoire VU dont on ne finit pas fa- 
cilement de parler, qui fut l'inventeur des croisades, 
le défenseur des peuples et des princes opprimés , le 
fondateur du seul véritable centre politique qui ait 
existé au moyen âge. Peut-être exagérà-t-il cette cen- 
tralisation , peut-être usurpa-t-il quelques droits tem- 
porels , ce dont on le blâmait jadis , et dont on le loue 
souvent maintei:iant, tandis qu'il faudrait se contentcar 
de l'excuser. Grégoire VII combattit avec longanimité 
pour toutes ses grandes entreprises, et mourut au mi- 
lieu d'elles, exilé, martyr, en ae vantant de sa tâche et 



68 DBS ESPiSAUGES 

eD ia transmettant à ses «nccesseurs. Dans le nombre 
se distinguent nn Urbain II qui réalisa la pensée des 
croisactes , un Galixte II qui accomplît l'indépendance 
ecclésiastique, un Alexandre III, le grand alliédes com- 
munes italienties. Tous ces papes ne furent pas du 
reste les chefs d'un parti italien contre Un autre, en- 
core moins les chefs de la nation contre les étrangers. 
Ils furent ce qu'ils devaient être, les chefs de la chré- 
tienté , rien de moins, rien de plus. Si en portant leur 
attention sur tous les intérêts chrétiens , si en les pro- 
tégeant tous, ceux de l'Italie se trouvèrent plus fovo- 
risés, ce fut uniquement parce qu'ils étaient alors au 
nombre des plus importants. La grandeur temporelle 
du pape et l'indépendance de Tltalie s'accrurent en- 
semble et s'aidèrent sans doute réciproquement; mats 
ceux--Ià tombent dans une grave erreur qui ne savent 
envisager que l'un on l'autre côté, et font ainsi les 
papes plus italiens ou les Italiens plus papistes qu'ils 
ne le furent réellement. Alexandre III fût le setil pon- 
tife qui épousa véritablement la cause de l'indépen- 
dance, et il ne s'y associa peut-être entièrement qu'au 
moment où Frédéric Barberousse lui eut opposé un anti- 
pape ; il agit donc plutôt dans les intérêts de la papauté 
que dans ceux de l'indépendance. Ni lui ni ses prédé- 
cesseurs ne sont moins à estimer pour cela. Qui ose- 
^it adresiser des reproches au lieu de louanges à 
oeut qui commencèrent par faire leur devoir avant 
d'aider les autres à remplir le leur , ou même qui 
s'acquittèrent de leur devoir le plus important avant 
celui qui l'était moins, ou enfin qui ayant dans leurs 
mains les intérêts de la chrétienté entière, plus ceux 
d'une principauté ou même d'une partie de fttalie 



DE l'ITÀLIS. 69 

(car «lie ne dépendit Jamais d'eux on totalité), son- 
gèrent àe^ix-là avant c^x-ei? Mais ce fut là précisé* 
ment une des causes pour lesqudles cette magnifique 
guerre de rindépendanee, cette guerre si justement com- 
mencée^ soutenue avec tant de persévérance, si admira* 
btanait amenée à une confédération, si heureusement 
victorieuseà Legnano, se termina par lespaixtrop mai 
eomtnnées de Venise et de Gonstanee. Alexandre III 
même, le plus grand des papes qui aient combattu pour 
l'indépendance, ne fût pas plutôt reconnu pour ponr 
tife suprême qu'il renonça à l'entreprise, abandoona 
les communes victorij^uses; et je ne sais qui oserait 
dire qu'il fit mal, outfu'il aurait dû rejeter de la com- 
munion de l'Église l'Empereur et la moitié de la chré- 
tienté pour les intérêts de l'Italie. Dire qu'il aurait dû 
Caire cesser le schisme comme pape et continuer la 
guerre comme prince, serait faire une distinction im- 
possible peut-être à maintenir en quelque temps 
que ce soit, mais surtout en celui-là. Du reste, nous l'a- 
vons déjà dit, on ne visait seulement pas à cette épo- 
que à une indépendance entière de l'Empereur, et une 
fois qu'on eut obtenu l'unique point pour lequel on 
eût combattu , la ligue fut dissoute. — Tous ces faits 
pourraient fournir de nombreux enseignements, mais 
deux surtout sont à signaler, savoir : que les confédé- 
rations sont indubitablement le meilleur moyen de 
conquérir l'indépendance, sans laquelle elles ne 
peuvent pas se maintenir; et que les papes, puissants 
appuis pour de telles entreprises , n'en sauraient être 
otilement les chefs. 

8. De la paix de Constance (en l'an 1 1 88) à l'arrivée 
deCharlesVIII (en ,1494) s'écoulèrent ces trois siècles 



60 DES ESPÉRANCES 

de la jeunesse» de la splendeur et de l'incontestable su- 
prématie de ritaiie, ce dont résultent désornnais d'in- 
nombrables enseignements; ces siècles qui, de moin- 
dre vertu que le précédent, \irent les fils recueillir les 
fruits semés par les pères, mais sans les faire venir à 
maturité. Ils ne surent pas compléter Tindépendance, 
séduits qu'ils furent par une autre tâcbe plus immé- 
diatement attrayante^ celle de conquérir et d'exagérer 
même la liberté intérieure. Ils oublièrent TEmpereur 
pour se tourner tantôt ici , tantôt 1^ , contre quelque 
petit tyran, contre des nobles, grands ou petits, contre 
la riche bourgeoisie {popolani grossi)^ et réciproque- 
ment. La lutte se perpétua avec des chances multi- 
pliées, avec une imprévoyance qu*on ne saurait conce- 
voir aujourd'hui, avec un excès de licence quiservit en- 
suitedetextenon-seulementauxadversairesdes gouver- 
nements populaires, mais aux ennemis de toute liberté. 
Mais la vérité est que dans ces temps de féodalité, 
c'est-à-dire, d'une aristocratie plus resserrée et plus 
oppressive, d'une organisation la plus défectueuse qui 
ait été jamais, le désordre, la licence elle-même, tout 
excès populaire avait pourtant son avantage; c'est à 
cela que notre nation trop libre et peu indépendante, 
devait une condition meilleure que celle des peuples 
soumis au régime féodal. Ce fut là l'avantage de l'I- 
talie , la cause de sa supériorité durant ces trois 
siècles ; avantage et supériorité qui cessèrent ensuite 
naturellement d'eux-mêmes, quand les inconvénients 
propres au système féodal ayant diminué chez les au- 
tres nations, l'Italie ne se trouva plus avoir à mettre 
en comparaison que les inconvénients plus grands 
d'une indépendance incomplète. — Quoiqu'il en soit, 



OE L'iTàLIB. 61 

dès le premier de ces trois siècles, dans la tourmente 
des nouveaux gouvernements populaires, les dialectes 
devinrent une langue, langue poétique^ politique, na- 
tionale, a l'usage de toute espèce de progrès. On vit nat- 
tre etgrandir l'industrie, la navigation, le commerce, 
les richesses, tousles arts, et à leur tête, comme toujours, 
ceux qu'on appellie les beaux -arts, et qu'on pourrait 
appeler les arts suprêmes. De Jà cette supériorité de 
lumières plus incontestable que celle de ta civilisation 
dans toute l'acception du mot, des doutes pouvant 
rester à cet égard chez ceux qui considèrent l'indé- 
pendance comme la plus précieuse de ses conditions. 
— Quoi qu'il en soit, on se fait généralement une 
grande illusion sur ces trois siècles. Souvent ces com- 
munes au gouvernement populaire se donnèrent elles- 
mêmes le nom de républiques; c'est ainsi que les ont 
appelées plusieurs écrivains, et dernièrement encore 
Sismondi, dans l'ouvrage intitulé précisément JTts^otVi^ 
des républiques italiennes, l'un des plus lisibles, des 
plus lus, et, littérairement parlant, l'un des plus beaux 
livrés de notre histoire. Mais si l'on conserve à ce 
nom de république le sens étymologique et universelle- 
ment admis de chose publique, c'eàt-à-dire, de tout 
fËtat, autrement de l'État indépendantpubliquement 
administré, on reconnaîtra que de toutes les soi-disant 
républiques italiennes du moyen âge, il n'y en eut 
qu'une véritablementtelle, celle deVenise ; encore n'en 
fut-il pas ainsi dès l'instant de sa naissance ou de sa 
jeunesse fiabuleuse , mais seulement lorsqu'après la 
lutte de l'empire carlovingien avec l'empire grec, au 
sujet de leurs limites, elle demeura indépendante de 
tous deux. Toutes nos autres Villes restèrent communes 

6 



69 ni» ESPéf|ANÇES 

et rien de plus; ccMnmmies toujours défHsndantes de 
droit, de fait toutes les lois qu'un empereur fiit en 
mesure de faire valoir ce droit. Ce fut là ie yite eapi- 
tai qui altéra les constitutions diverses , les faits , la 
vie , la civilisation de ces communes. De la tous les 
vices d'un ordre inférieur, tous les revers , toutes les 
fautes et la An malheureuse de ces trois siècles. D'a- 
bord tes deux partis guelfe et gibelin, prenant l^qrs 
noms de deux familles qui se disputèrent l'empire peu 
après la paix de Ckïnstanœ (tant avait de force l'erreur 
qui^faisait que dans ^s intérêts italiens on se préoc- 
cupait non de l'Italie, mais du dehors, mais de r£m- 
pire), se trouvèrent bientôt l'un, le parti de l'empereur, 
les Gibelins, l'autre, le parti du papeet des communes» 
les Guelfes :ee dernier était dès lors incomparablement 
plus national. Il paraît étrange, absurde, à observer les 
choses aprèsl'événement, quece ne fàt qu'un parti et non 
la nation entière, qu'un parti seulement sût et voulûtsui- 
vre la marche si naturdieà toutes les entreprises ayant 
pour objet Tindépendance , c'est-à-dire, de s'assurer 
complètement cette indépendance après une première 
victoire; que l'autre.parti voulût arrêter ou même 
faire reculer l'entreprise. Mais c'est un fait, et malheu- 
reusement dans tous les temps , pour toutes les entre- 
prises, on rencontre de ces gens qui veulent enrayer 
et repousser en arrière ; gens utiles sans doute si le but 
que l'on poursuit est mauvais , mais funestes sans 
doute s'il est bon, comme l'était certainement celui de 
l'indépendance. Durant un siècle cependant, au milieu 
des contestations impériales qui suivirent la mort de 
Henri YI de Souabe , de la longue minorité de Fré- 
déric II, des vicissitudes subies par cet empereur, 



1>B L'itAtlÈ. êS 

peut-être pitis avehtnreul qat grand , et âes nouTéaut 
différends poui^ FEmpire qui suiviretit fta iHort^ le 
paru guelfe s'accnit sous la conduite de plusieurs 
papes d*iine grande habileté politique , quoique infé- 
rieurs aux plus illustres dU siècle précédent, et il eut 
beaucoup plus d'influence que le parti gibelin. Ce fût 
sous son ombre salutaire que naquirent et grandirent 
les pères de toutes les gloires italiennes , saint Fran- 
çais^ saint Bonaventure, saint Thomas, la grande cha- 
rité, la grande théologie, la grande philosophie ita- 
tienne; DinoGompagni et lesVillani que l'on appelle de 
grands chroniqueurs, mais qui pour la Yertu demeu- 
rent presque les seuls grands historiens de lltalie; les 
trois Guido^ Dante, Pétrarque, Boccace, la grande poé^ 
«le italienne à la hauteur de laquelle on n'est plus ar- 
rivé, on n'arrivera peut-être plus ; les Pisani, Cimabué, 
Olôtto, frère Angélique, Arnoif de Lapo, les maîtres 
de l'art italien. Pour aller encore plus loin , la plupart 
des gloires italiennes même postérieures au siècle des 
Guelfes appartinrent à l'opinion guelfe. Toutes les 
Illustrations papales en masse furent guelfes; aussi 
celle de Venise qui, sans être guelfe de nom^ le fût plus 
que toute autre au fond, eut et conserva ce que dési- 
raient lesOuelfès, l'indépendance^ Guelfes aussi furent 
tbUteS les gloires de cette Florence qui ne fût la pre- 
mière, la plus noble, la plus polie des cités italiennes, 
que parce qu'elle fût la plus constamment guelfe, et qui 
fut FAthèrtes de l'Italie, parce qu'elle eut , comme celle 
de la Grèce, l'amour de l'indépendance. 

9. Mais vers le commencement du xiii^ siècle, les 
Guelfes (comme il n'arrive que trop aux partis vain- 
queurs) tombèrent dans de graves erreurs , et d'abord 



64 DES SSPBBÀNCES* 



dans celle dont nous ayons d^'à fait mention , d'exa- 
gérer les doctrines démocratiques et de procéder par 
épurations. Le mal n*est pas précisément en cela, puis- 
que la démocratie , une fois qu'elle a abattu une aris- 
tocratie, s'en fait inévitablement une nouvelle qui 
peut bien avoir moins d'éclat^ ne pas rappeler par des 
noms anciens les événements reculés, ne pas exciter 
l'admiration ni l'envie, mais qui en somme, une fois 
reconnue, remplit le rôle essentiel de toute aristocra- 
tie, c'est-à-dire, emploie au gouvernement de la 
patrie tous ceux que leur fortune dispense de songer 
aux besoins journaliers de la vie. Mais l'erreur irrémé- 
diable des Guelfes eut pour cause la baine de parti, 
ou plutôt une de ces prolongations de colère qui de- 
viennent fatales quand les motifs et les périls ancien» 
ont cessé 9 parce qu'elles distraient des périls pré-^ 
sents ; une de ces intolérances enfin qui détournent du 
but. Les Guelfes du midi ne voulurent pas souffrir la 
domination des derniers restes d'une race détestée, 
Manfred ^ roi de Fouille et de Sicile, de la maison de 
Souabe. N'étant pas empereur, ne prétendant pas à 
l'Empire comme ses ancêtres , il était le seul de sa fa- 
mille à supporter, car il serait devenu par la suite, ainsi 
que ses enfants, roi indépendant et italien. Pour le ren- 
verser, les Guelfes retombèrent dans Tancienne faute 
d'appeler les Français, mais d'autant moins excusables 
alors, qu'ils avaient de plus cinq siècles d'expérience 
et de civilisation toujours croissante. Cette faute porta 
se^ fruits ordinaires : Charles d'Anjou, les Angevins 
ses descendants , et ^es princes français ses parents, 
devinrent les chefs dominants du parti guelfe ; ils en 
enlevèrent la direction aux papes, qu'ils déportèrent 



DE l'ITALIB. 65 

à Avignon , et se mettant à leur place , eux étrwot' 
gers, Us dénaturèrent la cause soutepue jusque-là ; 
ils réduisirent ainsi le seul parti national à n'être 
qu'une faction épousant des intérêts étrangers contre 
d'autres intérêts étrangers. Alors le parti gibelin se 
releva d'autant , et de ce moment les Gibelins eurent 
aussi leurs grands hommes; alors Dante, rillustre 
Guelfe, devint le grand Gibelin. Gela explique, mate 
n'excuse pas le changement de parti de Dante, en<^ 
core moins peut-on y voir une action louable et digne 
d'être imitée. Je crois aimer Dante autant que puisse 
Iç faire aucun Italien; mais j'aime plus que lui cette 
Italie qu'il aima tout en se trompant; et instruit, 
oomme mes contemporains, par cinq autres siècles d'ex- 
périence après lui, j'aime, avant tout homme ou toute 
chose dont puisse slionorer l'Italie, l'indépendance de 
l'Italie. Je dis que c'est toujours un grand malheur 
pour qui que ce soit que de changer de parti; que ce 
n'est pas toutefois une faute , qu'il y a même vertu à 
en abandonner un mauvais pour un meilleur on un 
moins mauvais; mais que c'est un malheur et une 
faute que de changer pour en adopter un plus mauvais, 
quand même celui que l'on quitte aurait commis des 
erreurs, des absurdités ou des crimes; car il suffit 
alors de se séparer de luien.cela, ou même tout à fait, 
sans passer au plus mauvais. Dante se vanta d'a- 
voir agi ainsi, d'avoir /atY parti à lui setU; mais il 
ne le fit pas; il se rangea du parti le plus mauvais.. 
Gela n'est que trop démontré, pour quiconque n'a pas 
le défaut de ne pas apercevoir de défauts dans les ob- 
jets de son amour, par cet incroyable livre de la 
Monarchie, i^lus coupable^ pluserroné, plu&médiocce 



66 DB8 ESPÉEANCBS 

que les pauvretés et ks folies guelfes que Dante a 
pcmrsuivies de tant demépri$. Beaucoup^ cependant, 
firent comme lui ; beaucoup se retirèrent du parti 
guelfe devenu non moins étranger que le parti gibe- 
lin^ abandonnèrent les papes devenus eux-mêmes 
étrangers. Gela se voit dans les ouvrages des deux 
i^res pères de la langue italimine, Pétrarque et 
Boecaee;cela se voit dans l'événement des Vêpres si* 
^liennes, -et dans celui de Nicolas de Ri^izi, et dans 
teut ce qui se passa en Italie jusqu'au retour des papes. 
Le parti guelfe avait abdiqué la vertu primitive ; mais 
le parti gibdin n'en avait guère acquis, parce qu'il 
n'y «n avait pas dans sa nature^ parce qu'il ne peut 
en exister dans aucun parti contraire à Tindépenâance 
tiati(Miale. 

10. A partir du retour des papes jusqu'à la mort 
de' Laurent le Magnifique, les communes italiennes 
vont ep décadence ; c'est l'œuvre qui s'accourt dans 
le coarsde ce xv" siècle si inférieur en vertus poli- 
tiques au xii' et au xiii^^eten mérite littéraire au 
XIV" et au XVI®, durant ce Quattrocento (l) que, sauf 
l'érudition et les arts, on pourrait appeler le siècle de 
la médiocrité. Les papes, à leur retour d'Avignon, ne 
retrouvèrent plus ni leur influence directrice sur le 
parti guelfe, ni même, pour ainsi dire, un parti 
guelfe. Une fois dénaturés, les partis tombent d'eux- 
méme3. Et entre lé parti guelfe , qui n'avait plus pour 
lui la bonne cause, et celui des Gibelins, qui ne l'a- 

(I) Les Trecento, Quattrocento, Cinquecento, Seicenio et Sette- 
cenlo des Italiens , au lieu d*étre précisément les xiii*, xiv", xv", 
XVI* et xYii* siècles, sont plutôt les xit«, xv*, xvi', xyu" et 
xviii«. Tkad. 



DB l'iTALIB- 67 

Tait jamais eue, il ne resta plus aucun parti natio- 
nal. Jamais il n'y avait eu de nationalité italienne 
Téïftabie et entière; mais, à son défaut, le parti na- 
tional.avait servi le pays en s'efforçant de la lui pro- 
cfurei*. Celui-ci venant à manquer, tout manqua à la 
fois : la vertu, rambftion même, Tinspiration nationale. 
Voilà le motif pour lequel le xv« siècle vit s'arrêter 
le progrès dans les lettres et dans les armes. Une fols 
les belles-lettres naturalisées dans tm pays, il y à 
toujours des littérateurs qui continuent à les cultiver; 
une fois que des forées militaires y ont été organisée! , 
il continue à avoir des troupes » des officiers. Mais 
•quand llnspîration manqué , les littérateurs ne de- 
viennent pas des écrivains, ni les èfficlers, des capi^ 
tainës. Que si l'on revit dans le ivi* siècle dès écri- 
vains et non des capitaines , c'est que parfois il suffit 
d*espérances pour reproduire les premiers, el qu'il 
faut de toute nécessité aux autres là^réaUté de la 
nationalité et dé l'indépendance; et la malheureuse 
Italie laissa échapper à cette époque une des plus 
belles occasiODS que jamais lui ait ménagées la Pro- 
vidence pour reconquérir Tune et l'autre. — C'é- 
tait le temps où s'élevait , avec une admirable 
fntelligence de ses intérêts propres et de ceux de 
l'Allemagne entière, la maison de Habsbourg, l'il- 
lustre maison d'Autiicfae. Dès son origine, à com- 
mencer par son glorieux fondateur Bodolpbe, elle 
avait mis à l'écart les vaines prétentions qu'avaient 
sur l'Italie les anciebs empereurs des maisons de 
Saxe, de Franconie et de Souabe; elle avait inventé , 
poursuivi, propagé, satisfait une ambition nouvelle , 
nationale, germanique. Si donc on notis accorde le 



68 DES ESPÉRANCES 

droit d'appeler les princes grands , non en raison de^ 
ce qu'ils ambitionnèrent, mais en raison dç ce qu'ils 
fondèrent, nous appellerons grands ceux qui posèrent 
les fondements de la grandeur autrichienne y le long 
de la «haine septentrionale des Alpes et sur la partie 
moyenne du cours du Danube où est encore le siège 
de l'empire. L'occasion était donc belle alors pour 
l'Italie, d'obtenir ce qui manquait à son indépendance» 
de faire passer en droit ce qu'elle avait de fait. Mais 
elle se contenta de jouir de ce qu'elle en possédait, 
sans chercher à se procurer le reste. Ni les papes , 
hommes supérieurs parfois , ni Gosme et Laurent de 
Médicis, les plus grands hommes d'État de ce siècle ^ 
ne pensèrent guère à l'avenir de la patrie. Laurent 
lui-même, l'auteur de la confédération que nous avons 
louée , ne songea pas à rien accomplir , mais à con- 
server. L'Italie, après deux siècles de civilisation 
éclairée, après quatre siècles d'une indépendance 
presque entière, n'était pas mûre pour saisir l'occa- 
sion de la compléter. Et l'indépendance , restée in- 
complète , laissa l'Italie ouverte de nouveau à toute 
intrusion étrangère, à celle du premier venu. 

1 1 . La descente de Charles YIII bouleversa l'Italie 
au moment où , délivrée d'étrangers et confédérée , 
elle pouvait paraître plus près de devenir une vraie 
et grande nation. Ainsi les invectives dont ce roi à 
l'esprit léger et aux vues étroites, les Français qui le 
suivirent étourdiment, et les Italiens qui l'appelèrent 
traîtreusement ont été l'objet, sont justes, naturelles, 
générales. Mais il faudrait tourner aussi une bonne 
part de cette colère contre toute cette génération 
d'Italiens plus cultivés et plus élégants que forts, plus 



DE L*ITibLfE. 6$> 

corrompus que civilisés, qui laissèrent s'accomplir 
cette conquête si téméraire. Celle-là, do reste, n'eut 
guère plus d'un an de durée, et plusieurs autres con- 
quêtes des Français , des Espagnols, des Allemands^ 
passèrent tour à tour après elle, à notre honte, 
sans doute, et à notre grand dommage; mais le dom- 
mage le plus grand et le plus durable nous vint de 
ces derniers étrangers , nos envahisseurs ordinaires. 
L'Ëmpfa*e,le funeste Empire romain-allemand fut celui 
qui nous perdit cette fois, comme les autres. Les droits 
de l'Empire ârent donner d'abord au traître Ludovic 
Sforce, puis revendiquer par l'Empire, et attribuer 
enfin à la maison d'Autriche, cette Lombardie qu'elle 
possède encore. Ce fut l'Empire qui ouvrit toutes les 
portes de l'Italie à Charles-Quint ; l'Empire, qui déjà 
en proie à toutes les infirmités au milieu desquelles il 
prolongea sa décrépitude, se substitua en Italie les 
deux maisons autrichiennes, l'espagnole et l'alle- 
mande. Ce fut l'Empire et la corruption élégante qui, 
dans Tespace d'un peu plus de soixante ans, firent 
passer l'Italie de la condition la plus heureuse à la 
plus affligeante , de la liberté à la servitude. — Mais 
admirons , au milieu même de nos douleurs , les voies 
de la Providence. Tous ces étrangers accourus pour 
nous déchirer. Espagnols^ Français, Allemands, rem- 
portèrent chez eux quelques parcelles de cette culture 
intellectuelle déjà vieille chez nous, et ce siècle, le 
troisième de notre civilisation , fût considéré comme 
le premier parmi les autres peuples, qui l'appellent le 
siècle de la renaissance. Nous pouvons donc dire que 
nous avons souffert à l'avantage de tous. Mais sa- 
vions avouer aussi que nous n'avons pas souffert sans 



70 DBS S8PBBANCSS 

qull y eût de notre ftiute ; sachons reetmnattre que 
tonte nptre supériorité d'instruetion ou même de civi^ 
lisation ne nous a servi à rien, ni pour compléter ni 
même pour conserver ce que nous avions d'indépen- 
dance , à rien pour nous sauver ni de longs déehire- 
ments ni du dernier abaissement. — Cette condition 
déplorable fut consolidée en 1559 par la paix de 
Gateau-Cambresis, qui laissa la Sicile , Naples, la 
Sardaigne et Milan au pouvoir de la maison d'Au- 
triche espagnole 9 et lltalie livrée à la merci de deux 
étrangers. Quand osara-t-on faire une histoire de ces 
soixante-six années, si brillantes et si sombres? do 
Charles YIII à ce traité de paix ? de Maechiavel an 
Tasse? de Raphaël aux Carraches? de Laurent au 
grand*duo Cosme? Quand pourra-t-elle se faire, non 
pas avec l'esprit indifférent de Ms^hiavel ou de Gui- 
Chardin, mais avec une sensibilité d'artiste jointe à 
un mâle jugement capable d'apprécier les mâles ver- 
tus, les innombrables vices, les diverses mais vaines 
merveilles de cette génération italienne ? La moindre 
difficulté pour écrire et pour faire lire dans notre 
patrie une telle histoire, viendrait peut-être de la cen- 
sure; ce serait un aliment d'âpre saveur à ne c<m ve- 
nir qu'à des palais endurcis , à des générations accou- 
tumées à rindépendance ou du moins mûres pour la 
recouvrer. 

12. A cette nouvelle et détestable conditicm faite à 
l'Italie commence cette période de plus d'un siècle, 
déshonorée dans le souvenir de tous les Italiens sous le 
nom de Seicento, période de la dépendance directe la 
plus étendue , de la dépendance Indirecte la plus pe- 
sante, de la nationalité la plus réduite ; période qui, 



DB L^ITALIB. 71 

par iHie CKfflfléquenee oatuFelle, se trouve la pluii dé- 
pourvue d'aetivité et de vertu inspiratrice, ricbe d*d- 
siveté, de viees et de corruption dans les lettres, dans 
les arts, dans Tordre civil comme dans le militaire. 
Cette opinion sur notre Seicento a é^é générale, et elle 
n'a pas été moins salutaire que juste; car il est ton- 
jours juste et salutaire de con»dérer une période de dé- 
pendance comme ui^je époque d'avilissement, et de voir 
danp l'avilissetoent la corruptl(»i;il est toujours juste 
^ salutaire qu'en comparant notre ^vii"* siède avec 
le x^, QU rec<mnaissequ'une nation peut être précipitée 
de q;ick{uedegré de culture et de civilisation quecesoit 
dans l'avilissement et la corruption. Mais aujoiju*d'hui 
l'histoire se foit d'une manière djétestable. C'est une re- 
di^^che érudite de documents ignorés, c'est un boule- 
!reraeipeut de toute philosophie historique; une manie 
de nier tout ce que le sens commun des générations 
avait fait admettre comme certitudes universelles; 
une prétention de trouver et d'enseigner ce qui ne 
fut jamais ni c^nselgné ni su; Ëst-^e simplement ambi- 
tion de nouveimtésîou bien serait-ce une application 
large de cette méthode historique qui débuta par la 
i^atâon des vérités , des traditions les plus univer- 
selles et les plus importantes? Je n*entenâs pas scruter 
les intentions, et je laisse chacun juge sans appel des 
signés propres. Mais je discute les faits et leur im- 
portauee, et j'affirme qu*ii est extrêmement important 
de conserver à notre Seicenio la note d'infamie qu'il 
a méritée. On nous cite en vain à sa décharge le grand 
nom de Galilée. Galilée fut le premier à mettre prati- 
quement avec génie et grandeur toutes les sciences 
matérielles quelconques sur la voie de cette méthode 



72 DES BSPÉRANCBS 

de l'expérience que Bacon ne fit que recommander 
quand on avait déjà commencé à en faire usage. On a 
donc raison de revendiquer cette véritaMe et grande 
gloire italienne ; il est bon de signaler Finépuisable fé- 
condité du génie italien qui, lorsqu'on lui avait coupé 
toutes les autres voies , sut en frayer une nouvelle et 
magnifique, pour lui et pour les autres. Mais les 
sciences naturelles ont eela de {^ticulier, je ne sais 
si c'est un défaut ou un avantage, qu'elles ne dépen- 
dent pas autant que les autres des vertus, des condi- 
tions nationales, qu'elles peuvent se développer et 
briller même chez des nations servîtes et corrompues, 
bien que le plus souvent elles n'y fructifient pas long- 
temps. La vérité est que la vie elle-même de Galitée 
prouve combien ses contemporains étaient misérables. 
Ce n'est pas contre le pape^ ce n'est pas contre l'inqui- 
sition romaine que doit se déchaîner principalement 
le courroux excité par les persécutions auxquelles Ga* 
lilée fut en butte. La curie romaine ne fit peut-être pas 
elle-même d'une question de science une question de 
théologie. Galilée fut le premier à la rendre telle, avec 
une imprudence et un zèle sans doute bien pardon- 
nables ; mais Timprudence et le zèle ea sens opposé de 
la curie romaine sont bien pardonnables aussi. Le plus 
impardonnable de tout cela c'est donc la sotte faiblesse 
du grand-duc , de ses autres protecteurs et de ses nom- 
breux amis, c'est-à-dire, en un mot, des contemporains 
de Galilée. Mais ce qu'il y a de bien pis, c'est d'entendre 
citer à la décharge de ce siècle un Masaniello, un 
Bruno, un Campanella; un pêcheur chef pqpulaire 
tombant en démence dans les huit jours d'une insur- 
rection qui finit ^1 lâchement, et deux moines dans 



DE l'itàLIB. 73 

les ouvragés desquels on retrouve je ne sais (Juels ger- 
mes de certaines idées philosophiques , que Fou ren- 
contre presque partout où Ton veut fouiller , *mais 
dont la vie et les écrits furent moins, assurément, ceux 
de bons philosophes que de mauvais théologiens, et 
parfois d'imbéciles astrologues. On fait certes beau- 
coup mieux de citer Vico, philosophe nouveau et. 
grand sans doute, qui écrivit entre la fin du xviir siècle 
et le commencement du suivant; mais Tobscurité ab- 
solue où Le laissa Tiosouciance de ses contemporains 
prouve que la nullité et l'abjection continua jusqu'à 
eux. Arien ne servirait de citer un Alexandre Farnèse» 
un Piccolomini, deux Villa, Montecucoli ou le prince 
Eugène, tourguerriers illustres, quelques-uns grands 
capitaines, mais non pour leur pays. Ces illustrations 
chez les étrangers démontrent, selon l'expression d'AI- 
fieri, que la plante-homme natt vigoureuse en Italie; 
mais elles démontrent aussi que l'air lui en est souvent 
mauvass, et qu'alors, pour se développer et grandir, le 
bon rejeton a besoin d'être transplanté sur un terrain 
qui lui soit plus favorable. Tous ces guerriers qui , 
dans l'impossibilité de combattre pour Tltalie, al- 
laient servir au dehors, prouvent combien notre situa- 
tion était différente de ce temps où c'était nous du 
moins qui prenions des étrangers à notre solde, et 
n'envoyions pas à la solde des autres peuples nos con- 
dottieri. — Si Ton veut arrêter ses regards sur quel- 
que véritable jreste de vertu italienne exercée en Italie, 
il faut les reporter sur ces provinces qui, dépendantes 
de l'influence prépondérante, étaient du moins indé- 
pendantes de la domination directe de l'étranger , 
Rome, Venise^ le Piémont. Mais quelles indépendances 



74 ]>BS I^SI^BUANGES 

eneore, quelles vertus eneore que celles-là, si nous 
vouloos une fois y regarder de près I Un Allemand^ 
qui n'est pas catholique , a publié tout récemment 
une histoire de Rome et des papes de la dernière moi- 
tié du XVI® siècle et de tout le kvii®, dans laquelle est 
retracée la magnifique résistance o[^sée parcespapes, 
aidés de plusieurs ordres religieux nouveaux et ani- 
més d'une ardeur juvénile, aux hérésies pleines aussi 
de force et de jeunesse. Certains actes civils de queU 
ques-unsde ces papes, et de Sixte Y par-dessus tous, 
y sont loués dignement. Ce fut pourtant là le temps 
de ce népotisme qui, plus mesquin et plus vil que le 
précédent^ ne pouvant plus donner des villes et des 
provinces, donnait des terres et de l'argent j et qui dès 
lors, n'ayant pas au moins l'excuse de chercher à ae^ 
croitre la puissance du saint-siége, diminuait seule-t 
ment sa richesse (1). C'était le temps où la France, 
exclue de la Péninsule, n'avait pas même besdn d'y 
faire une descente pour tyranniser Rome , et se faire 
demander excuse de la résistance qu'elle avait oppo- 
sée à ses insolences , le temps où il suffisait d'un con* 
fesseur de Louis XIY pour troubler la tranquillité de 
la cour de Rome, — Venise aussi était indépendante; 
mais comment usait-elle de son indépendance? Contre 
les Turcs. C'était bien sans doute; et les expéditions 
de Candie et de Morée peuvent servir de consolation 
à ceux qui veulent en trouver à toute force : mais ces 
expéditions tant vantées eurent pour réisultat ou des 
conquêtes ma| assurées et bientôt abandonnées, ou la 
défense prolongée de possessions auxquelles il fallut 

(I) Voir rhistoire récemment publiée du pape Alexandre VII, 
écrite par U cardinal Pallaviccini. 



DB l'iTALIE. 75 

finir par renoncer ; de sorte qu'au bout du compte 
elles ne prouvent que l'impuissance. Ce qui le confirme, 
c'est la tolérance de la république au sujet de cette con- 
juration, qui, plus elle est expliquée, tourne davantage 
à la honte de Venise; de même que la corruption crois- 
sante et déjà invétérée est confirmée par tous les dé- 
tails de ces guerres , de cette conjuration et de toute 
l'histoire du temps. Une autre mode aujourd'hui est 
d'exalter Venise, de dire ses misères imméritées, et 
de considérer comme une insulte d'en révéler les 
causes. Mais il me semble que la plus grande insulte 
qu'on puisse faire à une génération présente, c'est de 
la croire incapable de sentir les fautes et la corruption 
de ses ancêtres. Venise au xv!!"* siècle ûit, plus ou 
moins , corrompue comme les autres provinces ita^ 
liennes : tant la corruption s'attache facilement , j'al- 
lais dire justement , des provhices dépendantes à 
celles qui souffrent de telles voisines. — Il n'est 
pas douteux que le Piémont commença alors à être 
la moins corrompue comme la moins dép^idante des 
provinces italiennes, grâcç à ses anciens princes, et 
à son armée nationale qu'ils Conservèrent toujours. Je 
n'ai pas craint, il n'y a qu'un, instant, d'effleurer une 
couronne de la maison royale de Savoie; je n'ai pas- 
hésité à dire que la paix de Gateau^Gambrésis, à la- 
quelle cette famille dut le commencement ou la confir- 
mation de sa puissance, fut le commencement ou la con- 
firmation de la servitude italienne. Les faits parlent, et 
la vérité est seule utile, seule respectueuse ; la dire telle 
qu'on la voit est un hommage que Ton doit au moins, 
ne pouvant faire davantage, à ceux que l'on voudrait 
servir le plus. Emmanuel Philibert dépouillé de son 



76 DES BSPBBATiCES 

État par la France est excusable, en vertu du droit su- 
prême de sa propre conservation, d'avoir offert, noble 
et grand guerrier qu*ii était, ses services à l*Espagne; 
d'avoir combattu et vaincu à la journée de Saint- 
Quentin, suivie du traité de Gateau-Gambrésis; mais 
Emmanuel Philibert est admirable dès le lendemain 
du traité. S*appuyant de ce moment sur la France 
contre TEspagne, ne semontrantni puérilement ni poé- 
tiquement Tennemi , mais bien politiquement, tantôt 
l'adversaire et tantôt l'allié de chaque puissance étran- 
gère, selon qu*il y trouvait avantage, il comprit de 
prime abord la nouvelle position de sa dynastie, et 
en fonda immédiatement la politique; celle naturelle, 
inévitable, on ne peut plus juste entre deux voisins 
souvent arrogants» de se ranger du côté de celui qui 
dans l'occurrence se montre le plus exigeant; depou- 
voir offrir, dès lors, ici un allié, là un adversaire à 
prendre en considération; de tenir son peuple uni, 
tranquille et aussi heureux que possible, mais toujours 
sous les armes. Le plus grand exemple laissé par Em- 
manuel Philibert à ses successeurs fut de rendre sa 
puissance italienne. Jusqu'à lui les princes de ce pays 
s'étaient placés comme à cheval sur les Alpes ; il prit 
possession en deçà, il résida dans la ville très-italienne 
de Turin, y établit sa cour, le siég^de son gouverne- 
ment, la fortifia, et la prépara à devenir une grande 
ville, une grande capitale; comprenant très-bien que 
dans les États italiens plus que dans les autres la ca- 
pitale est presque tout. Il appela aussi des hommes 
instruits, et mit en voie de progrès les lettres ita- 
liennes dans ce pays considéré longtemps comme la 
Béotie de la Péninsule, quand il était plutôt sa Macé- 



DR L*ITALIB. 77 

d6ine. En cela, comme dans le reste, il fût imité plus 
ou moins bien par chacun de ses successeurs, selon 
leur capacité. Mais il n*est pas vrai qu'ils tinssent dès 
lors^ comme on a coutume de le dire , les clefs de l'I- 
talie. S'ils les avaient tenues en effet, ils les auraient 
tenues fort mal, en ouvrant à tout venant ; mais la vé- 
rité est quesans Saluées et le Montferrat leurs forces n'é- 
taient pas suffisantes pour cette tâche; aussi cher- 
chèrent -ils , pour l'acquisition de ces nouvelles 
provinces, à se renfermer en Italie, à laisser pour les 
obtenir partie de leurs possessions en France, à fermer 
ces portes de leur mieux. Ce fut ainsi, en un mot, que 
continuant l'œuvre d'Emmanuel Philibert , et seuls 
presque parmi les Italiens à faire la guerre , seuls à 
garder leurs conquêtes, on peut dire que les Piémon- 
tais conservèrent seuls le courage militaire et la vertu 
italienne, tandis que les autres États languissaient 
dans la mollesse ; que seuls ils marchaient en avant 
quand tous les autres reculaient. Ce fut ainsi que seuls 
ils purent profiter des occasions nouvelles. — Une his- 
toire sévère de notre Seicento serait aussi bien utile. 
Quelle histoire pourtant ferait oublier celle de Botta, 
défectueuse sans doute , mais d'un éclat incomparable? 
Quelle histoire surtout pourrait égaler cette descrip- 
tion charmante mais terrible, idéale mais véridique, 
que nous en a donnée Manzoni ? 

Disons-le cependant pour la seconde fois : Les na- 
tions CHBÉTIENNES PEUVENT ÉTBE ATTEINTES DE MA- 

4 

LADiES, HAIS NON PAS HOURiB. EIlcs uc pcuventdonc, 
quand elles sont malades, que guérir. C'est pourquoi, 
après avoir signalé, dans le xvii*' siècle, une grande 
dépendance et Une extrême corruption en Italie, nous 

7. 



78 DBS ESPÉRANCES 

a v(His à observer au xtii i® un second retour à l'indépen- 
dance et à la vertu. Ce retour ne saurait être révoqué 
en doute ; et , déjà remarqué par les plus clairvoyants , 
il a été constaté et mis à la portée de tous par noâ 
deux grands historiens rood^nes^ Botta et Goilettafl). 
Nous renverrons à leurs ouvrages pour les faits, et 
nous nous contenterons de noter les causes principales. 
— La première fut la même que nous avons indiquée 
sept siècles auparavant, Tincorruptibilité chrétienne. 
Mais en opérant toujours, cette cause opère avec une 
diversité admirable , selon les temps. Au xi® siècle ce 
ne pouvait être , quand la chrétienté entière était cor* 
rompue, que l'Église elle-même, source de Tincor- 
ruptibilité, qui guérit le reste; et elle guérit d'abord 
la nation au milieu de laquelle était son centre d'ac- 
tion, la nation italienne. Mais avec le progrès du 
temps, les corruptions générales devinrent et demeu- 
rèrent aussi impossibles que l'état de barbarie général. 
De quelque manière que ce soit, jusqu'à cette heure on 
n'en revit plus. Quand l'Italie, qui avait occupé long- 
temps le premier rang , mais qui n'avait pas donné 
pour appui à cette prospérité l'indépendance nationale 
complète, le perdit ensuite par la corrupticm , cette su- 
périorité passa successivement aux autres nations chré- 
tiennes. La première à s'en emparer, après l'Italie^ fut 
la péninsule ibérique, qui déploya son activité et son 
courage dans la navigation, les missions, les con- 
quêtes, et propagea au loin les arts et les lettres 
durant tout le xvi® et une partie du xvii^ siècle. Et 
veut -on voir comment passa la suprématie d'une pé- 

(I) Nous regrettons de ne pas pouvoir souscrire à cet éloge sans 
réserve dé Thlstoire de Gôlletta. Tràd. 



DB L*ITALIB. 79 

ninsute à l'autre? Marco-Polo, qui découvrit et dé- 
crivit les contrées les plus reculées de rOrieut, était 
Italieo ; toute la tâche laborieuse qu'il avait accomplie 
était italieune; italienne aussi la pensée de gagner 
ces contrées par l'Occident, projet sur lequel Hum- 
boldt a répandu tant de lumières ; Colomb , qui le 
réalisa , était Italien, ainsi qu'Améric Vespucei, qui 
donna son nom au nouveau monde. Mais relations, 
travaux, projets et leurs auteurs furent négligés par 
ritalie^qui avait cessé d'être active, et F Espagne, qui 
l'était alors au plus haut point, recueillit le fruit du 
labeur italien dont le résultat fut la suprématie. L'Es- 
pagne s'étant bientôt corrompue à son tour au milieu 
de ses rapides triomphes , la suprématie pasfia à la 
France. Mais ce passage successif de la suprématie 
d'une nation chrétienne à une autre nous parait un 
fait si important pour chacune (et prin^palement pour 
la nôtre, après ce que nous appellerons la magnifique 
erreur de M. Gioberti), que nous ne faisons que Tin* 
diquer ici , nous réservant d'en traiter expressément^ 
ailleurs.— Quoi qu'il en soit, à la fin du xtii* siècle et 
au commencement du xviii^, l'Italie se trouvait dans- 
une position inférieure à celle d'une ou de deux na^ 
tions chrétiennes ^ pour ne pas dire de prœque toutes. 
Un hasard , une circonstance fortuite, un de ces faits 
les plus indépendants des causes humaines , et pour 
cela attribué , même par les plus incrédules, à des^ 
causes supérieures et providentielles , l'extinction de^ 
la branche autrichienne espagnole remit en lutte les 
nations chrétiennes, et les ramena heureusement cette 
fois , nous pouvons le dire , en Italie. Une seule pro- 
vince, un seul prince se trouva prêt à saisir l'occasion^ 



80 DES ESPÉRANCES 

et cela suffît pour y déterminer un réveil d'indépen- 
dance, et par suite, d'activité, de civilisation , de cul- 
ture intellectuelle. La succession d'Espagne s'ouvrit 
en 1700; un bon tiers de l'Italie se trouva en faire 
partie comme domaine. Les habitants de ce domaine 
ne bougèrent pas, ne s'aidèrent pas ; cela fut naturel : 
ils étaient sujets de l'étranger depuis deux siècles. Mais 
un prince italien, Victor Amédée II de Savoie, pré- 
tendait aussi sa part de cet héritage , et il se la fit 
donner ; ce qu'il dut tant à son activité et à son énergie 
propres qu'à celles de son parent le prince Eugène et 
de son peuple. Il y gagna le titre de roi joint à une 
puissance réelle, et la réunion de la Sicile à son État, 
qui devint plus que jamais italien, en diminua d'au- 
tant la part de l'étranger. Il en fut ainsi à dater de 
la paix d'Utrecht en 1714. Le royaume de Naples et 
Milan demeur Aînt provinces allemandes , et la Sar- 
daigne, espagnole. Mais bientôt deux autres occasions 
semblables se présentèrent : la succession de Pologne et 
celle de la maison d'Autriche. Deux autres fois la 
chrétienté fut troublée de la même manière avant que 
le siècle fût parvenu à sa moitié, et le Piémont , État 
italien, se concentra et s'accrut de nouveau en aban- 
donnant la Sicile pour la Sardaigne, et en acquérant 
peu à peu une bonne partie de la Lombardie. Le* 
royaume de Naples et de Sicile, enfin rétabli, passa à 
une branche de la maison de France , qui bientôt de- 
vint italienne. Parme fût donnée à une autre branche 
de la même famille ; la Toscane à une branche de la 
nouvelle maison d'Autriche, qui devint aussi italienne 
au suprême degré. Presque tous les États de l'Italie 
étant ainsi accrus sous des princes nouveaux, il n'y 



DB l'iTALIB. . SI 

resta plus pour l'étranger que Milan avec une partie 
de la Lombardie. Alors on toucha de nouveau , bien 
que d*une autre manière , à Findépendance complète ; 
la seconde moitié du xviii^ siècle ressemble à la se- 
conde moitié du xy^, avec cet avantage de plus, que 
dans le premier Tltalie allait rebroussant chemin^ 
tandis que dans l'autre elle était partout en voie de 
progrès. — La résurrection politique ne fut pas seule 
à nous venir du dehors. Pour écarter tout scandale, je 
ferai remarquer de suite que c'était le temps d'une 
philosopbie perverse qui avait envahi l'Europe pres- 
que entière ; mais c'était aussi le temps de progrès 
incontestables dans plusieurs arts, dans te commerce, 
dans toutes les sciences matérielles, dans plusieurs 
branches àe la science politique. L'Italie eut alors 
l'extrême bon sens de prendre peu de la première et 
beaucoup de ceux-ci. Les Italiens aceueillirent ce que 
l'étranger lui offrait de bon, et laissèrent le mauvais , 
ensuivant l'exemple des Romains, leurs ancêtres, plus 
digne que nui autre d'être transmis à la postérité. 
Je me bâte, au surplus, d'expliquer, pour ceux dont le 
défaut est d'opposer toujours aux faits généraux lés 
plus clairs, les exceptions particulières qui jamais ne 
manquent, qu'ils ne laissèrent pas sans doute que de 
prendre quelque mal etderepousserquelque bien. Mais 
en somme , ce fut le temps de Charles de Bourbon à 
Naples, de Léopold à Florence, du comte de Firmian 
à Milan , de Victor Amédée II et de Charles Emma- 
nuel m en Piémont. Ce fut l'époque où le Piémont , 
qu'Emmanuel Pbilibert avait fait entrer dans la poli- 
tique, s'associa définitivement à la culture intellectuelle 
de l'Italie, et s'y associa avec les deux grands noms de 



83 DES ESPBBANCBS 

Lagrange et d'Alfleri. Nos lecteurs ont d^à pu voir 
que je ne donne pas le pas aux faits littéraires sur ceux 
d'institutions ou de vertus nationales ; mais celui de 
rentrée d'une partie considérable de l'Italie dans la 
communauté de pensée et d'intérêts italiens, me 
semble un fait plus que littéraire , un fait qui fut et 
put être fécond politiquement et moralement. Ces ré- 
novations que nous avons dit venir naturellement 
d'une nation cbrétienne à l'autre, sont peut-^être plus 
faciles encore et d'un plus beureux résultat, d'une 
province à l'autre d'pn même pays. Ce ftjt ainsi que 
le Piémontais Alûeri , se joignant à Parini , ce grand 
railleur des mœurs efféminées qu'avait léguées aux 
Italiens le xvii^ siècle > vint rendre aux lettres ita- 
liennes leur virilité , et par les lettres raviver le 
patriotisme. Ce fut ainsi que, l'oisiveté et les vices 
diminuant, l'actttité et la vertu augmentaient en pro^ 
portion et correspondaient avec l'accroissement de 
l'indépendance , presque au moment d'être complète. 
14. Mais ici l'on s'aperçoit plus que jamais que rien 
n*est fait tant que celle-ci n'est pas entièrement ac- 
quise. Cette indépendance , nos pères l'ont vne ; nous 
l'avons entendu proclamer tous dans ces années de 
l'enfance ou de la jeunesse , dont les impressions ne 
s*efracent pas, quelque temps qu'on ait à leur survivre ; 
et Botta et Colletta ont transmis à la postérité la triste 
mais utile histoire des erreurs et des impuissances 
italiennes, dans cette dernière et grande occasion. — 
La France aussi, après sa suprématie , avait eu sa 
corruption, son seicentOf après le xvii^ siècle et 
Louis XIV, le xviii*^ siècle et I^uis XV. La corrup- 
tion française fut différente de la nôtre , selon la di- 



Dl L'ITALIB. 83 

Yersité des temps et dtô aations ; elle fbt moindre dans 
les lettres , beaucoup plus grande en fait de théories 
philosophiques ; mais , au total , ce fut aussi une cor- 
ruption. Lorsque éclata la révolution qui bouleversa la 
nation entière, elle menaça de bouleverser aussi les 
autres nations chrétiennes. Presque toutes se levèrent 
contre la France, et la France s'avança contre elles. 
Il en résulta des invasions çà et là, des essais de répu- 
bliques, des tentatives de monarchie universelle. Mais 
m définitive (telle est la vertu intime, la vitalité du 
christianisme) , il en résulta que cette imposture de 
remfâre romain , qui avait duré 1005 ans, finit; que 
la France rentra dans ses limites et lut reconstituée 
sous l'autorité de sa ûunille royale; que l'Allemagne 
fut mieux ordonnée; que la Russie s'accrut ; que l'Es- 
pagne, quoique amoindrie, se réveilla ; que les Colonies 
espagnoles conquirent leur indépendance; que l'An- 
gleterre parvint à ce .degré de grandeur où nous la 
voyons; enfin, que la chrétienté fut plus que Jamais 
fortement constituée à Tintérieur , plus que jamais 
triomphante au dehors. 

Mais ritalie? — Ne faisons pas d'hypothèses à son 
sij^t, ne nous perdons pas en des conjectures qui s*é- 
loignent trop du fait ; ne cherchons pas quelle part elle 
aurait pu prendre aux luttes et aux profits du combat, 
si elle se fût trouvée indépendante et confédérée. Mais 
livrons-nous à un regiTet qui pourrait un jour avoir 
son utilité; regrettons qu'à cette grande et nouvelle 
occasion elle ne se soit pas trouvée prête pour con* 
quérir le peu qui manquait à son entière indépen- 
dance; que cette régénération, qui déjà avait duré 
près d'un siècle, n'eût pu encore y réunir );outes les 



84 DES B8PBBANGES 

opinions, tous les esprits dans cette seule pensée. G*est 
que la plupart des éléments de cette régénération ve* 
nant du dehors, réunissaient à des avantages incon* 
testables quelques germes funestes qui divisèrent la 
nation. Puis toutes ces maisons de princes d'origine 
étrangère, ou nouvellement italiennes, n'avaient pas 
encore le degré de nationalité nécessaire pour avoir 
confiance dans le pays ou pour lui en inspirer; elles 
n'étaient pas assez italianisées (1). Mais le grand mai 
vint surtout et comme toujours de l'étranger, de l'é- 
tranger établi à demeure en Italie , où il était petit 
alors, mais dispropertionnément grand au dehors , et 
qui, s'étant mis avecuqe telle supériorité de forces^ 
prendre en main, ou si l'^n^eut, à défendre les inté- 
rêts de l'Italie , ne tarda pas à les faire tous devenir 
entièrement siens. Voilà pourquoi la lutte qui dura 
vingt-cinq ans en Italie ne fut jamais un seul instant 
une lutte italienne, mais seulement un combat entre 
l'étranger établi et l'étranger envahisseur, entre l'Au- 
triche et la France. Nous nous rappelons encore ces 
années où rien n'était aussi détesté par les Autrichiens 
ou les Français , et quelquefois (chose honteuse I) par 
des Italiens , où rien n'était plus suspect ou plus per- 
sécuté ou plus prohibé que Tintérét, que le nom même 
de l'Italie. Rien ne pouvait réussir à une nation en- 
core si peu avancée, aussi mal préparée. — En effet, 
le Piémont, attaqué le premier, demanda à grands cris, 

(I) Voilà les deux .vrais et grands obstacles qui, malhearease- 
ment, s^appuient l'un sur l'autre et empêchent Tltalie de se relever. 
Nous ne saurions assez recommander aux peuples d'écarter le 
premier ; mais nous sommes intimement convaincu que les prin- 
ces , par une de ces manifestations qui n'admettent point de réti- 
cences , peuvent les faire disparaître tous les deux à la fois. Trad. 



DB L'ITALIB. 85 

implora une confédération : ce fut en vain. Naples en- 
voya deux régiments de cavalerie et crut avoir fait un 
généreux effort. L'Autriche envoya aussi , mais plus 
et autre chose qu'un secours ! une arméed^occupation ; 
et le Piémont pourtant parvint, tant par ses propres 
forces qu'avec ce funeste secours, à se défendre trois 
ans; mais Bonaparte passa entre les deux armées, 
battit l'une et l'autre, et peut-être ne les aurait*il pas 
vaincues (comme le dit peu d'années après un de ses 
confidents intimes à un ambassadeur piémontais à Pa- 
ris) s'il avait eu seulement devant lui ou les uns ou 
les autres ; ou plutôt, dirai-je, s'il n'avait eu à combat- 
tre que des Italiens, seuls vivement intéressés à ne 
pas livrer le passage. Mais alors, une fois la Péninsule 
ouverte, elle fut parcourue tour à tour par les Fran- 
çais, les Autrichiens, les Allemands de toute espèce, 
par les Hongrois, les Slaves, les Anglais, les Turcs 
même, durant dix-huit années; et dans ce laps de 
temps elle essaya des républiques, elle essaya d'un 
royaume d'Italie , elle subit de nouvelles divisions en 
long et en large; de nouveaux partis s'y formèrent , 
parti français, parti autrichien, parti royaliste, parti 
populaire, parti de TÉglise, parti philosophique, partis 
de toute sorte, sauf un parti italien. Ce fut un nouveau 
Cinquecento^ moins l'élégance, les lettres et les arts. 
En résumé,pour résultats définitife de tant de misères on 
eut la fin de cet empire romain si funeste, ce qui fut un 
grand bonheur; la fin des aristocraties décrépites de 
Gènes et de Venise , bien peu à regretter; la réunion 
de Gênes au Piémont en un État irrévocablement ita- 
lien, ce qui a été encore un grand bonheur dont on se 
convaincra davantage de jour en jour. Mais la réunion 

8 



86 DBS SSPBBANCES 

de rÉtat vénltitn à la Lombardie pour en former une 
province étrangère, plus étendue, plus compacte, plus 
fortement possédée, vint sans compensation empirer 
incontestablement la condition de lltalie. 

15. Qu*en est-il arrivé depuis? Gomment considérer 
répoque où nous nous trouvons? De quel nom sera 
appelé ce xix« siècle dans lequel nous avançons? 
Est-ce un nouveau seicento ou pis encore? Un siècle 
qui nous a ramenés à la même ou à une plus grande dé- 
pendance , à la même on à une plus grande corrup- 
tion, ou bi^ sera-t-il au contraire la continuation du 
siècle précédent, de son œuvre de régénération? — 
Certainement, si Fon envisage l'énorme accroissement 
de la part de rétranger, on peut craindre que nous ne 
soyons revenus à une dépendance peu différente de 
celle du xtii" siècle; on peut en craindre des consé- 
quences semblables en obstacles, en inactivité, en loi- 
sirs efféminés, en vices serviles. Et les indices de pa- 
reils maux ne manquent pas malheureusement. — 
Mais peut-être qu'après un examen plus attentif, en 
tournant ses regards vers la partie italienne de llta- 
lie, les craintes pourraient se changer en espérances; 
cette considération que les États italiens sont enfin dé- 
livrés de l'épouvantail du foox empire romain , est 
d'une grave importance, c'est un grand progrès. Les 
États italiens ne sont pas assez indépendants en fait, 
ils ne le sont pas entièrement ; mais c'est beaucoup que 
de l'être devenus de droit , sans contestation possible. 
Le droit peut ramener au fait, il le peut d'autant plus 
dans les conditions présentes de la civilisation euro- 
péenne, de la chrétienté. Non-seulement les usurpations 



DB l'itALTB. 87 

matérielles delà puissance étrangère sur les États ita* 
liens ne seraient pas tolérées, mais on né permettrait 
pas même des exigences graves, scandaleuses, paten- 
tes. Non*seuIement l'indépendance partielle des prin- 
cipautés italiennes, qui font partie du droit public eu- 
ropéen, est garantie par la chrétienté entière, mais on 
désire généralement, comme étant de droit naturel , 
l'indépendance de toute grande et ancienne nation 
chrétienne. On tend à faire entrer toutes les nations 
chrétiennes dans la grande république, dans le grand 
État des États; on comprend qu'il y a là une question 
d'intérêt, de force, de prospérité universelle. — Ap- 
puyés ainsi par l'opinion universelle, les États, les 
princes italiens ont recommencé à marcher d'eux- 
mêmes en avant : l'un plus, Tautre moins, mais pres- 
que tous. Ils ont organisé des arjoQéès telles qu'il n'y 
en eut jamais en Italie ; ils ont renouvelé la législation 
en la. mettant en rapport avec les temps, et ils l'ont 
réunie en codes, progrès immense en lui-même. S'ils 
se mettent trop lentement à seconder les progrès de la 
marine, des moyens de communication, du commerce^ 
et en général de tous ces intérêts matériels dont ils ne 
tiennent peut-être pas assez compte, ils s'y sont pour- 
tant mis , et en cela peut-être, plus qu'en toute autre 
chose, le commencement entraine la suite. S'ils n'ont 
pas donné ou laissé prendre aux lettres et aux arts 
cette impulsion , x^tte inspiration nationale qui seule 
peut assurer leur importance, ils ne les ont néanmoins 
ni fait ni laissé tomb^ dans la corruption et dans la 
bassesse; ils y ont encouragé cette solidité qui est voi- 
sine de rénergie^ et nous sommes loin des frivolités 
efféminées, des puérilités du seicento, et de quelques- 



88 DB$ BSPÉBANGES 

unes du siècle suivant (l). — Que les peuples italiens 
aient donc à s'aider eux-mêmes, non-seulement eu 
secondant tous ces progrès de leurs gouvernements^ 
en les réclamant, mais en entrant spontanément 'dans 
ceux qui ne peuvent venir que de Topinion et de la 
vertu de 'chacun. Nous* sommes loin du seicento et 
peut-être du siècle qui Ta suivi plus encore dans les 
mœurs que dans la littérature. Nous reviendrons sur 
ce point qui a trait à l'une des espérances italiennes 
les mieux fondées. Il nous suffît ici de faire observer 
que nous ner sommes pas retombés quant à présent 
dans une troisième corruption italienne, que nous 
sommes dans la continuation de Toeuvre du siècle 
passé; dans cette renaissance qui parut, sans Têtre 
réellement, arrêtée par l'invasion étrangère; que l'in- 
vasion s'est retirée de nous, en nous laissant des avan- 
tages qui , s'il plaft à Dieu , surpasseront le dommage 
éprouvé ; je veux dire nos progrès incontestables en 
fait d'activité et de vertu , ainsi que dans le senti- 
ment de la nationalité et dans le désir de l'indépen- 
dance. — L'histoire de cette entreprise qui n'a pu 
être conduite à fin en treize siècles, n'est, en atten- 
dant qu'elle devienne glorieuse, que trop longue et 
trop affligeante; affligeante surtout, à raison de tant 
d'occasions perdues. Mais la nation italienne semble 
se préparer à ne plus les perdre. Le moment est donc 

(I) Pour être Juste en cela, il faut décerner des éloges au grand- 
duc de Toscane d'abord , puis au roi de Sardaigne; mais il faut en 
même temps dire au roi des Deux-Siciles que c'est mal à lui de tolé- 
rer Texil de Tliistorien des Vêpres siciliennes ; au pape, de ne pas 
permettre les salles d*asile ; et à un autre prince que nous ne vou- 
lons pas nommer , de s'être livré à des persécutions qui seraient 
impardonnables , si elles n'étaient pas insenséeà. Trao. 



D£ L'iTALIt. 89 

opportun pour rechercher quelles sont les probabilités, 
et comment nous pourrions en tirer parti. Après avoir 
parcouru rapidement le passé, reportons nos regards 
vers l'avenir, ie seul but, le seul objet important de 
la tâche que nous nous sommes imposée. 



8. 



90 DES E8PEB.4NCES 



CHAPITRE HUITIEME. 

ÉVENTUALITÉS FUTUBES DE l'eNTBEPBISE. 



1 . Qu'il me soit permis ici de réclamer de mes lec- 
teurs UD redoublement de patience. Je vais exprimer 
des vérités , elles me paraissent du moins telles, plus 
ingrates que celles que j'ai déjà formulées, pour dé- 
truire peut-être des espérances plus chères que celles 
que j*ai déjà éliminées. Mais les vérités les plus in- 
grates sont d'ordinaire celles qu'on dit le moins, et 
par suite les plus utiles à dire. Ce n'est qu'en dissi- 
pant les espérances fausses qu'on peut parvenir à réa- 
liser celles qui sont dans le vrai. Convaincu que je dé- 
plairai à beaucoup, peut-être (pensée terrible) au plus 
grand nombre de mes compatriotes , je n'en aurais 
probablement pas le courage si je croyais pouvoir 
les seconder par mes actions, 'si j*avais à craindre 
de m'en interdire les moyens par mes paroles. 
Mais ne pouvant leur payer d'autre tribut que celui 
de mes pensées , autant vaut-il que je le paye tout 
entier. 

2. Quand on parle de l'avenir, il faut en distinguer 
deux : l'un éloigné , séparé du présent par une série 



■^ 



DE L*1TALIR. Ot 

indéterminée de temps et de faits » qne l'on peut dès 
lors appeler futur imprévoyable. Voilà eelui dont abu- 
sent les réyeurs, tous ceux qui imaginent des innova- 
tions impossibles à effectuer^ on des choses anciennes 
impossibles à restaurer. B est inutile de démontrer à 
ceux-là les improbabilités. Ils vous répondent toujours 
arec une d)stination quHIs prennent pour de la cons- 
tance : « Qui sait? Un jour viendra. Il ne faut pas dés- 
espérer. » Il n'y a à discuter avec personne du fu- 
tur imprévoyable. Ce n'est pas pour un tel avenir ou 
pour les quelques espérances ^ qui s'y rattachent, 
qu'il peut y avoir un devdr à remplir; mais» 
pour ce devoir» advienne que pourra. Qqand l'entre- 
prise de l'indépendance, après avoir duré treize 
irîècles, aurait encore à en durer autant, ou le double 
et même plus , elle devrait encore se poursuivre sans 
espérance, parce que c'est un devoir pour toute nation, 
parce qu'une nation qui poursuit une telle entreprise 
dans une servitude sans terme, vaut mieux qu'une na- 
tion qui se fait à la servitude et qui s'en console. £t 
cela dit à une telle nation, tout serait dit. 

3. Mais il y a, grâce au ciel, un autre avenir, un 
avenir prévoyable pour l'Italie. Celui-là , à vrai dire , 
est lui-même incertain, comme chaque heure, chaque 
moment, en dehors du présent. Mais les conséquences 
des faits présents arrivent jusqu'à lui et en approchent 
plus ou moins; les déductions qu'on peut en tirer y 
arrivent aussi; il n'est pas hors de la portée de la pré- 
voyance humaine. li n*est pas vrai , comme le disent 
quelques historiens cramponnés au passé, ou quelques 
bonunes pratiques cramponnés au présent, que l'on ne 
puisse pas parler de celui-là. Gela se peut, cela se doit ; 



93 DES BSPEBANCES 

c*est ce que font continaellemeiittoas les hommes qui 
savent gouverner les affaires humaines au lieu de se 
laisser gouverner par elles. C'est Ce que font beaucoup 
de grands et même de petits écrivains ; c'est ce que 
font d'innombrables journalistes. Or, quand on le fait, 
non avec la prétention de prophétiser, mais de dis- 
cuter des probabilités 9 on fait bien ou mal , mais on 
est dans son droit légitime. Nous avons dit que la 
gloire de M. Gioberti était d'avoir, le premier peut- 
être^ traité de cette manière de notre avenir pré- 
voyable. C'est de celui-là seul que nous entendons dis- 
courir aussi et de la même manière, en nous réduisant 
même à ce qui touche l'indépendauce^aux éventualités 
de l'ancienne entreprise italienne. 

4. Nous commencerons par les phrases pompeuses 
en usage. Nous savons aussi qu'une nation de 20 mil- 
lions d'hommes (l), voulant s'affranchir, s'affran- 

(I) Voici la population de lltalie diaprés aoe statistique de 1839, 
et sans compter ni la Corse , ni les cantons italiens en Suisse, ni la 
parUe italienne du Tyrol , etc. : 

Royaume des Deux- i di là dal Faro i»965.069 ) g «na 687 

Siciles. I di quà dal Faro. . . 0,238,618 i * ' 

États du pape 2,742,036 

Toscane 1,436,786 

Lucques .' 168,198 

Parme 483,767 

Modène 378,000 

'^oy-'-'e irùr;:;::::: *Sml *•-•- 

République de Saint-Marin 7,600 

Monaco i2»ooo 

Royaume lombardo- ) Milan 2,615,420 1 4 949 939 

vénitien /Venise 2,I33,2I9| ' ' 

Total 22,731,060 

Aujourd'hui on peut Tévaluer à 24 millions. Trao. 



DB L'iTiLIB. 93 

chirait quand elle aurait contre elle le monde entier; 
nous savons qu'une telle nation peut mettre sur pied 
un , deux , trois millions de combattants , et que le 
monde moderne ne peut et ne veut pas lui en opposer 
moitié autant; nous savons que quand ce serait tout 
le contraire , quand il n'y aurait qu'un demi-million 
de défenseurs de l'indépendance et moins encore, 
contre un, deux ou trois millions de combattants, la 
victoire ne serait pas douteuse , parce que la Justice 
d'une cause a toujours compté pour beaucoup , et- 
compte peut-être aujourd'hui pour tout. Si elle ne 
l'emporte pas sur un champ de bataille , elle finit par 
triompher sur l'ensemble du théâtre de la guerre ; car 
tout défenseur de la bonne cause ne tarde pas à en 
valoir dix de ceux qui soutiennent la mauvaise. — 
Mais c'est là le point à débattre; là gtt la difficulté. 
Pour réunir et mettre sur pied ces quelques centaines 
de milliers de combattants, il faudrait associer à l'en- 
treprise la nation entière. La difficulté me paraît 
gravent valoir la peine d'être examinée posément, en 
tenant compte de tous les cas. 

5. L'union, dans le but de conquérir l'indépendance, 
nous parait ne pouvoir venir que de quatre manières : 
1*" spontanément des princes italiens; 2^ spontané- 
ment d'un soulèvement national ; 3" d'une nouvelle 
intervention de l'étranger; 4^ de quelque occasion 
dont on profiterait mieux qu'il n'a été fait jusqu'à 
présent : ce sont là quatre espérances ou quatre pro- 
jets. Examinons-les maintenant l'un après l'autre. 

6. ËspÉBANCB F®. — Des pbii!w:es. Mais ceux-ci 
ne peuvent s'unir qu'au moyen d'une confédération , 
soit qu'ils l'eussent déjà formée, y persistassent, et lui 



94 DES ESPBBANGBS 

donnassent pour but spécial Findépendance, soit qu^ils 
ia fissent exprès. La première , difficile par elle- 
même, comme nons l'avons dit, serait impossible à 
diriger vers le but de l'indépendance. Mais quand les 
princes italiens auraient eu assez d'énergie pour faire 
entre eux une confédération perpétuelle sans y admet- 
tre l'étranger (comme il faudrait que cela fût naturelle- 
ment pour pouvoir la tourner contre lui); quand celui- 
ci aurait été de son côté assez maladroit pour la laisser 
faire, il est plus improbable que Jamais qu'ils eussent 
assez d'énergie pour la maintenir, et encore moins 
pour lui imprimer cette direction , dont la crainte est 
précisément ce qui ne laissera jamais la confédération 
permanente se former, quelque inoffensive qu'elle 
puisse paraître. — Quant à faire tout d'un coup , en 
ne partant d^aucun précédent , une ligue d'indépen- 
dance, cela peut bien arriver dans un avenir impré- 
voyable, mais non pas au nombre de ceux que Je puis 
prévoir ou discuter. Au fond de toute pensée de con- 
fédération pour l'indépendance 9 il y a toujours un 
cercle vicieux : la confédération ne saurait se faire 
qu'au moyen de l'indépendance, qui est précisément ce 
que Ton cherche. Cette espérance me parait peu mé- 
riter par elle-même qu'on s'y arrête , isolément des 
autres. £n admettant que les six ou sept princes ita- 
liens fassent jamais une ligue pour l'indépendance, ils 
ne la feront qu'autant qu'ils seront aidés par les peu- 
ples, par les étrangers ou par une occasion. De sorte 
qu'en définitive les espérances à prendre en considéra- 
tion sont les trois restantes. 

7. J'arrive donc à rBSPSRAifGB DBUxiàfiiB.— * D'on 
SOULÈVEMENT NATIONAL Mais je peusc que personne 



DB L*ITAL1B. 9é 

ne s'attend à me voir disenter un soulèyement qui , 
d*un monvement spontané et d'ensemble , s'étendrait 
de Susa à Reggio. L'accord de 20 millions d'hommes 
serait immensément plus difficile que celui de six ou 
sept^rinces. Ces mouvements spontanés ne se sont 
guère vus chez aucune grande nation, mais seulement 
dans quelque grande ville , ou tout ou plus à la suite 
de quelque trait de tyrannie atroce qui réunissait tous 
les esprits dans une même indignation ; or, ce sont là 
deux cas en dehors de ceux que nous pouvons pré- 
voir. Ce ne pourrait non plus être le cas du genre de 
soulèvement récemm^t inventé et perfectionné en 
Irlande, qu'on appelle agitation. Quel que doive être 
le résultat de ce dernier, il ne peut se mettre en usage 
que dans les pays jouissantdéjà d'unegrande liberté, et 
dans lesquels on veut encore plus de liberté ou d'Indé- 
pendance ; mais dans ceux qui sont tenus en bride de 
telle façon que le moindre monvement y est difficile, 
le très-grand mouvement de l'agitation est chose im- 
possible.— Il ne pourrait être question ici que d'un 
soulèvement pr^[>aré et exécuté par une de ces con- 
jurations ou de ces sociétés secrètes , qui sont tout un , 
quelqu'e nom qu'elles se donnent et quelque drapeau 
qu'dies arborât. Je ne m'arrêterai pas ici à dire tout 
ce qu'elles ont de repoussant; Je n'entreprendrai pas 
de démontrer que leur essence, le secret accepté avant 
de le connaître, l'obéissance à un chef inconnu, la ten- 
dance à un but ignoré, sont des servitudes pires mora- 
lement et de beaucoup que toute autre servitude, 
même celle de l'étranger ; qu'à garder et à propager de 
tels secrets, la dissimulation tourne nécessaii'ement en 
simulations, en tromperies et en trabiisons; que non- 



96 DBS ESPÉBANCES 

seulement la bonté du but n*exeuse pas |a perversité 
des moyens, mais que celle-ci souille et perd l'autre 
en rendant manifeste Timposture à laquelle elle a re- 
cours, d'où résulte que plus un but est légitime et 
saint, plus les mauvais moyens sontimpie>s et con- 
damnables ; tout cela est évident pour qui examine la 
question de moralité. — Mais comme il y a et il y 
aura toujoui*s beaucoup de gens n'examinant que la 
question d'utilité, nous nous arrêterons à celle-là. Les 
conjurations, nous le disons hardiment, sont le moyen 
le moins utile , celui dont la réussite est le moins pro- 
bable dans toute entreprise faite par une grande na- 
tion. Les conjurations n*ont guère jamais réussi que 
tramées par un petit nombre contre un petit nombre. 
S'il y entre beaucoup de personnes, quelques-unes 
manquent d'ordinaire ou de discrétion ou de témérité, 
deux points également nécessaires. Si elles sont diil- 
gées contre beaucoup, il se trouve presque toujours 
qu'il reste à quelqu'un de ceux-ci le pouvoir d'en em- 
pêcher la réussite. Ainsi les conjurations ont réussi 
dans les sérails des despotes asiatiques, dans les palais 
des empereurs romains , des autocrates russes et des 
tyrans du moyen âge, parce que lorsqu'on s'était dé- 
barrassé d'un ou de deux hommes, tout était changé. 
Elles réussirent quelquefois par la même raison dans 
les petites républiques de l'antiquité ou du moyen âge, 
qui étaient au pouvoir d'un petit nombre de citoyens; 
mais dans les grands États, dans des gouvernements 
organisés» qu'ils fussent plus ou moins libres, plus ou 
moins monarchiques, les conjurations ont bien pu 
réussir à exécuter un forfait, à commettre un assas- 
sinat, mais non à produire une révolution ; parce que 



OB l'italib. 97 

la constitation de l'État n'y dépend pas en réalité 
d'un seul homme, mais de beaucoup, et surtout des 
habitudes, de l'opinion universelle. Nous avons dit que 
les soulèvements étaient difficiles; mais les conjurations 
le sont bien davantage, et souvent l'on a donné le nom 
de conjurations à ce qui n'était que des soulèvements. 
Il est naturel que ceux qui en ont été victimes ne les 
avouent pas pour tels, car cet aveu de leur part im- 
pliquerait la reconnaissance d'avoir été assez pervers 
pour y donner occasion, ou assez sots pour n'en avoir 
pas aperçu les signes qui d'ordinaire sont publics; 
tandis que le mot de conjuration leur vaut d'excuse 
tout à la fois pour la tyrannie et pour la sottise. Aussi, 
plus on étudie l'histoire , moins on y trouve de con- 
jurations, et l'on reconnaît, quand on en rencontre, 
qu'elles ont été à peu près inutiles au fait déjà accompli 
par les soulèvements. C'est à quoi se trouvent réduites 
lesdeux fameuses conspirations de Guillaume Tell et de 
Jean de Procida (1). Au reste, quand on voudrait voir 
dans l'histoire plus de conjurations couronnées de suc- 
cès que je n'en saurais voir, un tel succès est devenu et 
devient chaque jour plus difficile au milieu d'une civi- 
lisation croissante. Le progrès actuel a cela d'impor- 

(I) Voyez la récente et belle histoire des Vêpres siciliennes, par M. 
Âmari, bien que cet estimable écrivain ait peut-être dépassé le bat, 
non en combattant mieux que ses prédécesseurs l'importance du 
sonlèvement , mais en rapetissant les faits de cette conjuration 
presque inutile sans doute , mais certainement grande ou du moins 
étendue. J*en fais la remarque, parce que plus elle fut étendue, 
plus l'enseignement qui résulte de son inutilité reste frappant. -* 
Quant à celle des Suisses , je ne renverrai pas tant les lecteurs à 
MûUer, à Tschokke, ou à tout autre historien, qu'à l'immortel 
Guillaume Tell de Schiller. C'est là certainement de la poésie , de 
l'histoire, de la politique ,^de la philosophie, tout cela ensemble. 

9 



98 DBS ESPBBANCfiS 

tant et d*heareux , que l'art de la défense de l'État a 
plus avancé que celui de l'attaque. Il est vrai que 
parmi tant de conjuratîcHis annoncées, redoutées, 
préparées, interrompues, découvertes, révélées ou 
même suivies d'un succès momentané, au temps où 
nous vivons , on peut dire que deux seulement, qui 
furent de véritables conjurations, obtinrent un succès 
réel et durable : celle de l'Allemagiie contre Napoléon, 
et celle de l'armée espagnole contre Ferdinand YII (^1). 
Mais laissant celle-ci de côté, par«^ que ce fut une 
conspiration d'armée plus que de nation , dans un bat 
de liberté, non d'indépendance, arrêtons- nous à 
Tautre , plus souvent dtée comme exempte, et qui a 
plus d'analogie avec celle dont nous nous occupons. 
8. Sauf la ressemblance du but, cependant. Je ne 
saurais y apercevoir que des différences. 1^ Soit vertu 
propre, soit celle des temps , les Allemtnds n'embar- 
rassèrent pas leur but, ils ne commencèrent pas par 
la lilierté intérieure quand la liberté extérieure leur 
manquait. C'est au contraire un défont invétéré chei 
les Italiens de perdre celle-ci de vue pour s'occuper de 
l'autre. Les seuls à n'y pas tomber furent les confé- 
dérés lombards qui prirent, consuls, podestats, ce 
que leur offrit le gouvernement intérieur, et surent 
s'en servir contre l'étranger ; ce qui fut cause qu'ils 
réussirent. Mais nous avons vu toute l'Italie et les Guel- 
fes eux-mêmes, peu de temps après, se détourner mi- 
sérablement de cette voie. Il en fut ainsi Jusqu'à la 
chute des petites républiques, il en fut de même dans 

(I) Le succès de cette dernière fut à peu près aussi peu durable 
que ceux des conspiratioos napolitaine et piémontaise en 1820 et 
18*21 ; mais toutes les trois périrent par IMntervenlion étrangère. 

Thàd. 



DB l'itALIB. 90 

Ies25 aanées françaises moderaes, il en fut de môme en- 
core dans les derniers soulèvements aux environs de 
1820 et de 1830. Plusieurs de ceux-ci furent de véri- 
tables comédies politiques 9 à représenter, si cela eût 
été possible dans notre condition présente , sur les 
planches d*un théâtre; mais qui , élevées au contraire 
par la persécution à la dignité tragique , n'en restent 
malheureusement que plus en relief pour appeler des 
imitations futures (1). Là est le grand danger de toute 
entreprise d'indépendance; il serait encore plus grand 
pour celle qui se ferait à l'aide de conjurations et de 
sociétés secrètes, car leur nature et leurs formes en 
font presque des écoles ou de premiers essais de liberté 
et de licence. — 2^ La nation allemande est, par toutes 
ses qualités et par tous ses défauts, la plus propre 
qu'il y ait à faire des conjurations. Elle est grave, 
ferme, réfléchie , d'un esprit plus profond que varié, 
plus tenace que prompt, ayant plus de raisonnement 
que d'imagination ; elle agit, mais avec beaucoup de 
lenteur ; elle est discrète, conûaute, de mœurs simples. 
Au contraire, quoi qu'en disent en haine de nous beau- 
coup d'étrangers^t, pour nous en faire un mérite, cer- 
tains de nos compatriotes, la nation italienne est moins 
que toute autre au monde capable de conjurer. C'est 
celle qui l'a toujours fait le moins bien. Les esprits y 
sont prompts et mobiles, peut-être au delà de toute 
mobilité grecque et française ; ils sont changeants, se 

(I) Nous sommes loin de vouloir encourager nos compatriotes à 
l'Imitation de ce qui se lit à ces deux époques. Si notre voix pou- 
vait se faire entendre , nous leur recommanderions , au contraire , 
de s'en garder bien. Mais nous ne saurions, pour cela, ne pas pro- 
tester contre le jugement plus que sévère prononcé par Tauteur. 

Trad. 



100 DBS BSPÉBAmCBS 

laissent distraire tour à tour par les arts, les lettres , 
les scieuces matérielles, ou spirituelles, ou mixtes, et 
quelquefois par tout cela ensemble. Cependant Tesprit 
y est moins prompt que l'imagination , et l'imagina- 
tion moins que les passions. On a beaucoup parlé de 
ce que peuvent et font les haines, les vengeances en 
Italie, mais pas assez peut-être de ce qu'y peut et y 
fait l'amour (1). Puis, en fait de constance, nous ad* 
mirons celle déployée dans l'entreprise de l'indépen- 
dance; mais rien n'est déplorable comme l'inconstance 
dans les moyens essayés tour à tour. Le secret nous 
est antipathique, notre confiance est le plus ordinai- 
rement de l'abandon , et nous sommes plus souvent 
trahis par nous-mêmes que par les autres. Ce ne sont 
pas là certes des qualités propres à faire des conjurés. 
Si je ne craignais de lasser par des résumés histo- 
riques, j'en ferais un des conjurations italiennes, et 
je démontrerais qu'en propoition du grand nombre 
de nos États, nous eu avons fait moins et les avons 
faites plus mal qu'aucune autre nation; moins que la 

France et l'Angleterre en particulier 3^ Enfin la 

conjuration pour l'indépendance de l'Allemagne eut 
surtout une heureuse réussite par cette raison , que 
l'étranger n'était pas seulement lourd au pays , mais 
oppresseur ; non-seulement gênant, mais désespérant; 

(I) Sans entrer dans Texamen de ces portraits, nous nous bor- 
nons à rappeler à Tautear que, quant k celui des Italiens, d*aprè8 
ce qu'il a dit (page 32), des traits qui peuvent être vrais pour les 
habitants d'une contrée, peuvent ne pas être vrais pour ceux d'une 
autre. 

Litalie est le pays du monde où l'on peut le moins se permet- 
tre de généraliser. 

C'est \h la source de toutes les balivernes qu'ont débitées sur la 
Péninsule les touristes impressionnables de ces temps-ci. Tràd. 



DE l'iTALIB. 101 

Qsarpatear, noo-senlement dès provinces, mais des 
biens et des personnes; pertarbateur des familles, des 
existences; tyran véritable en un mot. Or, chacun 
sait (et cela a été très*bien et très-éloquemment ré- 
pété par M. Gioberti) que pour faire de bonnes révo* 
lutions il faut une boune tyrannie; mais pour faire 
des conjurations il faut une tyrannie [exquise. L'Al- 
lemagne l'avait ; c'est pourquoi la conjuration réussit 
et devint une révolution. Mais en kalie c'est tout le 
contraire. On peut trouver mal de se l'entendre dire, 
mais la chose est ainsi : il n'y a pas de tyrannie. Les 
États italiens ne subissent que la prépondérance, le 
moindre degré de l'oppression; prépondérance qui se 
fait plus sentir des gouvernants que des gouvernés, 
plus en empêchant le bien qu'en cherchant à produire 
le mal. Le peuple, la plèbe des principautés italiennes 
qui a , comme toute plèhe , à penser à son existence 
de chaque jour , ne s'occupe pas du peuple des pro- 
vinces soumises à l'étranger, et les hommes éclairés et 
pensants ( l ) songent à ne pas perdre le peu d'indépen- 



(I) Qae Ton ne s'y mépreooe pas. Les Italiens éclairés et pensants., 
c'est-à-dire , ceux qui sont à même d'apprécier l'état de leur patrie 
et de le comparer k celai des antres nations, pensent tons ètVea 
délivrer. Seulement , tous n'y pensent pas de la même manière. 

Ceux qui redoutent» k la fois, l'étraa^r (qui est la principale ou 
la seule cause de cet état malheureux ) et toute espèce de mour 
yements désordonnés, l'intervention et la révolution , pensent qu'il 
n'y a rien de mieux k faire qu'à se réunir autour des princes natior 
naux et à les supplier d'adopter enfin quelques tempéraments salur 
taires. Cette classe n'est pas la plus nom)[>reu8e,jnais elle est la plus 
puissante. 

Ceux qui craignent moins les moyens révolutionnaires que l'é- 
tranger , pensent qu'il faut attendre une occasion favorable pour 
faire une levée de boucliers d'un bout à l'autre dé la Péninsule et 
y entraîner les princes, ou se passer tout à fait d'eux. Cette classe 

9. 



^02 DBS BSPBEANCES 

dance dont ils jouissent plutôt qu'à la procurer à leure 
firères ; ils songent, et l'on ne peut dire qu'ils fassent 
mal , à leurs devoirs présents envers le prince, ravers 

se balance avee la première, étant u» peu moins paissante, mais 
de beaucoup plus nombreuse. 

Ceux qui ne savent pas voir de dangers , ou qui aiment à les 
braver, c^est-à-dire, la pljipart des jeunes gens, aussi inconsidérés 
que généreux, appartenant à toutes les conditions de la société, 
sans en exclure les £ai|iiUes les plus aitaebées aux gouvememeot*, 
pensent qu'il n'y a piis de temps à perdre pour s'insurger et guer- 
royer tout le monde. Cette classe, plus nombreuse que la première, 
«loins que la deuxième, n'a d'autr« puissance que celle que loi 
donne son courage audacieux; mais elle a pour elle la foule innom- 
brable de ceux dont le sort ne peut Jamais s'empirer, et qui, en 
ItaMe,«8t tout aussi entreprenante que dans les autres pays. 

D'après cette classiflcation , dont les Umites s'élargissent et se rc^ 
treignent à la moindre nouvelle bonne ou mauvaise venant du 
dehors , on peut Juger du degré de sécurité pour chacun des diffé- 
iMits Etats de la Péninsule. 

Dans la Toscane, où le gouvernement est traditionnellement na- 
tional, la première et la deuxième classe n'en font, pour ainsi 
dire, qu'une ; la troisième n'ose pas se mettre en avant , et la sécu- 
rité y est complète. 

Dans les États du roi de Sardaigne, dont le gouvernement se mon- 
tre depuis quelques années tant soit peu progressif, la deuxième 
classe tend la main à la première, la -troisième se voit paralysée, 
et la sécurité y est presque complète. 

Dans les Deux-Sidles, où le gouvernement est en lutte aveu ses 
bonnes institutions, foute d'une loi fondamentale qui puisse les faire 
prospérer, la deuxième classe prend le pas sur la première^ se rat|^ 
proche de la troisième, et la sécurité s'y appuie sur la honte des 
baïonnettes suisses et n'eu est pas moins compromise. 

Dans les États du pape , où (c'est à regret que nous le disons) le 
gouvernement n'est que le patrimoine , non- seulement du clergé, 
mais de chacun de ses membres qui en font ce qu'ils veulent; et 
dans le duché de Modène, où il n'existe, pour toute Institution 
gouvernementale, que le caprice d'un homme, la première classe 
est en désespoir de cause, la deuxième et la troisième s'entendent, et 
la sécurité y est on ne peut plus précaire. 

Dans le royaume lombardo-vénltien , le gouvernement étranger , 
quoi qu'il fesse , n'a , ne peut avoir la sympathie de personne ; et la 



D£ l'ITALIB. 103 

l'État auquel ils ap|Mirtienii6Dt, plutôt qu'à leurs de- 
voirs éventuels envers les sujets d'une autre puissance; 
et d'autant plus que ceux-là même n'y songent pas 
tous. Je crois bien que là aussi les hommes éclairés 
et bien pensants songent à la honte de la sujétion , 
aux misères de l'inactivité, au mal dont sont cause 
les vices fomentés par l'étranger ; mais là même cela 
ne se fait pas sentir au peui^e tout entier, au vulgaire 
d'en bas ou d'en haut , à ceux qui ne se trouvent pas 
autrement empêchés de satisfaire les uns à leurs be- 
soins , les autres à leurs plaisirs de diaque jour. Les 
vertus et les vices de ce gouvernement y conspirent à 
la tranquillité. La justice civile et criminelle, l'ad- 
ministration, les routes, les travaux publics, les étar 
blissements de bienfiiisanee, les intér^ privés, les 
études élémentaires , tout ce qui est strictement né- 
cessaire est protégé, est encouragé suffisamment. 
On en tire des richesses , mais il en reste. On ne 
pourvoit pas à l'activité, on encourage rcrisireté, 
peut^tre le vice; mais l'oisiveté et même le vice plai- 
sent à la plupart» et si cehii qui s'y laisse aller s'en 
indigne, il n'est pas moins devenu incapable de s'en 
indigner efficacement. Partout les hommes qui se 

sécurité , même aa miliea de la débauche commandée , y repose 
uniquement sur les canons qu*on y tient toujours braqués. 
Telle est iaooDteitablement l\ittitude de ntalie. Sorr QU'iLti 

«HPtUE , SOIT QC*ELLE LOCYOIB , SOIT QlfELLE MENACE , SOIT QU'ELLE 
8*ÂTTRISTE , 801T QU'ELLE S'âMUSB, ELLE EST EN ÉTAT DE CONSPIRA- 
TION GÉNÉRALE PERMANENTE. Le danger d'une pareille sHnation est 
érldent* siais le remède ne l'est pas moins, et l'applicatioo n'en 
est pas aussi dirfidie qu'on le croit. Il suffit aux princes natio- 
naux DE PROUVER par DES ACTES IRRÉVOCABLES QU'iLS SONT VÉRI- 
TARLEHENT TTA LIENS , D'AME ET DE COEUR , POUR ÊTRE AIMÉS , SERTIE 
ET BÉNIS A JAMAIS PAR LA NATION TOUT ENTIÈRE- TRAD. 



104 DBS SSPéBANCES 

conservent purs dans une servitude quelconque sont 
en petit nombre; mais ils sont plus rares encore quand 
la servitude est très-douce. « Un bât vaut l'autre,» di- 
sent-ils 9 en se servant de mots dignes de la pensée. 
C'est ainsi, au total , que ni dans les États italiens, 
ni dans les provinces sujettes de l'étranger, il n'y a 
point matière à conjuration pouvant devenir une ré- 
volution d'indépendance ; il n'y a point de probabilité 
qu'il en soit donné dans la suite des temps qui de- 
viennent peu à peu plus doux et plus policés. Une 
nation naturellement apte à conjurer ne serait pas 
capable de faire une conjuration dans le cas donné; 
si elle se faisait en Italie, elle serait probablement 
gâtée par la vieille préoccupation de liberté qui a aug- 
menté de nos jours; il serait difficile , impossible d'y 
associer d'accord princes et peuples, grands et petits, 
provinces et provinces. Puisse, bêlas ! celape pas se 
faire ! veuille la Providence écarter cette funeste pen- 
sée des esprits, des imaginations de nos compatriotes ! 
9. EspÉBANCB III. — D'un appel ▲ l'étbangbb. 
Mais ce qui n'est pas possible par une confédération de 
princes ou par une conjuration de peuples italiens^ ne 
le deviendrait-il pas par basard en appelant les étran- 
gers qui nous procureraient du moins cette union im- 
possible entre nous seuls? Un centre quelconque une 
fois établi au dehors, un point de réunion , chacun 
ne s'y rallierait-il pas? Si je croyais qu'un tel expédient 
fût bon y je serais le premier à encourager mes con- 
citoyens à l'adopter; aucune espérance n'ayant par 
elle-même rien de coupable, ne doit être mise à l'écart 
quand il s'agit de Tindépendance. Mais ce n'est pas 
même là une bonne espérance. M. Gioberti déploie à 



PB L'ITALIE. 105 

ce sujet toute son éloquence. Nons-mème^ nous ve- 
nons de rappeler les maux causés par toutes ces in- 
terventions des Grecs contre les Goths, des Lombards 
contre les Grecs, des Francs contre les Lombards, 
des Allemands contre les Francs; nous avons vu un 
roi français et un roi espagnol appelés en vain , les 
Allemands appelés et venus, et parmi eux une maison 
opposée à l'autre» les parents aux parents, parfois le 
fils au père ; nous avons vu les Angevins contre les 
Souabes , les Aragonais contre les Angevins, les 
Français contre les Aragonais, les Autrichiens contre 
les Français , puis de nouveau les Français contre les 
Autrichiens, sans autre résultat que la servitude chan- 
gée, la pire de toutes Mais Je veux en venir, qu'on 

me le permette , à une honte récente et plus grande 
encore. Dans toute cette longue série d'appels à l'é- 
tranger, un seul ne fut pas exaucé; sauf celui-là , 
l'étranger qui fut appelé vint toujours. Au contraire, 
dans les dernières années, à partir de 1815, plusieurs 
appels sont partis de l'Italie sans rien obtenir. Si donc 
déjà on devait éviter d'y recourir par ces deux bonnes 
raisons, qu'ils furent toujours inutiles et souvent fu- 
nestes, une troisième, plus honteuse, est venue s'y ajou- 
ter , c'est qu'il est plus difficile d'obtenir qu'il en soit 
tenu compte. Il en sera ainsi, selon toute probabilité, 
même pour l'avenir. Parlons clairement et en dési- 
gnant les choses par leur nom. Quand il s'agit de de- 
mander secours contre l'Autriche, on comprend 
qu'il est question de la France. La France fut tou- 
jours appelée contre l'Autriche , comme l'Autriche 
contre la France; et l'une vaut l'autre quant au dan- 
ger de subir leur joug tour à tour. Bref, c'est la 



106 DES BSPBEANCES 

France qu'il s'agirait d'appeler maintenaDt. Or , ap< 
pelée dernièrement, elle n'est pas venue, et on l'appel- 
lerait encore de nouveau qu'elle viendrait encore 
moins. Tout est changé, en ce qui nous concerne, par 
l'effet des changements politiques survenus enFrance. 
Les rois français, absolus autrefois et princes guer- 
riers d'une nation belliqueuse, avaient beau jeu à la 
lancer hors de chez elle pour satisfaire leur propre 
ambition, pour leurs intérêts personnels ou pour ceux 
de leur famille. Il pouvait bien venir à l'esprit de 
quelques-uns de leurs conseillers ou de leurs courti- 
sans , d'une probité rare , de représenter que l'intérêt 
de la France était différent de celui des Valois ou des 
Bourbons, mais ils n'étaient pas écoutés; et la plupart 
de ceux qui se pressaient autour du trêne ne tenaient 
compte que du boa plaisir de celui qui y siégeait. Il 
en fut de même et pis encore sous Napoléon ; pis en- 
core sous la république démocratique intermédiaire. 
Les démocraties sont plus faciles à la flatterie, plus 
intéressées et plus ambitieuses que pas une famille de 
princes. Mais quand toutes les classes intelligentes ou 
éclairées d'une nation prennent plus ou moins part à 
toutes les délibérations publiques, elles ne se laissent 
pas facilement entraîner dans des entreprises qui leur 
sont indifférentes ; elles ne se soucient pas de rendre 
illustre le nom du prince, ou de donner un trône à un 
cadet dont les fils oublieraient leur origine et le bien-- 
fait reçu; elles ne sont pas plus empressées d'ajouter 
une province au territoire, si elle n*est pas réellement 
nécessaire soit à la défense , soit à la richesse natio- 
nale. Je sais bien qu'on m'opposera l'exemple de l'An- 
gleterre qui, avec un gouvernement semblable, a fait 



DB L*IT4LIB« 107 

et feit encore des conquêtes très-étendues ; mais an lien 
dlnfirmer ma proposition , elles viennent an contraire 
à Tappoi. Les conquêtes anglaises sont toutes faites 
dans llntérét du commerce national supputé, épluché 
à livres, sous et deniers. Celle qui ne présente pas 
des avantages, ou ne sefidt pas, ou est réprouvée, ou 
même est abandonnée, comme nous l'avons vu demie- 
renaît. Il y aurait encore braueoup à dire à ce sujet, 
très-inutilement pour ceux qui ne sont pas au courant 
derbistoire anglaise depuis un siècle; et ce qui vient 
d'être dit suffit • et au delà, pour ceux qui eu ont con- 
naissance. J*ajouterai que les conquêtes en Italie ne 
sont pas de celles qui présentent à la France des avan- 
tages nationaux. Les ambitions françaises n'ont rien 
à faire en Italie; elles arrivent aux Alpes ^ pas plus 
loin. Au delà, elles trouveraient plus de tombes que de 
troj^ées, autant d'expulsions que d'invasions, et ce 
n'est plus le temps , pour une nation , de se consoler 
parce que son roi aura dit : c Tout est perdu fors 
Phonneur. » On ne veut maintenant perdre ni l'hon- 
neur, ni l'argent, ni même à peine quelques vies; et , 
comme les conquêtes exposent tout cela à de grands 
risques, elles se font et se feront plus rares chaque 
jour. Aucune province italienne , de notre cêté des 
Alpes f n'est pour la France une continuation de ter- 
ritoire qui la fasse arriver à une limite naturelle ou 
prétendue telle, c'est-à-dire aux bords ou à l'embou- 
chure de fleuves français; il n'est par là de points 
de relàehe pour aucune colonie française actuelle ni à 
prévdr ; et s'il pouvait y en avoir un pour le Levant 
auquel la France visait naguère, il est si près du point 
de départ qu'il ne présente pas réellement l'avantage 



108 DBS BSPÉMNCES 

requis en pareil cas. Ces vues-là , abandonnées dès 
aujourd'hui y le seront plus que jamais à mesure que 
l'ambition de la France se trouvera satisfaite par TefTet 
de sa constitution. On peut doue prévoir pour i*avenir 
ce que nous avons va dans ces dernières années. 
Quelques casse-cous politiques, quelques-uns de ceux 
qui , pour avoir trop médité sur les événements de la 
république et de Tempire, ne savent pas voir combien 
les temps actuels sont différents ; quelques hommes 
de ce parti qui se donue pour progressif et n*est que 
rétrograde ou au moins tardigrade; quelques Français 
de toutes ces catégories rêveront des conquêtes et la 
propagation de leurs folies dans la Péninsule; quelques 
Italiens, leurs pareils, s'abuseront peut-être encore en 
prenant des songes pour Topinion véritable de la 
France entière , puis c'est elle qu'ils accuseront de ne 
pas les avoir réalisés. Mais cette nation, ce gouverne- 
menty maintenant affermis, laisseront rêver tout à leur 
aise les songe-creux français et italiens, etse contente- 
ront de fairece qu'ilsont fait, d'empêcher l'Autriche de 
gagner trop de terrain en Italie. Cela même, ils le feront 
avec des égards infinis pour l'Autriche, autrefois rivale 
et ennemie, aujourd'hui l'alliée la plus naturelle qu'ils 
aient sur le continent; ce sur quoi je m'étendrai bien- 
tôt davantage. — ^intervention de la France ainsi 
écartée, je ne m'occuperai pas à repousser de même 
celles qu'on pourrait s'imaginer devoir venir de l'Es- 
pagne, de l'Angleterre ou d'autres puissances plus 
éloignées. Les mêmes conditions politiques produi- 
raient sur les deux premières le même effet , celui de 
ne pas y laisser écouter notre appel. Quant à celles 
qui sont plus loin et dans des conditions opposées , je 



I>E>' ITALIE. 100 

croîs bien que personne n'y songe; Mais je déclare 
que je n'ai entendu exclure que les appels proprement 
dits et les interventions armées semblables aux an- 
ciennes ; je yeux dire les appels faits par un parti ita- 
lien et les interventions faites en faveur de ce parti, 
ou, pis encore, avec des projets de conquête. Quant à 
exclure les alliances à conclure par nos princes avec 
une ou plusieurs de ces puissances pour diminuer la 
prépondérance de la puissance étrangère-italique, ou 
mieux encore pour nous aider dans une occasion quel- 
conque à obtenir notre entière indépendance; une 
pareille exclusion serait une telle absurdité , l'effet 
d'une telle exagération de principes, d'une exaltation 
si publie de vanité nationale, qu'il n'est pas un lec- 
teur tant soit peu raisonnable qui puisse la supposer. 
10. EspÉfiANCElV. — Des occiiSiONS. L'une des 
plus grandes vanités dans lesquelles tombent d'ordi- 
naire nos écrivains , c'est d'attribuer aux desseins des 
hommes plus de puissance, aux occasions moins d'in« 
fluence qu'ils n'en ont en réalité. Les poètes tragiques 
propagent cette erreur, parce qu'ils ont besoin de 
grandir les hommes et de représenter en eux toute 
une époque. Les autres poètes et les romanciers ont 
suivi la même marche, par une nécessité presque sem- 
blable. Beaucoup de philosophes les out imités par le 
même motif; puis beaucoup de biographes, et aussi 
les historiens qui se plaisent à tracer des portraits et 
à mettre des harangues dans la bouche de leurs per- 
sonnages- Qui n'a lu ces projets de conquête du monde 
attribués aux premiers Romains^ qui pourtanjt se dé- 
battirent pendant 400 ans dans un rayon de dix 
milles autour de leur ville? Et cet autre, d'étendre 

10 



flO DES ESPÉRANCES 

leur puissance temporelle snr Tuni vers entier, attribué, 
à des papes qui luttaient péniblement contre Tivoli , 
contre les Crescence, les Arnauldde Brescia, ou contre 
les Colonna et les^ Orsini ? Qui n*a lu encore ceux qu'on^ 
attribue à tout conquérant, quel que soit l'bumble rang 
dont ii soit sorti, et qui^ créés presque tout d'un, 
coup, sont poursuivis avec régularité? Les honaip^ 
pratiques ne tombent pas au moins dans de sen^bML^ 
blés erreurs ; ils savent très-bien qu'à Texécution, lp% 
plans trop vastes aboutissent à des résultats étroit^ ; 
c'est pourquoi ils tombent parfois dans le dé&ut cou*, 
traire en les concevant dans des proportions trop r^s- 
treintes. La bonpe nianière consiste à^ tenir ûm^ uq. 
milieu raisonnable, à choisir un but éloigné, plutôt 
qu'à faire de grands projets^ et à c^nployer le teipps et, 
Tattenlion que Ton perd d'ordinajre en divagations 
sur ces projets, à reconnaître les occasions ^yorable^ 
et à en profiter. Nous aurions doi)C pu réduiye à cela 
nos recherches ] c'est ce que nous ferons désormais. 

11. Nous ne saurions prévoir qijie trois occasions 
susceptibles de profiter à l'entreprise, de notre indé- 
pendance : 1° quelque conflagration démx>eratique ; 
2** qudque tentative de iponarchie universelle ; 3** quel- 
que partage d'États, du genre de ceux qui fournirent 
des occasions dans le dernier siècle. Mais ces tr(»s oc^ 
cdsions mêmes ne nous paraissent pas toutes probables; 
continuons donc à leur égard notre méthode d'élimi- 
nation. 

12. A dire vrai, la conflagration dén^cratique, bien 

que hautement annoncée et grandement redoutée de 
nos jours, nous semble devenue improbable, par les 
prc^rès précisément que nous voyons faire à la démo- 



DE L*1TALIE. 1 1 t 

cratie actuelle. Nous ne nous vanterons pas, comme 
certjgdns, d'être ou non du penple, gentilshommes ou ro- 
turiers : le temps de se vanter de Tun ou de l'autre 
nous paraît passé; ce n'est pas plus le temps de l'or- 
gueil féodal qne de la vanité plébéienne. Un nom no- 
ble , un nom roturier peuvent être également illus- 
tres. Un nom noble attire l'attention à celui qui le 
porte et ne lui vaut pas le respect; il est donc avanta- 
geux ou nuisible, selon qu'il est porté bien ou mal : ea 
somme, il ne s'agit plus d'être ou non gentilhomme, 
mais galant homme, personne bien élevée. — Or, la 
classe des gens bien élevés est cellç qui s'accroît cha- 
que jour davantage, en deçà et au delà des Alpes, des 
débris et au détriment des deux, trois ou quatre clas- 
sés, plus ou moins, qui existaient autrefois. Tontes 
celles-ci diminuent donc d'autant , et entre autres la 
classe démocratique proprement dite, classe distincte, 
haineuse, usurpatrice, incendiaire (1). Ceux-là même 
qui en étaient hier n'en sont plus aujourd'hui; ceux 
qui hier auraient aidé à la conflagration l'empêche- 
raient à cette heure; ceux qui hier auraient propagé 
la flamme apporteraient maintenant l'eau pour l'é- 
teindre. Le progrès même des études a contribué à 
effacer les distinctions entre les classes anciennes et 
nouvelles. Les démocraties antiques, si admirées il y 
a un demi-siècle, sont devenues presque toutes, sous l'a- 
nalyse de la critique actuelle, de véritables aristocrar 

(1) Qaand même ces quatre" épithètes ne nous paraîtraient pas 
fbrt exagérées , elles ne seraient certainement méritées que par 
l'effet du manque absolu de tous moyens d'éducation. Et alors à qui la 
f^ute, sinon à des usurpateurs d'un autre genre et bien plus repro' 
chables ? Tkad. 



t 12 DES ESPÉR4NCBS 

lies. Les prétendus débats entre les aristocraties et les 
démocraties sont devenus pour la plupart des luttes 
entre les races conquérantes et les races subjuguées 
qui liabitaient ie même sol. Ainsi tombent d'elles- 
mêmes les imitations présentes, impossibles dans des 
conditions de société trop diverses. On n'ea continue 
pas moins à admirer Tantiquité en beaucoup de 
cboses, mais on ne la prppose plus comme un m;odèle 
à imiter stupidement. On n'admire guère non plus, et 
on se soucie encore moins d'imiter, ni dans sa féoda- 
lité ni dans ses communes, le moyen âge qui avait hé- 
rité durant quelques années de ces admirations usur- 
péesi. Quant aux démocraties qui survivent dans 
quelque coin de l'Europe ou dans les vastes contrées 
de l'Amérique, les résultats de leurs institutions, na- 
{;uère tant vantés, sont maintenant trop connus pour 
que les imitateurs n'en soient pas bien épris. Dans 
quelques-uns de ces États la démocratie est tyranni- 
que, et elle décourage dès lors tout le monde ; dans d'au- 
tres, elle s'assujettit à l'aristocratie; dans la plupart > 
elle se confond avec la grande classe des gens bien éle- 
vés. — Je m'en afflige pour le petit nombre de démo- 
crates purs qui survivent; hommes stationnaires au- 
tant que les aristocrates les plus encroûtés, demeurés 
en arrière du progrès universel, s'excluant eux-mêmes 
de la classe toujours croissante des honnêtes gens, 
des hommes bien élevés et vraiment libéraux ; bien 
loin de pouvoir réunir des masses et de les faire mou- 
voir, comme ils l'espèrent , bien loin d'être en me- 
sure d'amener des conflagrations , comme d'autres Je 
craignent, ils n'auront bientôt ou u'ont même déjà de 
compagnons et de consolateurs que dans les rangs 



DB l'iTALIK. 113 

éclaircis de ces pauvres saint-simoDiéDS^ owenisteson 
fouriéristes, dant, par économie de temps, je m'abstlea- 
drai d'entretenir mes Jecteurà. La conflagration dé- 
mocratiqiie peut continuer à être quelque temps encore 
un épouvantai! de police, ou une espérance de sociétés 
secrètes; mais elle ne peut être mise en ligne de 
compte dans aucun avenir à prévoir : ce n'est point 
une éventualité, une occasion à calculer dans aucune 
entreprise importante. 

1 3. Il n'y a pas plus de compte à faire sur une tentative 
de monarchie unîvei^ef le de la part d'une puissance 
européenne quelconque. Bien que ce soit là un songe 
récent, ou précisément parce qu'il a été démontré songe 
par des faits récents, il n'est pas probable que l'essai 
se renouvelle. Qui oserait reprendre en sous-œuvre ce 
en quoi Napoléon a échoué? Certes, la leçon a été 
trop rude pour la france pour qu'elle veuille recom- 
mencer. L'Angleterre n'y a jamais pensé, et sa situa- 
tion l'empêchera toujours d'y songer. La Pmsse^ bieu 
que grande, est trop petite pour cela; l'Autriche, loin 
de se sentir des dispositions à pareille entreprise, s'abs- 
tient même de celles qui s'offrent à elle sans la moindre 
difficulté. Il n'y aurait donc à espérer ou à redouter 
des projets de cette nature que du côté de la Eussie. 
Mafs la vérité est que ni cette nation ni ses empereurs 
ne sont assez barbares pour ne pas connaître combien 
est grande la civilisation européenne qu'ils ont en pré- 
sence, ou pour l'avoir en mépris comme leurs premiers 
ancêtres. Ils savent fort bien qu'ils n'ont pas devant 
eux un empire romain facile à conquérir ; ils savent 
qu'une invasion à la manière des Finnois ou des Mon- 
gols ne réussirait pas , et de plus ils n'ont ni la vo- 
ie. 



114 DES £SP£UANC£S 

lonté ni le pouvoir de se jeter dans de pareilles tenta- 
tives. Leurs armées, innombrables sur le papier, ou 
peut-être en réalité au milieu de leurs steppes , dans 
leurs colonies militaires, ou dans leurs camps d'exer- 
eiceSy nous avons vu à quoi elles se trouvaient réduites 
une fois arrivées sur les rives du Pô et de la Seine; on 
dit même qu'elles étaient eneoré moins fortes quand 
dies descendirent sur le Bosphore ou qu'elles pous- 
sèrent au delà de la mer Caspienne. Dans l'état de ci- 
vilisation présente, les invasions de nouveaux bar- 
bares ^ont des songes qui , fussent-ils faits par les 
Russes, seraient de peu de durée; mais les Busses ne 
les font pas. Le songe qu'ils font n'est pas celui d'une 
monarchie universelle, mais d'une prépondérance eu- 
ropémine; et celui-là même ils ne le font pas en gé- 
néral, ils n'espèrent pas te réaliser dans tous les cas, 
mais dans une éventualité, dans une seule occasion 
qu'ils prévoient très-bien et qu'ils préparent. Bien 
Idn d'être barbares à ce point-là, les Russes s'en 
tiennent au contraire à cette conduite pratique que 
nous avons dite si rare, et qui, se proposant un but 
éloigné , sait attendre l'opportunité de l'occasion. 
L'occasion qu'ils prévoient est la chute de l'empire o^ 
toman, et la prépondérance qu'ils espèrent tient à l'oc- 
cupation par eux de cette embouchure du Danube 
vers lequel se portera un jour ou l'autre le commerce 
européen ; à l'occupation de ce Bosphore et de cet 
Hellespont d'où ils pourront le dominer. Telle est la 
prépondérance qui sera un songe ou une réalité, selon 
que l'Europe civilisée saura s'organiser pour la résis- 
tance. 
14. Mais précisément parce qu'il y aura une résis- 



DK L'ITALIE. 116 

tance queicouquê| quelques compensalions seront exi- 
gées par les autres puissances chrétiennes, qui pré- 
tendront s'agrandir de quelques dépouilles de ce même 
empire. Ce sera là, sans aucun doute, une occasion fa- 
vorable pour nous, un jour ou l'autre, dans un avenir 
qu'il est permis de prévoir, et ce sera probablement la 
seule. Aucun autre partage, aucune autre chute, au- 
cune grande succession n'est à prévoir en Europe; 
s'il eu survenait, la civilisation présente y pourvoi- 
rait: on en ferait une question diplomatique ou d'in- 
térieur, et la difïlculté, réduite à ces termes, ne nous 
fournirait pas une grande opportunité. Ainsi, sans re- 
jeter aucune des occasions qui pourraient naitre, et en 
nous tenant, au contraire, prêts à profiter de toutes , 
arrêtons-nous à celle qui nous parait la plus probable 
parmi celles favorables , la plus favorable parmi 
celles probables,, celle qui promet le plus de toute 
manièi^e. 



»—* 



1 1 6 DES ESPÉBANGBS 



CHAPITRE NEUVIEME. 

DE L'ÉYBNTUÀLlTi QUI PBOMBT LB PLUS. 

Es glbt keine Propheten mehr, die Wahraager, 
wdche unsere beschnenkle Zelt geblert, 
muessen sich, ob Mangelan goBttUcher Inspi- 
ration , Ihre Kunde ans eigener Anschauung 
holen nnd nicht ans den LInlen der Uand, 
nieht ans den Kopjiinctaren der Sterne liœn- 
nen sie fuerder das Schicksal der Menschen 
welBsagen , sondern ans der Kenntniss seines 
Jetzigen Zustandes, und seiner bisherigen Ge- 
schichte. "' 

Oesterrelcb nnd dessen Zolumft, p. i«. 



1. Nous voici eufin parvenus, d'élimination en éli- 
mination , à une éventualité qui nous parait offrir une 
espérance fondée. La partie la plus ingrate de notre 
tâche est terminée, et nous entrons dans celle qui est la 
plus attrayante, mais peut-être aussi la plus difOcile. Il 
est toujours aisé de détruire, difficile de réédifier ; facile 
de démontrer les erreurs d'autrui , difQcile de ne pas 
tomber dans de nouvelles, pires parfois; la partie né- 
gative est facile en toute science, en toutgenred'étnde, 
la partie positive est toujours difficile. Il nous a été 
aisé de faire voir que ni le royaume d'Italie, national 
ou étranger, ni les républiques, ni aucune organisation 
nouvelle ne sont ni probables ni désirables, en résumé, 



DE l'iTALIE. 1(7 

qu'il ae peut y avoir ni progrès dans ce qui existe ni 
probabilité môme d-une coDfédératiœi^ tant que Té- 
traûger est au milieu de nous. Il nous a été aisé de 
démontrer que l'entreprise de notre affranchissement, 
après avoir duré déjà treize siècles , ne saurait s'ac- 
complir dans un avenir qu'on puisse prévoir, ni par 
l'union spontanée des princes, ni par un soulèvement 
spontané des peuples, sans quelque occasion favet'àble ; 
qu'il ne laut attendre cette occasion ni d'une coufla- 
gratioD démocratique , ni d'une tentative de monar- 
chie universelle, ni d'une succession à partager, ni de 
chutes d'empires, sauf une seule peut-être. Chan- 
geant de r6ie à cette heure, nous avons à démontrer 
que c'est vraiment là une espérance fondée et une oc- 
casion favorable, et la difficulté commence. — Nous 
avons contre nous nos lecteurs, ijue nous avons dispo- 
sés jusqu'ici au doute ; nous avons contre nous en parti- 
cnller tous ceux dont nous avons traité les espérances 
de songes^ et qui seront disposés à nous rendre la pa- 
reille; et plus que jamais les hommes pratiques, fiati- 
gués des utopies faites et refaites sur le partage de 
l'empire ottoman. Nos protestations ne serviraient à 
rien, nous ne comptons que sur notre réserve à ûous 
maintenir encore ici dans les limites de ce que l'on peut 
prévoir. Si nous en agissons ainsi, et si, parmi les pre- 
miers à traiter, au point de vue italien, un sujet aussi 
important et déjà traité ailleurs (l) , nous réussissons 

(I) Voyez G. R. Marochetti, Indépendance de V Italie , Paris. 
IS30. Réimpression â*UD écrit publié dès 1826, avec des additions. 
Uauteur me parait être tombé dans le défaut ordinaire de détails 
trop minutieux ; mais, sauf ces détails et quelques différences d'opi- 
nions générales , j'ai le bonbeur de me rencontrer souvent avec 
lui, bien que je ne connusse pas son ouvrage quat)d j'écrivais ceci. 



118 D£S ESPÉBA.NCES 

ày arrêter Fattentioudeeeuxqui ont dans leurs nmiiis 
nos destinées , le travail auquel nous nous livrons ne 
sera pas entièrement perdu. Si nous nous tf*ompons 
sur une matière aussi épineuse^ qu'ils jugent et nous 
corrigent, mais qu'ils^écoutent ; ou bien, sans nous écou- 
ter autrement, qu'ils veuillent au moins songer à cette 
occasion, qui, telle qu'elle soit, est pourtant la moins 
improbable et la moins défavorable de toutes; qu'ils 
songent qu'en ne se tenant pas prêts ou en ne sachant 
pas en profiter, ils ne nous laisseraient que le devoir de 
persévérer sans espérance. 

^. L'éventualité dont nous nous occupons consiste 
en deux faits : la chute de l'empire ottoman et le 
diangement qui en résultera pour la chrétienté. — Il 
ne me paraît pas nécessaire, pour démontrer la pro- 
babilité du premier, de faire une longue histoire de la 
décadence mahométane en général, ou de l'affaiblisse- 
ment de la puissanc^e ottomane en particulier, ni d'é- 
tablir l'extrême différence qui existe entre cette dé- 
cadence réelle et celles qui ne sont qu'apparentes dans 
les États chrétiens. Les deux civilisations , mahomé- 
tane et chi'étienne , se trouvèrent en présence , 11 y a 
plus de mille aus, à la bataille de Poitiers, la 
mahométane toute jeune encore, la chrétienne déjà 
vieille. Celle-ci , victorieuse , continua à grandir et à 
se développer jusqu'à sa toute-puissance actuelle; 
tandis que la civilisation vaincue s'arrêta d'abord , 
puis se mit à déchoir jusqu'à son état d'impuissance 
présente. Cela était naturel : cette dernière n'aura ja- 
mais les ressources de la civilisation chrétienne. Elle 
n'a pas la plus salutaire de toutes, une religion in- 
corruptible; elle n'aura jamais celles qui proviennent 



de la verta , d*une activité sans cesse renaissante , 
tantôt dans le corps entier, tantôt dans quelques par^ 
ties de la grande association chrétienne. La déca- 
dence ottomane, ou celte dé ta Turquie en particu- 
lier, a commencé , dès la prise même de Gonstanti- 
nople , à rétabiissiement de la nation dans ce séjour 
constant de corruption. ËJJe a continué par TèJLpuisioa 
des Maures d'Espagne , par la défaite de Lépante, et' 
peu à peu p<ir les refoulements isuccessifs hi^s des , 
provii^ces de TËurope et de ^Afrique; elle dure 
ainsi depuis quatre siècles. On rappelle ,. 11 est yrai , 
Texemplede l'empire grec, qui subsista douze siè- 
cles, toujours en déclinant, dans cette même Gons*- 
tantinople, pour démontrer que l'empire ottoman 
peut y vivre autant. Mais l'empire é'^ee n'était «utou* 
ré» attaqué , battu en brèche que par de petites na- 
tions, plus barbares que lûi-mémfi: l'empire ottoman 
est aqjourd'hui menacé au dehors par des nations 
plus grandes et plus civilisées que lui ; il est tra- 
vaillé à l'intérieur^ miné par diverses nations qui 
tendent à une liberté et à une civilisation plus gran- 
des. 11 n'est besoin, au surplus, d'aucune de ces com- 
paraisons, dans lesquelles il est difficile de tenir 
compte de toutes les ressemblances et différences, 
et qui, par ce motif, portent plutôt d'ordinaire la con- 
viction dans l'esprit de quelques hommes solitaires et 
méditatifs que dans celui des hommes pratiques. 
Les événements journaliers suftiseï^ désormais à 
ceux-ci pour leur faire considérer comme indubitable 
la décadence de l'empire ottoman, comme irrémé- 
diable le mal qui le ronge. Plusieurs rendes et de 
nature différant» ont été tentés ou sont encore essayés 



120 DES ESPBB ANGES 

jchaqoe Jour, mais toujours en vain. Les t^tatîves ont- 
elles été faites sincèrement? Il n'importe : le mauvais 
succès qu'elles ont eu démontre ou rinefficacité des 
remèdes , ou le peu de sineérité des médecins , ou 
l'état incurable du malade, ou tous ces malheurs eh^ 
semble , et le pronostic reste le même. Il n'est pas 
avoué dans les actes diplomatiques publics , ni dans 
les débats de tribune des parlements chrétiens ; cela 
est naturel , et convenable Jusqu'à un certain points 
La civilité publique s'est imposé à peu près les mêmes 
devoirs que la civilité privée. Les nations chrétiennes 
se tiennent au lit de mort de l'empire ottoman à la 
manière des médecins , ou plutôt des héritiers , se 
gardant d'y parler de mort et d'héritage; mais le pu- 
blic en parle, et d'autant plus que la fin es^ plus pro- 
che et plus grand l'héritage. C'a été une véritable eo» 
médie d'entendre: les médecins^héritiers se dire de 
temps à autre : Essayons encore ce remède-ci, ou 
celui • là , en cherchant à se tromper tour à tour, 
afin de se trouver chacun seul , ou du moins en 
petit nombre , à la dernière cure et à la première 
curée. Mais comme la comédie durait trop , ils s'en 
sont lassés eux-mêmes, à ce qu'il parait ; ils se sont 
regardés en face , non sans rire intéileurement , et ont 
pris le parti de laisser Tagonie suivre son cours , en 
se tenant à l'écart avec bienséance, et tout prêts au 
besoin. 

3. Le plus sincère, te plus hardi , le plus grand de 
toutes manières fut l'empereur de Russie, Alexandre^ 
qui déclara voir au mieux non-séuiement la chute de 
l'empire ottoman, mais encore les changements qui 
en résulteraient dans la chrétienté entière. Dans ses 



plui beaux jours , après avoir admirablement défendu 
Findépendance de sa patrie , revendiqué admirabte- 
meùt tlndépendance de l'Europe , rendu la paix à la 
ehrétienté, il vit soudain et le premier^ qu'il fallait à 
la clirétimté paeiiiée une grande activité , nn grand 
but à cette activité ; et il vit que ce grand but devait 
être l'Orient. Ce fut de sa part la preuve d'un grand 
^rit f sans doute , mais aussi d'une grande âme, que 
d'avoir, lui, aatocrate de toutes les Russies , petit-ôls 
dct Catherine et arrière-petit^ills de Pierre!**', appelé 
la chrétienté entière à s'associer à cette pensée, à cette 
activité réelle. Tout cela est évident, poBr tout homme 
exempt de préjugé , dans ce traité additionnel que 
Alexandre fit signer aux autres puissances , sons le 
nom de Sain^-Alliance. Peu importe que ceux qui 
le signèrent avec lui en aient changé ensuite les ten- 
dances , le but , l'espèce. Par malheur, Alexandre, 
rentré dans sa patrie bien moins civilisée que lui, 
Alexandre , soit moitié de sa nature , soit changé par 
les événements p ne fut plus l'Alexandre protecteur de 
la civilisation chréttenne, le souverain qui était arrivé 
à la comprendre mieux peut-être qu'aucun prince 4e 
son temps. Quoiqu'il en soit, la civilisation chrétienne 
poursuivit d'elle-même l'œuvre si bien indiquée ; eHe 
la poursuivit par l'effet de cette intime et invincible 
activité qui est dans sa nature ; elle la poursuivit , et 
par suite de l'impulsion même donnée par Alexandre 
et qu'il ne put retirer, et par la direction imprimée à 
l'ambition russe un moment généreuse , puis de nou- 
veau ralentie ; elle la poursuivit comme conséquence 
inévitable des conquêtes anglaises dans TOrient ulté--* 
rieur. Celui-ci une fois soumis à'ia chrétienté , il n'é- 

II 



123 DES ESPÉBAinCES 

tait pas possible qu'elle s'arrêtât en chemib ; on ptotét 
arrivée à une extrémité an chemin , il n'était plus 
{Nossible qu'elle ne cherchât pas à maîtriser Je pa)^ 
intermédiaire. Parvenue à TOrient ultérieur, elle de** 
vait s'ouvrir l'Orient citérieur, le Levant. Elle se Test 
donc ouvert de différentes manières , par différents 
passages^ et alors elle s'y est précipitée , elle s'en est 
retirée , y est revenue , s'y est étendue , et c'est au* 
]ourd*hui un torrent, une inondation, qu'aucune 
puissance humaine ne saurait plus arrêter, qu'aucun 
aveuglement ne saurait nier* — Louons-en la Provi- 
dence, tous tant que nous sommes à ne pas fermer les 
yeux à son œuvre désonnais si évidente : la diffusion 
de la chrétienté qui , à une ^[>oque quelconque, sera 
«oivie de celle du christianisme* Que ceux-là aussi en 
louent le ciel qui se targuent du nom d'hommes po- 
sKijb. Au point de vue positif , cetle grande diffusion, 
cette quasi-translation vers l'Orient, est ce qui occupe 
la paix et l'occupera durant des années , des siècles 
peut-être ; ce qui fournit et fournira la pâture à l'acti- 
vité générale; ce qui satisfait et satisfera les intérêts, 
même matériels, de toutes les nations européennes. 
Que l'on calomnie ce grand mouvement, que d'une 
œuvre providentielle on le réduise à n'être qu'un effet 
industriel, que l'on nie ou que l'on rapetisse le moteur, 
qu'on change le nom de ce qui se meut ; le résultat 
reste le même , et nous disons : eppur si muove. 

4. Mais ces deux faits , désormais certains , de la 
chute de l'empire ottoman et du mouvement chrétien 
vers rOrient, sont-ils légitimes? C'est un scrupule 
émis le plus souvent par ceux-là qui d'ordinaire n'en 
montrent guère dans leurs œuvres ; par des gens qui 



n'en éprouvent pas à soulever les peuples contre les 
gouvernements, ou les gouvernements contre les peu- 
ples; à sacrifier les générations présentes à leurs rêves 
d'avenir, ou à leurs réminiscences du passé ; par ceux- 
là qui , accumulant sur eux seuls toutes les légitimi- 
tés , tous les dix)its , mettait hors la loi , s'ils sont 
peuple y les princes et tout ce qu'ils disent ne pas être 
peuple; s'ils sont princes, le peuple et tout ce qui 
n'est pas prioce. Les uns regrettent la civilisation, les 
autres la légitimité turque; mais nous ne saurions voir 
là, à vrai dire, ut bonne civilisation , ni légitimité 
véritable : non pas une bonne civilisation, car aucune 
fiutre ne nous parait telle désormais que la dvilîsation 
chrétienne; non pas une légitimité véritable, car nous 
ne pouvons pas la reconnaître dans une domination de- 
meurée étrangère , ou plutôt dans une nation barbare, 
faisant peser sur d'autres son joug despotique. A nos 
yeux, au contraire, les populations chrétiennes ont 
très-probablement droit à s'affranchir de cette très^ 
véritable tyrannie. C'est aussi un droit, quelquefois 
même un devdr, pour les États chrétiens de les y aider; 
c'est un droit et up devoir pour la civilisation et pour 
le christianisme que de s'étendre. Ces droits et ces de- 
voirs, nous les voyons également reconnus depuis bien 
longtemps par des théologiens , des philosophes et 
des hommes d'É^t:par les théologiens, qui depuis 
Grégoire VII et Urbain H excitèrent la chrétienté , 
non-seulement à la défense , mais à l'hostilité armée 
ccHitre les mahométans; par les philosophes, qui pous- 
sent notre civilisation en avant , et doivent dès lors lui 
permettre de conquérir sur les civilisations inférieures 
çt qui ne peuvent se modifier ; paries hommes d'État, 



124 PE8 £SPÉBÀNC£S 

• 

que Douft voyons avancer et s'arrétcfr selon la conve- 
nance de leurs propres pays, mais Jamais jnsqn*icl, 
que nous sachions, par aucnn scrupnle de cette na- 
ture. Quant au scrupule àe non-intervention^ il me 
semble que depuis que ce principe a été posé, il n'a 
guère été observé que lorsqu'on a trouvé son compte 
à le suivre. Il a été avantageux dans les Affaires in- 
térieures des nations chrétiennes , parce qu'il a été 
Reconnu qu'elles s^arrangent beaucoup plus vite et 
mieux sans intervention ; on n'intervient donc pas, et 
cda réussit. Mais ici ce n'est pa» le cas, et que l'on 
intervienne ou non, la chute de l'empire turc arrivera; 
et si l'on n'intervient pas, on laissera tomber avec lui 
et s'éteindre les nations chrétiennes qui en dépendent. 
Ainsi donc le droit, le fait, tout réclame l'interven- 
tion *, et les interventions qui ne sont ni- fausses ni 
traîtresses , qui se font, au contraire, ouvertement, 
énergiquement , sont dans beaucoup de cas légitimes, 
dans beaucoup aussi nécessaires et de devoir strict. 
— Enfin , pour en finir une bonne fois avec les scru- 
pules, il en est qui allèguent te triste exemple de la 
Pologne ; mais , en vérité, quelle extrême différence! 
La nation polonaise est une nation chrétienne , une 
de celles qui ne peuvent périr. Voyez le fait lui- 
même : divisée, opprimée, dispersée , conune il n'en 
fut Jamais , a-t-elle péri ? N'a-t-elle pas grandi , au 
contraire , en courage , en prudence ? Et §es trois 
tronçons ne sont-ils pas des plaies saignantes au corps 
des trois puissances qui se les sont appliqués ? La 
plaie n'est-elle pas d'autant plus vive, selon que cha- 
cune d'elles veut détruire davantage Tindestructible 
nationalité? Mais qui peut se figurer une nationalité 



lufque se relevant jamais après sa dispersion ? Ou 
qm voudrait comparer Tatrocité d'avoir voulu étein- 
dre une nation chrétienne^ à la nécessité de laisser 
s*éteindre spontanément une nation maliométane, ou 
plutôt à la prévision de sa prochaine extinction et d*uû 
partage de ses dépouilles lorsqu'elle se sera éteinte? 
Tout cela n'est donc au total que discours inutiles. Des 
deux faits que nous examinions, le premier, la chute 
de l'empire ottoman, ne peut être ni légitime, ni illé- 
gitime ; elle ne peut être pour la chrétienté un objet 
de scrupules ; c'est un fait en dehors d'elle et qui 
s'accomplit sans elle. Il ne peut s'agir que de la prise 
de possession par une civilisation des contrées aban- 
données par une autre, que de recueillir une succession 
vacante. Or, c'est une question déjà décidée par le fait. 
Le partage des dépouilles est déjà commencé. La 
Bussie en a déjà recueilli plusieurs en s'incorporant 
les rives septentrionales et orientales de la mer Noire, 
et en prenant les trois protectorats de la Moldavie, de 
la Yalachie et de la Servie, au cœur même de l'empire. 
La Grèce est une autre de ces dépouilles , Alger une 
autre. Il s'agit bien de scrupules vraiment, quand 
nous en sommes si loin ; le temps en est passé. Une 
fois démembré, discrédité, affaibli, un État n'est pluà 
viable. La question a été résolue quand le démembre- 
ment a été commencé ; elle l'a été de nouveau chaque 
foisqu'il s'est continué. La civilisation chrétienne, que 
rien ne saurait arrêter, l'a décidée, ou plutôt, la Pro- 
vidence , en destinant ces peuples asiatiques , comme 
naguère ceux de l'Amérique , à se retirer peu à peu 
pour faire place aux générations chrétiennes, Y a-t-il 
là it^ustice ? qui oserait le dire ? Elle viendrait donc 

11. 



126 DBS ESPBBANCBS 

de la Providence V comme aussi ce qui s'est pi»sé.de 
semblable ailleurs. Disons mieux , c'est un de ces 
mystères qui sont dans Thistoire comme dans toutes 
les sciences humaines. La civilisation pent bien , par 
suite de ses progrès, adoucir les moyens, éviter les 
injustices particulières, sauver quelque population 
moins opiniâtre; mais quant à arrêter la Providence 
dans ses voies ^ ou à s'arrêter elle-même, ce qui est 
tout un y la civilisation chrétienne ne le peut ni ne le 
veut. £t si quelqu'un venait à nous dire qu'elle le 
veut, qu'elle le peut ou le fait, nous répondriims de 
nouveau : Et pourtant elle se meut, 

6. Mais laissons là les prolégomènes; revenons à 
deux faits, non pas probables seulement, mais com- 
mencés, savoir : que l'empire, ottoman tombe, et que 
la chrétienté se substitue et se substituera à lui , à 
quelque époque que ce soit, de quelque manière que 
ce soit. Quand et comment^ le temps «t le mode, voilà 

ce que nous devons chercher N'oublions pas pour-, 

tant que le temps est , dans tous les évén^nents fu- 
turs, le plus grand des secrets que Dieu se soit réservé. 
Il est beaucoup de faits qui peuvent être prévus avec 
certitude, mais dont le moment reste très-incertain. 
Quand Grégoire VII conçut le premier l'idée d'une 
invasion de la chrétienté sur l'islamisme , il ne put 
que lui prévoir un résultat heureux , et sa prévision 
fut juste ; mais s'il prévit qu'elle s'effectuerait dans 
tant d'années ou dans tant de siècles, il prévit à faux. 
Quand, plus de sept siècles après , l'empereur Alexan- 
dre projeta de nouveau une invasion semblable, il lui 
assigna , avec beaucoup plus de probabilité, dans sa 
pensée , un résultat plus prochain ;< mais s'il lui fixa 



uneép^ue voisine, il se trompa; il ne pouvait pré- 
voir ni sa propre inconstance, ni les intérêts de second 
ordre qui ie détourneraient, ainsi qoe ies nations 
chrétiennes, de cet important dessein, ni ies alliances 
partielles et variables qui succéderaient à cette al-* 
liance universelle qu'il avait couçue. Le tableau de 
ces alliances sera un jour l'un des épisodes les plus 
curieux de l'histoire diplomatique; il serait mainte- 
nant prématuré , quand ce serait ici sa plàee. Il suffira 
de rappeler ici l'union qui se maintint quelques an- 
nées entre la Russie, l'Angleterre et la France, comme 
un reste de la sainte-alliance, et l'indépendance de la 
Grèce qui en résulta comme un gage de <senqu^es 
futures pour la chrétienté ; puis la Russie et la France 
unies contre nature, et cependant cette union mau- 
vaise produisant les acquisitions russes sur la mer 
Noire, et l'acquisition française d'Alger, gages nou- 
veaux; puis la France et l'Anglet^re, unies beaucoup 
plus naturellement , mais avec des défiances récipro- 
ques et plus grandes , comme d*ordinaire, du côté de 
la puissance la moins forte, défiances amenant le 
grand refus de forcer le passage des Dardanelles , qui 
retarda, Dieu sait pour combien de temps , le dénoù- 
ment définitif ; à la suite, l'union moins naturelle 
encore, de l'Angleterre et de la Russie, plus féconde 
en défiances, plus stérile que jamais en résultats réels; 
enfin l'Autriche se mettant au milieu pour arrêter 
tout, pour mettre tout le monde d'accord à ne rien 
faire dû tout pour ie moment. Mais soyons justes , et 
disons ce qui est à l'avantage de nos adversaires 
comme ce qui est contre eux. Ce retard amené par 
l'Autriche fût un grand bonheur pour la chrétienté 



128 BBS ESPBB\lfCBS 

entière, pour l'Italie en particnlier, pour Thumanitéi 
En effet, au milieu des défiances mutuelles de la France 
et de TAngleterre , des préoccupations que llnde et 
la Chine causaient à cette dernière^ il y a\ait alors 
impossibilité à une coalition de ces deux puissances 
avec l'Autriche, à ce triumvirat qui seul peut pro- 
duire un résultat satisfaisant. Si donc il est permis à 
un observateur isolé de classer les actes d'un de ces 
hommes d'État qui ont le plus agi de notre temps , je 
dirai qu'il n'en a jamais accompli un dont les eonsé* 
quences doivent être plus durables ou plus heureuses, 
aucun dès lors qui lui mérite plus de gloire. En ce 
qui concerne l'Italie^quel que doive être le profit que 
nous saurons tirer un jour de la grande occasion à 
venir , il est certain que nous n'étions pas prêts dans 
les dernières années à la saisir à notre avantage. En 
tout cas , la chrétienté se trouve à cette heure dans 
un intervalle de repos entre des faits accomplis et des 
événements à nattre : elle se trouve dans une condi- 
tion meilleure qu'elle n'a été depuis trente ans, réu- 
nie dans une quasi-alliance, ou, si l'on veut, moins 
désunie. Le moment est donc favorable pour exami- 
ner la question ; profitons-en nous aussi , et cherchons 
non le temps absolu de son dénoûment, mais le 
temps relatif, c'est-à-dire, celui de sa durée une fois 
qu'il sera commencé. «^ Les temps de mutations et de 
révolutions sont toujours dangereux et pénibles, et 
une fois commencés, plus on les abrège, mieux on 
fait. Mais on peut observer dans l'histoire et déduire 
du plus simple raisonnement que les révolutions ne 
finissent d'ordinaire qu'au moment où les intérêts 
réels de ceux qui les ont commencées sont satisfaits; 



DE l'iTALIE. 129 

ofi pourrait même dire que la durée des révolations est 
en raison directe de cette satisfaction. Pour laisser de 
côté les exemples et en venir au fait en lui-niéme, il 
est facile de voir dès à présent que si les nations chré- 
tiennes, au jour, quel qu'il soit, où s*écroulera l'em- 
j^re ottoman , ont pour mobile les intérêts universels 
de la chrétienté, c'est-à-dire , les intérêts bien enten- 
dus de chacune d'elles , le changement fait delà sorte 
n'aura pas besoin d'être refait ; il sera plus court, 
plus facile, moins dangereux, moins douloureux. Si, 
au contraire, chacune d'elles tire à soi, sans égard 
pour les intérêts des autres et sans une intéllig^ee 
suffisante des siens propres^ le changement fait ne 
pourra ne pas se refaire une, deux fol^ et plus, il du- 
rera et occupera seul, et pendant plusieurs siècles , 
l'activité, les efforts douloureux de la chrétienté. Nous 
sommes à une époque semblable en ceci , nonobstant 
de grandes différences , à celle où les nations germa- 
niques se précipitèrent sur Fempire romain : ne s'étant 
point entendues y n'ayant pu s'entendre (car ce n'était 
pas le propre de cette civilisation) (l), elles arrachèrent 
chacune un lambeau de la grande proie, puis se le 
disputèrent entre deux , entre trois. Tous ces lam- 
beaux passèrent de la dent de l'un sous la dent de 
l'autre, jusqu'à ce que le déchirement mutuel cessât 
par lassitude ; et il cessa (2j , qu'on l'observe bien , 
par les divisions naturelles, inaltérables du territoire 
européen. L'exemple de ces baibares sera-t-il imitéii 

(1) Pourquoi ne pas dire tout lionnemént que ce D'était pas là 
le propre de la barbarie ? Tràd. 

(2) Malheureusement il ne cessa Jamais complètement, et les dif- 
férentes nationalités européennes sont encore bien loin d'avoir 
ebacune retrouvé ion assiette. Trad. 



130 DBS BSPÉa^filCBS 

l'heure qu'il est par une civilisation aussi avancée qtfe 
celle-ci se vante de Tètre? Il semble qu'il faille espérer 
le contraire. — Du reste , je prie qu'on ne me fasse 
pas plus facile à me leurrer d'espérances, plus utopiste 
que je ne le suis. Un traité d'alliance qui pourvoirait 
à tous les cas serait certainement désirable ;4nais cela 
n'est pas probable ni peut-être même possible. Les 
cas sont en trop grand nombre, et chacun d'eux se 
subdivisant en plusieurs, les combinaisons en devien- 
nent incalculables. L'acœrd ne peut venir d'un traité 
ni peut-être de plusieurs, mais seulement de l'opinion 
universelle des princes, des hommes d'État , des hom- 
mes politiques de toute la chrétienté. Or, cela n'est 
pas impossible dans les conditions présentes de civi- 
lisation et de publicité. Il serait donc extrêriiement 
utile que la question fût traitée ouvertement à la tri- 
bune par quelqu'un de ces hommes qui, réunissant à 
l'autorité de la parole l'autorité de leur nom, peuvent 
seuls rallier leurs pareils dans une même opinion. Mais 
cela est difficile pour le moment, comme nous l'a- 
vons dit. Un semblable sujet ne saurait encore être 
traité publiquement et convenablement ni dans un 
parlement, ni par aucun de ces hommes pratiques 
auxquels nous l'abandonnerions Volontiers. Puisqu'il 
en est ainsi, nous n'avons personne sur qui compter , 
et force nous est alors d'épuiser encore par nous- 
mêmes cette partie de notre tâche. Peut-être trouve- 
rons-nous, contrairement au dire des prédicateurs 
de l'isolement en toute chose, que les intérêts italiens 
ne diffèrent en rien des intérêts de tous ; mais on peut 
toujours assurer qu'ils s'y rattachent au moins, que 
le but auquel tendent nos espérances se confond avec 



DE l'iTALIE. 1^1 

celuiquepoursoiveDtces intérêts universels, miqnll 
est absolument le même. 

6. Est-il de rintérêt de la chrétienté que s'accom^ 
plisse la libération partielle des provinces ottomanes 
en passant sous la protection russe (ij ? C'est là, sans 
doute, la première question à poser, parce qu'elle 
roule sur un fait actuel et pressant. La Moldavie, la 
Valachie et la Servie sont déjà passées sous ce grand 
protectorat; la Grèce, sous la même protection mal 
équilibrée par deux autres puissances (2). 

Il ne reste donc plus que les quatre auti'es provin- 
ces : la Bulgarie y que l'on dit d^à prête à ce passage, 
la Bosnie qui s'y prépare, l'Albanie, et enfin Cons- 
tantin^le. Or , admettons que , grâce aux efforts de 
la diplomatie, ces quatre provinces restant en- 
core tous le joug ottoman passassent, comme la- 
Grèce , sous quelque protection collective , que sera-* 
t*elle, que deviendra-tdle au milieu de protectorats 
purement russes? Le bon sens et l'expérienee ne di* 
sentHlls pas qu'il y aura là une source inépuisable de 
difficultés, de querelles , de guerre , d'invasions, de 
misères locales,. de misères pour toute la chrétienté , 
durant des années et peut-être des siècles? U ne pa- 
rait pas possible qu'une génération éclairée, f(»rre, 
prévoyante et qui devrait être prudente, comme la 

(1) Cette protection nous parait un fait accompli. Nous serions 
presque tentés de changer ce mot par celui ôe domination ;jaàhj 
id comme partout, nous tenons à rendre telle quelle la pensée de 
l'auteur. Trad. 

(2) Là plus qu'ailleurs il s'est opéré, depuis que J'écrivais ced, 
des changements importants. — Et l'on voudrait supposer qu'il n'y 
en aura plus ! — Où est l'utopie ou de supposer une immobilité su- 
bite au milieu d'un mouvement jusqu'à présent conUnuel, ou à 
prévoir et à discuter 4e mouvement probable ? 



133 DBS ESPÉRANCES 

nôtre, apprête de telles destinées aux générations à 
venir. C'est ainsi , à parler vrai j qu'on en a agi jus- 
qu'à présent , qu'on en agit aujourd'hui même , car 
les dernières avanies russes dans la Servie sont d'Iiier 
et d'aujourd'hui encore , ainsi que la continuation de 
ce genre de protectorats simples ou complexes. Mais 
il n'est pas possible qu'il ne naisse pns de cette conti- 
nuation même quelque avanie plus grande , quelque 
usurj^tion intolérable de la part du très-haut et prin- 
cipal protecteur, laquelle éveillerait enfin l'attention 
générale. Alors il se fera quelque alliance, on trou- 
vera quelque moyen d'arrêter ou même de Jfoire recu- 
ler l'invasion russe. Cette invasion est la seule qui se 
fasse présentement ; elle parait dès lors la seule pro- 
bable, la Seule possible aux gens dont la vue est 
courte. Mais elle ne peut être qu'un tempérament 
transitoire^ elle ne peut d'aucune manière être le der- 
nier moyen , le mode définitif de la grande mutation ; 
elle laisse entière la question du dénoâment le ptus 
prompt, question sur laquelle la chrétienté doit se 
mettre d'accord un jour ou l'autre. 

7. L'intérêt suprême serait-il qu'il s'élevât sur les 
ruines de Tempire ottoman un empire chrétfen 
quelconque ? — Mais ce serait mettre à la place d'un 
Ëtat affaibli par sa vieillesse un État faible par sa 
nouveauté; cet État clirétien serait à tenir en tutelle 
comme l'État musulman aujourd'hui; ce serait un 
autre tempérament transitoire. L'expérience de l'État 
grec est concluante. Un empire grec à Constantinople 
ne serait qu'un agrandissement du royaume grec ac- 
tuel, et soit que cet Élat devînt, de royaume, empire, 
soit que Ton en fondât m semblable , les conditions 



i:^E L*1TAL1B. 133 

De seraient pas différentes. Les nations qui ont été 
longtemps eselaves^ peuvent bien recevoir l'indépen- 
dance et la liberté, mais non la sagesse et le pouvoir 
nécessaires pour en bien user. Le nouvel Etat chrétien 
serait ou russe ou autrichien ou anglais, comme au- 
jourd'hui le royaume grec et l'empire ottoman. La 
chrétienté pourrait donc y gagner en dignité , mais 
non sous le rapport de la tranquillité et du bon ordi*e. 
Les populations elles-mêmes ainsi réunies de force 
n'en tireraient guère avantage. Les races , les reli- 
gions différentes y lutteraient entre elles, et, chacune 
s'appuyant à Tune ou à l'autre des races et des reli- 
gions européennes, alimenteraient, augmenteraient 
la confusion parmi elles et chez les autres. Il est donc 
évident qu'un nouvel empire grec serait contraire à 
l'intérêt universel dé la chrétienté. Mais n'en soyons 
pas inquiets, ii serait plus évidemment contraire à 
Tambition de plusieurs nations chrétiennes. I)*où suit, 
au demeurant, que, soit par le bon, soit par le mau- 
vais motif, ce mode de changement ne parait pas non 
plus destiné à s'effectuer, et bien moins à durer; il 
ne serait encore dans tous les cas qu'un tempérament 
transitoire. — La question définitive reste donc tou- 
jours entière. 

8, Un jour ou l'autre, d'une manière ou de l'autre, 
il est probable que l'on sera forcé d'en revenir à l'idée 
simple et primitive d'un partage entier ou à peu près 
entier de l'empire ottoman en provinces à attribuer 
aux nations chrétiennes actuelles. Du reste, admet- 
tons qu'il fût réparti , non en provinces^ mais en pro- 
tectorats chrétiens , la question demeure la même : 
Entre qui seront-ils partagés? — Deux seules puis- 

n 



134 DES ESPÉRANCES 

sances chrétiennes sont, quant à présent , limStrophes 
à Tempire ottoman défaillant : ces.denx^là seules, l'Au- 
triche et la Russie, peuvent prendre directement leur 
part des dépouilles en Europe : tout ce qui ne dévien- 
dra pas russe d'une manière quelconque deviendra 
autrichien de quelque manière que ce soit ; tout C6 
qui ne deviendra pas autrichien deviendra russe. 
Les ambiguïtés dureront des années, des siècles, mais 
elles cesseront à la fin pour faire place, à ces faits sm*' 
pies et naturels qui sont comme les quantités cons^ 
tantes de Thistoire. Les choses arrivées à ce pmnt^ 
que les dépouilles ottomanes en Europe sotent deve- 
nues d'une façon quelconque une accession russe o^ 
autrichienne, je le demande à tout homme de bonne 
foi. Français, Italien, Anglais, Allemand, Espagnol, 
à tout Russe même exempt de préjugé, où se trouve 
en réalité le plus grand intérêt chrétien? Que ce so^ 
la Russie qui s'agrandisse ou bien l'Autriche? Qu'un 
empire aussi puissant, aussi ambitieux , aussi désireux 
d'une prépondérance universelle que la Russie, s'aug* 
mente ou s'avance de cette manière au midi et à l'oc» 
Qident? Ou bien que l'accroissement profite à un 
empire comme l'Autriche, moins puissant^ moins ty- 
rannique (sauf en Italie), si peu ambitieux de con- 
quêtes qu'il diffère celles-là même qui sont inévitables 
pour lui? Que l'embouchure du Danube soit laissée 
à qui n'en a ni n'en peut jamais avoir le cours ger-^ 
manique, à qui n'a et ne peut avoir d'autre intérêt 
qu'à la fermer? Que tous les progrès commerciaux de 
l'Allemagne soient soumis au caprice russe? Ou bien que 
cette embouchure et le cours inférieur de cette grande 
vole de communication des nations de l'Europe soient 



DE l'ITALIE. tSâ 

donnés à qui en a déjà tout le eours supérieur et de 
plus est intéressé à en tirer tout le parti possible pour 
6oi et pour les autres nations de l'Europe?— Qu'importe 
Je plus à la chrétienté que l'on ajoute par surcroit 
à la fermeture du Danube, la fermeture de la mer 
Noire, qu'on fasse de celle-ci un lac, une darse, un 
dock russe , où s'exçrcent et voguent tranquillement 
les flottes de cette puissance, pour descendre en un 
peu plus d'un jour dans la Méditerranée, pour tomber, 
en trois , sur le grand passage oriental d'Alexandrie 
et de Suez, et , en douze ou quinze, sur toute autre 
station navale, grecque, italienne, anglaise, française 
ou espagnole? ou bien que, le Bosphore et les Dar- 
danelles avec la côte occidentale étant soumis à l'Au- 
triche, non-seulement l'avantage de l'ouverture du 
Danube soit assuré à la chrétienté, mais encore celui 
de partager la mer Noire entre deux grandes puis- 
sances, de ne la laisser être le lac d'aucune d'elles 
exclusivement , une occasion et un moyen d'affecter 
un empire quelconque dans la Méditerranée? — Est- 
il ensuite de l'intérêt général de la dirétienté de con- 
céder tout cet accroissement de territoire à une puis- 
sance qui n'aurait qu'une compensation occidentale 
à donner, mais qui ne veut pas la donner et le dé- 
clare hautement, de préférence à une puissance qui 
ar des compensations nombreuses à offrir à l'ouest, au 
sud-ouest, au nord-ouest, et que l'on doit croire, d'a- 
près des exemples anciens et d'après sa modération 
présente, disposée à ces échanges de territoires aux- 
quels elle s'est toujours prêtée? Libre à chacun de me 
reprocher d'être préoccupé d^s intérêts italiens en 
proposant de pardlles compensations. Oui certaine- 



136 DES ESPÉBANCES 

ment, je m*ea préoccupe. Je n'écris précisément sur 
ce sujet que parce que tout ce qui s'y rattaclie sert 
lés intérêts italiens. Mais je m'en serais abstenu si je 
ne croyais ces mêmes intérêts universels autant qu'i- 
taliens, si je ne croyais qu'ils dussent paraître tels à 
tout lecteur sincère, italien ou étranger. C'est sans 
doute un intérêt italien que l'Autriche s'agrandisse, 
mais c'est aussi un intérêt chrétien universel que 
seule elle s'agrandisse ou du moins principalement, 
en se rattachant directement comme provinces, ou 
du moins indirectement comme protectorats, les pays 
possédés en Europe par l'empire ottoman ; attendu 
qu'il n'est pas xl'autre mode ni d'autre destination du- 
rable des dépouilles de la Turquie; attendu que l'Au- 
triche, sauvegarde et palladium de l'Europe à l'heure 
qu'il est, le sera bien plus encore à l'avenir; attendu 
que toutes les hésitations , tous les retards apportés 
jusqu'ici dans le dénoûment de la grande question 
ne sont provenus que des incertitudes de l'Autriche 
elle-même, et parce que, selon que durera ou cessera 
cette hésitation, continuera, au grave préjudice ou 
prendra fin à l'avantage de tou^, la grande révolution 
orientale. Et puisque me voilà loin des Italiens à pré- 
jugés mesquins, haineux, exclusifs, autant vaut-il 
que je m'en sépare tout à fait , ils m auro/it déjà laissé 
là depuis longtemps, moi et mon livre. 

9. Mais tout cela est-il réellement dans l'intérêt de 
l'Autriche? Quand cela serait, les hésitations autri- 
chiennes cesseraient-elles? — Procédons posément. Ce 
sont là deux questions différentes; éclaircissons-Ies, 
s'il est possible, l'une après l'autre. — Que le véritable 
intérêt de l'Autriche soit de transporter sa puissance 



principalement sur le Danube, c'est un point reconnu, 
si je ne me trompe, par beaucoup d'bommes distin- 
gués de cette cour, de cette cbancellerîe, d& cette aris* 
tocratie viennoise, qui n'est pas seulement très-noble 
et très-élégante, mais très-affable et très-éclairée; c'est 
un point reconnu surtout par l'aristocratie et par 
toute la nation hongroise. Ce prince Eugène de Sa- 
yoie> qui fut sans doute un des plus grands hommes 
d'Ëtatde cette monarchie. Pavait si bien reconnu , il y 
a déjà longtemps, que c'était son projet. Cet empire a 
dans sa nature de pouvoir se renouveler, H a pom* 
avantage de se transporter selon les temps, sans 
grande difficulté, sans se nuire. C'est la seule monar- 
chie qui ne soit pas constituée essentiellement d'une 
nation; qui ait duré et qui dure, toujours la même, 
en changeant de sujets. 11 y a eu , il y a une monarchie 
autrichienne, non une nation autrichienne. Xes popu- 
lations qui portent ce nom ne font pas la dixième par- 
tie des sujets de cette monarchie, qui se compose au^ 
jourd'hui d'Allemands autrichiens, d'Allemands non 
autrichiens, de Slaves bohémiens, de Slaves moraves^, 
de Slaves polonais, de Slaves illyriens, de Magiaires, 
de restes de Huns, sans compter d'autres débris de 
peuples; elle comprit aussi des Hollandais, de» Fran- 
çais et des Belges. Et voyez comme elle s'est laissé 
dépouiller ou s'est presque dépouillée elle-même de 
ces contrées sans rien perdre de sa nature, l'amélio- 
rant même, en se concentrant d'occident en orient. 
Le nouveau mouvement qu'elle ferait aujourd'hui ne 
serait que la continuation de cette concentration de 
territoires, de races et d'intérêts. Toutes les races des 
provinces turques sont slaves; les Moldaves, les Ya^ 

i2. 



138 DKS ESPÉRANCES 

laques, ies Bulgares, les Serviens, les Albanais et les^ 
Bosniaques ; tous , à Texception peut-être des Grecs 
delà Roumélie et du Fanar. I^s intérêts de ces diver- 
ses populations se concentrent tous sur ce Danube où 
sont déjà les intérêts hongrois, viennois, autrichiens 
proprement dits» autrichiens allemands et bohé- 
miens, c'est-à-dire tous ceux de la monarchie autri* 
chienne actuelle, moins les provinces italiennes etpo- 
Jonaises. Ainsi, en laissant ces dernières hors delà 
monarchie comme elfes sont hors des intérêts, et en 
concentrant la monarchie et les intérêts à la fois sur 
les provinces slaves danubiennes, il n'y a pas de doute 
qu'on ferait la plus grande concentration qui ait jamais 
été faite, soit par cette monarchie, soitpar toute autre. 
L'État qui en résulterait serait un des plus homogènes, 
des plus naturels, des mieux conformés pour la dé- 
fense, pour le commerce, pour la conservation et le 
progrès, qu'il y ait en Europe ou sur la terre. Ce se- 
rait non-seulement le rempart actuel de FEurope , 
mais si toutes les espérances chrétiennes ne sont pas 
déçues, ce serait un jour l'anneau qui réunirait la 
chrétienté de l'Europe à celle de l'Asie. — Songes, 
peut-être, utopies, arrangements faits sur la carte 
géographique! Oui, sans doute, si l'on fixe une épo- 
que; non certainement, si on la laisse indéterminée. 
L'exécution est difficile, je l'accorde; mais elle est iné- 
vitable , je ne crains pas de l'affirmer. A coup sûr, 
changer ainsi de contrées pour une grande monarchie 
est bien autre chose que changer de maison pour un 
particulier. A coup sûr, le mouvement oriental, la 
concentration sur le Danube implique l'abandon de 
provinces occidentales éloignées, et largesse vou- 



DB l'iTALIB. 139 

drait que de pareils abandons ne fussent pas faits 
sans des dédommagements assurés. Or il faut revenir 
à ce que nous disions en commençant : les liommes 
d'État autrichiens ont des devoirs spéciaux autrichiens 
et actuels ; quel que soit l'avantage à attendre pour 
la chrétienté et pour TAutriche elle-même, dans un 
temps à venir, du mouvement indiqué, ils doivent 
songer bien moins à l'une ou à l'autre qu'à l'Autri- 
che d'aujourd'hui. L'Autriche ne peut et ne doit 
abandonner rien sans être assurée d'une compensa- 
tion ; et elle ne peut attendre cette certitude d'un 
traité, d'une alliance seule, mais de plusieurs succès* 
si vement, d'un certain nombre de faits successif Sé 
L'Autriche peut cependant tendre à cela , elle le doit 
sans aucun doute; car si elle y tend, elle suivra sa 
nature, elle accomplira ses destins, elle obtiendra ses 
progrès nécessaires; si elle n'y tend pas, elle s'ap- 
prête une longue, une inévitable série d'hésitations, 
d'obstacles et de causes d'affaiblissement; car elle 
en viendra un jour ou l'autre à ce où elle aurait pu 
et dû venir d'abord ; car enfin si elle ne s'y décide 
pas d'elle-même, elle y sera poussée et forcée par les 
nations chrétiennes qui sont derrière elles, par celles 
qui lui sont incorporées sans cohésion réelle, par la 
chrétienté entière qui gravite sur elle, et dont le be- 
soin , le devoir, la mission est d'accomplir son mou- 
vement oriental (l). 

(I) Âa moment où J^écrirais ceci de TAutriche, il a para denx 
ouvrages importants et qui confirment en beaucoup de points mes 
opinions; bien que ni l*un nil*autre ne traite la question orientale, 
qui pourtant est la plus essentielle pour cette puissance. — Des fi- 
nances et au crédit publie de V Autriche , de sa dette , de ses res- 
sources financières et de son système d* impositions , avec quelques 



140 DES ESP^BÀKiCES 

1 0. La première et la principale impulsion viendra 
probablement de FAllemagne. Enfermée au cœur de 
l'Europe avec une seule plage maritime, qui même est 
dénuée de grande ports et à une. grande distance de 
toute communication avec l'Orient, la nation germa* 
nique ne peut prendre part au grand mouvement 
qu'en poussant devant elle l'Autricbe et la Prusse dans 
cette direction, c'est-à-dire, pour parler clairement, 
rAutriche sur les provinces turques , la Prusse sur 
les provinces polonaises. — C'est là soulever une autre 
grande question, je le sais, et je sais que quelques-uns 
en souriront plus que jamais; mais c'est peut-être le 
Cas de répéter le proverbe vulgaire : Rira bien qui 
rira le dernier. Oit ^ encore une fds, je ne parle ni 
d^années , ni de lustres , ni même de «ècles ; je parie 
d'un avenir indéterminé^ mais pourtant susceptible 
d^étre prévu ; et je ne parle pas seulement à des gens 
tellement impressionnés du présent qu'ils ne sachent 
pas jeter leur regard vers l'avenir. Je m^étais proposé, 
en commençant, de ne pas compliquer la question ita- 
lienne de la question polonaise , bien qu'elles soient 
semblables. Mais quoi ? de même que le mensonge 
entraîne le mensonge, la vérité appelle la vérité, la 
francliise amène la franchise, et je m'aperçois qu'il 
m'est impossible de traiter complètement unequestion 
sans l'autre. La Pologne et l'Italie sont les deux na- 
tions souffrantes de la chrétienté ; la Pologne et l'Italie 

rapprochements entre ce pays^ la Prusse et la France ^ par M. L. 
Te{i;obor8ki , conseiller privé au service de S. M. Femperear de 
Russie , auteur de l'ouvrage sur TinstrucUon publique en Autriche. 
Paris, 1848. — Oesterreich und ihre Zukut^ft, Amburg , 1843; 
brochure qui sert à prouver que rAutriche sera poussée même par 
rAUemagne, 



DB L'ITALIS, 14 ( 

sont les deux nations opprimées, mais non pas mortes, 
non pas destinées à périr. Il est donc nécessaire de les 
constituer de préférence à tout État nouveau, à aucun 
empire grec ou slave ,,oii quoi qu'il puisse être, si Ton 
veut toutefois assurer la constitution , l'organisation, 
rétablissement, la paix durable de la chrétienté, sa 
conservation et ses progrès. La Pologne est beaucoup 
plus bas que l'Italie ; elle n'a pas comme nous de prin- 
cipautés nationales ; elle n'a pas seulement le quart (1) 
de ses provinces courbées sous le joug étranger, elle 
les a toutes. Mais la Pologne a une nationalité plus 
récemment perdue, et, disons tout, beaucoup mieux 
défendue. La Pologne a des souvenirs récents qui 
excitent l'admiration ; elle a les sympathies et les vœux 
de toute la chrétienté. Peu importe qu'elle semble au- 
jourd'hui voisine de sa destruction, plus éloignée que 
jamais de toute résurrection : les nations chré- 
tiennes NE PEUVENT PEBiB. L'Irlande n'a pas péri 
en sept siècles d'une oppression qui put aussi paraître 
une destruction. L'Irlande va se relevant de nos jours, 
en se servant des moyens laissés à sa disposition par 
une servitude qu'on pourrait appeler liberté par com- 
paraison (2). La Pologne se relèvei*a aussi dans un , 
deux, sept siècles et plus, par les moyens, par les 

(1) L'Italie n'en a pas le quart. Voyez notre note page 92. Tbàd. 

(2) Tout en sympathisant autant que personne avec l'Irlande, nous 
ne saurions voir un moyen de salut pour elle dans la résurrection 
de sa nationalité. Qu'est-ce qu'elle en ferait ? Ce qui peut et doit , 
sel(^n nous , assurer le bonheur de l'Irlande , c'est son affranchis- 
sement complet , aussi complet que celui de l'Ecosse. 

D'ailleurs que deviendrait l'Europe , si toutes les petites nationa- 
lités plus ou moins anciennes et légitimes voulaient se relever ? 
L'agglomération des peuples par rassimilation est, ce nous semble» 
rouvre la plus belle de la Providence. Trad. 



143 DBS E^iPB&AMCES 

haines qu'elle puisera dans une servitude la plus bar** 
bare, la plus complète qui fut Jamais. Mais la Pologne 
se relèvera^, si elle aussi saisit les occasions , si elle- 
même guérit ses propres infirmités, si elle abandonne 
ses propres préjugés , si elle répudie les exclusions et 
fraternise avec les nations chrétiennes , surtout avec 
l'Allemagne , sa noble voisine. Les nations slaves en- 
vahirent Jadis à la manière des barbares les popula- 
tions germaniques ; elles s*enchevétrèrent , elles se 
mêlèrent les unes avec les autres. Il serait désormais 
difficile ou plutôt impossible de les disjoindre. Il y 
eut autrefois un royaume polonais*prussien; il faudra 
forcément qu'il y ait un royaume prussien-polonais. 
Les unions contre nature ne durent pas; celles qui 
sont naturelles se renouvellent. Ne pas vouloir accep- 
ter celles-ci serait se vouer éternellement à souffrir de 
celles-là. La Pologne eut des princes allemands, mais 
séparés , et elle ne fut rien ; quand elle aura des rois 
allemands réunis, elle sera tout ce qu'elle peut être; 
elle sera l'autre rempart, l'autre puissance intermé- 
diaire entre l'Europe et l'Asie , de la chrétienté fu- 
ture (l). L'Autriche ne peut s'avancer vers l*Orient 
sans que la Prusse avance elle-même. La nation ger< 
manique a été de tout temps invincible dans ses im- 
pulsions. Barbare, elle envahit le midi ; civilisée, elle 
envahira cet orient de l'Europe, qui, de la Baltique à 
l'Adriatique , est dégarni de populations. Il y a des 
années, l'accroissement démesuré de la population 
dans l'occident de l'Europe fut très-bien aperçu de 

(I) Nous regrettons que Fauteur n'ait fuit qu'énoncer cette corn' 
binaison prussienne-polonaise que nous ne comprenons pas assez, 
mais qui nous parait de la plus haute importance. Tbao. 



DB l'iTALIE. 14 s 

tout le monde, par eeux qui n'étaient pas économistes 
comme par ceux qui l'étaient. Un de ces derniers, 
Malthns, s'avisa, non-seulement de démontrer ce que 
tout le monde savait ^ mais de proposer, lui ou son 
école, un remède auquel personne ne songeait, c'est- 
à-dire que chacun ne dépassât pas un nombre déter- 
miné d'enfants, et la moyenne établie fut de 3 1/2 ou 
3 1/4, s'il m'en souvient bien. Folies I La civilisation , 
c'est^-dire la Providence a donné, elle donne encore 
le remède : les terres vacantes, qui sont en grand 
nombre dans l'univers, la colonisation, la translation 
des populations trop serrées au milieu de celles trop 
clair^semées ; remède très-ancien , à vrai dire , mais 
auquel ne pensa pas assez l'école de Malthus, mauvaise 
en économie politique , pire encore en histoire. A 
Dublin, à Cadix, en Sardaigne, en Grèce, enSilésie, 
à Stockhotm, les populations ont laissé de côté le re- 
mède de Malthus et pris celui de la Providence. 
L'Allemagne en a usé comme elle l'a pu , au moyen 
des transmigrations maritimes, mais déjà elles ne lui 
suffisent plus, et elles lui suffiront moins de jour en 
jour. Il lui faut un débouché continental, le seul qui 
puisse suffire désormais à ses besoins propreç et à ceux 
de l'Europe ; une translation de population s'opérant 
par toutes les voies de l'industrie , du commerce, du 
service militaire, de l*agriculture. Tant que les parle- 
ments et les hommes d'État s'en tiendront à discuter 
de petits remèdes partiels , ils ne seront rien de plus 
que de nouveaux disciples de Malthus ; ils pourvoiront 
aux exigences du moment pour deux ou trois ans, pour 
une province ou pour une ville ; mais ils retomberont 
eniuite dans ce qu'ils appellent crises commerciales , 



t44 DBS BSPÉBàNGES 

crises agricoles, crises prolétaires, crises démocrati- 
ques, et qui ne sont que des crises de populations con- 
densées, qui n*ont pas de débouchés suffisants pour 
s^étendre au large. Ouvrez les soupapes de TOrient au 
trop-plein des populations européennes ; c'est là votre 
r^Ie^ c'est le devoir d'iiomraes d'État qui ne se con* 
tentent pas de graiideurs et de gloires viagères; le 
reste sera fait par les populations elles-mêmes. Il 
suffît, pour que les eaux reprennent leur équilibre, 
de leur ouvrir des issues ; mais si on les leur tient 
fermées , elles brisent l'obstacle et portent le ravage 
où elles auraient rendu d'utiles services. Que rAlie'» 
magne ait à peupler l'ori^it de l'Europe , ce n'est pas 
là nne utopie; c'en est une, au contraire, de croire 
qu'il puisse être peuplé par d'autres que parles Alle« 
mands, qui en sont voisins ; c'est une utopie de penser 
à fonder là de nouveaux États n'ayant qu'une popu* 
lation rare, à côté de ceux qui en surabondent; la 
pins grande utopie est de supposer qu'aucune puis* 
sanee humaine soit capable d'arrêter le grand mouve- 
ment orientai, et, ce qui serait bien pis, d'en faire un 
dans une direction opposée. Il peut arriver qu'on le 
tente; il peut se faire que les deux flots, les deux 
énormes vagues se rencontrent; il y aurait sans dCHite 
alors un choc , une tempête terrible , et il peut arriver 
que le flot venant d'Orient ait le dessus une ou plu- 
sieurs fois ; mais celui d'Occident, la vague condensée 
de cent cinquante millions d'hommes civilisés qui 
ont besoin de s'étendre , ne saurait ne pas refouler à 
la fin le flot rare de cinquante millions d'habitants 
disséminés, qui ont besoin de condensation. L'utopie 
n'est pas du cAté de ceux qui prévoient la continua- 



DE L'iTALIE. * 145 

tion d'un mouvement commencé et progresfsif , mais 
de la part de ceux qui se flattent de pouvoir changer 
la directicm d'un pareil mouvement. 

11. Bu reste, s'il était possible que rAliemagnene 
fît pas avancer rAutriche , la France ferait avancer 
l'Allemagne. — Mais ayant à parler de la France en 
Italie, et ne pouvant dès lors éviter de froisser ce qui 
me parait des préjugés , sincères chez quelques-uns , 
affectés chez d'autres, autant vaut-il que je les atta- 
que directement. Les haines, les rancunes^ les repro* 
ches exagérés contre la France , ont commencé au 
temps où elle nous a tyrannisés. Tout cela était natu- 
rel et excusable alors : il est naturel et excusable de dé- 
passer les bornes de la justice quand on a ses propres 
tyrans à juger ; d'autant plus que , sauf les exceptions 
( souvent signalées par Botta) , la France ne nous en- 
voyait alors que la lie des Français, selon l'usage de 
tous les maîtres étrangers. Mais le préjugé aurait dû 
cesser, et, pour autant qu'il est permis de le dire d'un 
préjugé, il aurait du se tourner ailleurs, quand la do- 
mination passa ailleurs. Il ne cessa pourtant pas y et 
les rancunes comprimées éclatèrent alors sans risque, 
non sans lâcheté, car il y eut en même temps des 
flatteries pour les maîtres nouveaux. Pauvre Aliiéri I 
on lui flt prendre une indigne part à tout cela en pu- 
bliant ce Misogallo^ ouvrage posthume de toute ma- 
nière, qu'il avait écrit contre une tyrannie vivante. 
Les gens de bien, les cœurs droits et généreux , c'est- 
à-dire, l'immense majorité des Italiens, n'eurent que 
du dégoût pour de tels excès , et le préjugé ne passa 
pas des cours aux peuples. Mais bientôt les dissen- 
sions, les irritations , les variations , les faiblesses du 

13 



I4<) DES BSPBBANCES 

nouyeau gouvernement et du nouveau parlement 
français décréditèrent la nation entière près de beau- 
coup de personnes^ dont l'esprit n'était ni assez fort ni 
assez éclairé pour voir que c'étaient là les torts, non de 
la nation française en particulier, mais de toute révolu- 
tion en général ; que c'étaient des fluctuations cessant 
peu à peu après la tempête. Cependant ces révolutions 
avortées eu Italie, pour lesquelles on avait espéré l'ap- 
pui de la France, et qui ne reçurentquede mauvais con- 
seils d'une poignée de révolutionnaires français, firent 
descendre le préjugé des courtisans dans la bourgeoi- 
sie, et l'opinion italienne, fourvoyée eu haut et en bas, 
se réuAlt presque toute contre la France (f). Alors ce 
Alt un déchaînement, un débordement de discussions 
raisonnées en apparence, d'injures en réalité, qui 
n'est pas encore fini. On jeta les hauts cris de toutes 
parts , à qui mieux mieux. Les gens de lettres italiens, 
négligés en France , comme en Angleterre et parfois 
en Allemagne, par la bonne raison que plus on écrit 
librement dans un pays , moins on fait attention à ce 
qui s'écrit ailleurs sans liberté ; les gens de lettres ita- 
liens, peu au courant des autres littératures, et, par 

(I) Nous croyons de notre devoir de redresser ici deox faits im- 
portants : 

i*" àacune des trois révolutions qui ont éclaté en Italie depuis ISI5, 
celles de Naples en I820, de Piémont en I82I, et de iltalie centrale 
en 1831 , n*a avorté (falhU)) : au contraire, elles ont toutes réussi, et 
sans être souiUées par le moindre attentat , ni contre les personnes 
ni contre les propriétés: peut-être l'auteur veut-il dire qu'elles ont été 
toutes étouffées parTintervention autrichienne; ce qui fait une diffé- 
rence énorme, dont nous n^avons pas besoin de Urer les conséquences. 

2' Après 1830 , il y eut de la part de la France plus que les mau- 
vais conseils de quelques révolutionnaires; il y eut la proclamation 
formelle du principe de non-intervention; ce qui fait une autre 
différence du même genre. Trad. 



DB l'ITALIE. 147 

suite, des autres négligences étrangères à leur égard, 
mais blessés journellement de celle des Français, fu- 
rent les premiers et seront peut-être des derniers à 
crier contre l'ignorance et la légèreté française. Les 
classiques surtout (je ne parle pas de ceux qui , après ^ 
avoir étudié l'art antique dans ce qu'il offre de mer- 
veilleux, savent l'employer à la manière des anciens, 
conformément aux besoins du temps actuel , mais de 
ceux qui , ne sachant pas sortir eux-mêmes de l'imita^ 
tion matérielle et restreinte , veulent empêcher les au- 
tres d'en sortir) ;. les classiques exagérés, dis-je, après* 
avoir attaqué un Manzoni et soulevé l'opinion italienne 
non eonti'e lui , mais contre eux-mêmes , se donnè- 
rent carrière -et eurent beau jeu contre les écrivains 
étrangers ; confondant chez eux Tusage et l'abus de 
l'indépendance littéraire, ils se déchaînèrent con- 
tre tous les romantiques , modérés ou exagérés , alle- 
mands, anglais et français, contre ces derniers surtout, 
qui, plus connus, furent l'objet d'un courroux particu- 
lier : sans tenir compte que la littérature française est 
en tout la plus classique parmi les modernes ; qu'en 
France, plus qu'ailleurs , on a crié contre les innova- 
tions et les exagérations ; et que cette mode contre la- 
quelle on rompt encore , bien inutilement , tant de 
lances parmi nous, y est déjà passée. Les philoso- 
phes se joignirent à eux , justement indignés contre 
la mauvaise philosophie française du siècle dernier, 
et contre celle du siècle présent qui ne l'a pas suffi- 
samment corrigée. La ligue se grossit des théologiens, 
des bons chrétiens , et des bons catholiques , non 
moins justement révoltés contre l'impiété des uns et 
contre la nouvelle catholicité peu orthodoxe des au- 



148 DBS ÉSP£AANC£S 

très ; mais sans faire attention que ce sont là eoisore 
des erreurs qui touchent à leur fin , des symptômes 
d'un retour à la Térité. A tous ces adversaires se réu- 
nirent enfin beaucoup dltaliens animés d'un amour 
généreux de la patrie y assumant généreusement la 
tâche de la défendre contre la calomnie , et de lui 
rendre le sentiment de sa propre nationalité, mais qui 
ne tiennent pas assez compte ni de ce qu'il peut y 
avoir d'accusations vraies au milieu de calomnies , 
ni de ce qui constitue aujourd'hui la bonne nationa- 
lité. Ils ne comprirent pas assez le caractère essentiel, 
la nature des nations chrétiennes civilisées, qui ont 
pour but Famour et non la haine , l'indulgence et non 
les récriminations naturelles , le rcgpprochement et 
non les exclusions , la juste appréciation des moyens 
de chacune , l'association des intérêts , des connais- 
sances, de toutes les activités, au sein de la chrétien- 
té, et non cette exaltation de soi-même et ce déni- 
grement des autres , qui était le propre des sociétés 
antiques (1). Il serait temps cependant^ il serait néces- 

(I) Nous voudrions bien que tout le monde Teût compris mieux 
que les Italiens ; mais nous n'osons pas le croire. 

Cependant , convaincu qu'en Italie personne n'ignore que la 
France est le pays du monde où l'on trouve plus de bienveillance 
pour les étrangers, nous ne voyons véritablement pas sur quels 
témoignages l'auteur pourrait appuyer l'assertion d'une si forte 
inimitié entre les deux pays. Nous savons, au contraire, que ce 
dicton : Les rancunes entre les italiens et les français n'ont 

PAS PLUS DE consistance QUE LES DÉPITS ENTRE LES AMANTS , CSt OD 

ne peut plus répandu dans la Péninsule , et que le patriotisme si 
pur de Maiizoni y fait toujours retentir ces paroles : La haine pour 

LA FRANCE ! POUR CETTE FRANGE ILLUSTRÉE PAR TANT DE GÉNIE ET 
PAR TANT DE VERTUS ! D'OÙ SONT SORTIS TANT DE VÉRITÉS ET TANT 
d'exemples! pour CETTE FRANCE QUE L'O^Ï NE PEUT VO» SANS 
ÉPROUVER UNE AFFECTION QUI RESSEMBLE A L'AHOUR DE LA PATRIE* 



DB L'iTALIfi. 149 

saire gue tous ces préjugés cessassent-d'exister. Gomme 
il n'est pas possible, en définitive, de faire disparaître 
de la terre cette France si odieuse, ni de l'éloigner de 
nous, il serait bon de la juger seosément , de calculer 
tranquillement ses probabilités, pour voir quelle doit 
être son influence , bonne ou mauvaise , mais inévi- 
table, sur les probabilités italiennes. A rien ne sert de 
dire qu'on ne veut pas de cette influence, qu'on ne 
veut pas. faire dépendre notre avenir de l'avenir de la 
France; comme si l'avenir de chaque nation chré- 
tienne ne dépendait pas de celui de toutes, et plus 
encore de celui des nations les plus voisines. Comme 
si le voisinage de la France^ était un fait dont on pût 
se débarrasser avec des haines et des mépris. La 
France n'est plus l'adversaire contre lequel il faut 
diriger, je ne dis pas les haines, qu'il ne faut^ourner 
contre personne , mais les efforts. La France n'est pas 
et ne sera jamais maîtresse chez nous ; elle a intérêt 
à diminuer la domination étrangère en Italie; elle est 
notre alliée la plus naturelle , notre principal auxi- 
liaire à l'occasion , et il en sera ainsi d'autant plus 
que son gouvernement sera mieux assis. Ou pourrait 
aussi appliquer à la France ce beau principe, que les 
nations chrétiennes ne peuvent mourîr, que dès lors 
elles doivent guérir ; car, en jetant un regard attentif 
et bienveillant sur la France, on verrait que la gué- 
rison y est beaucoup plus avancée qu'on ne le dit chez 
nous (1), et que, revenant à ces habitudes de civiiisa- 

ET QBE L'ON NE PEUT QUITTER SANS QU'AU SOUTENIR DE L'AYOIR HA- 
BITÉE IL NE SE MÊLE QUELQUE CHOSE DE MÉLANCOLIQUE ET DE PRO- 
FOND QUI TIENT DES IMPRESSIONS DE L'EXIL. TRAD. 

(1) Et beaucoup plus que partout ailleurs. Nous avons dit et nous 

13. 



150 DES BSPERÀt<rcC6 

tion et de piété qui la distinguaient autrefois , elle va 

maintenoas que les révolutions sont toujours nui8U)Ies aux géné- 
rations qui les entreprennent. Mais il faudrait renoncer tout à fait 
au sens commun pour nier que la Proyidence s'en sert souvent 
pour châtier ces mêmes générations et pour améliorer le sort de 
celles qui leur succèdent L'histoire nous en fournirait des exem- 
ples sans fin , si TAugleterre et la France n'étaient pas sous nos 
yeux pour nous dispenser de les chercher plus loin. C'est en sor- 
tant de leurs sanglantes révolutions que ces deux nations se sont 
trouvées plus puissantes que jamais, si puissantes que, réunies, 
elles pourraient à elles seules dicter la loi au monde entier. 

Voici ce que Joseph de Maistre écrivait de la révolution française 
à une dame de sa connaissance : « II faut avoir le courage de l'a* 
« vouer, madame, longtemps nous n'avons point compris la révo- 
« lution dont nous sommes les témoins , longtemps nous l'avons 
« prise pour un événement; nous étions dans l'erreur : c'était une 
« époque, et malheur aux générations qui assistent aux époques du 
« monde.'.,. Pour nous, madame, contentons-nous de savoir que 
« tout a sa raison que nous connaîtrons un Jour... Au lieu de nous 
« dépiter contre un ordre de choses que nous ne comprenons pas , 
« attachops-nous aux vérités pratiques. Songeons que i'épithèle de 
c< très-bon est nécessairement attachée à celle de très-grand ^ et c'est 
« assez pour nous. Nous comprendrons que sous l'empire de I'être 
« qui réunit ces deux qualités , tous les maux dont nous sommes 
« les témoins ou les victimes ne peuvent être que des actes de Jus- 
« tice ou des moyens de régénération également nécessaires... Nés 
M trop mal à propos, trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes 
« les horreurs de la tempête , sans pouvoir Jouir de ce soleil qui ne 
« se lèvera que sur nos tombes. Assurément Dieu n'a pas remué 
« tant de choses pour ne rien faire ; mais, franchement, méritons- 
« nons de voir de plus beaux Jours, nous que rien n'a pu convertir, 
« Je ne dis pas à la religion , mais au bon sens , et qui ne sommes 
« pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles ? » 

Nous savons que le soleil dont parle Joseph de Maistre n'éclaire 
pas ces aveugles qui sont les véritables auteurs des révolutions ; 
mais, qu'ils nous le disent de bonne foi, où et quand a-t-il existé une 
nation de trente-quatre millions d'êtres humains, non agglomérés 
par castes sous l'empire d'un despote , mais associés sur le pied 
d'une égalité presque parfaite et marchant tous ensemble vers un 
but commun? 

C'est là. nous n'en doutons pas, la nouvelle époque du monde ^ 
que la Providence préparait dans ses voies impénétrables , et dont 
la révolution française n'a fait que briser les portes. Trad. 



DR liXÂLIB. lâl 

prenant ees allures sérieuses , ce caractère solide qui 
ne peuvent manquer à quelque nation que ce soit^ 
appelée à discuter ses propres intérêts. Bu reste je ne 
puis indiquer ici toutes les guérisons qui se sont opé- 
rées là depuis p^u d'années , tous les pas qui s'y sont 
faits , et je me borne à mentionner ceux qui se font 
au sujet de la question orientale. — Il y a quelques 
années, nous l'avcms dit, la France fut, contrairement 
aux lois.de sa nature , l'alliée de la Russie , puis Tai- 
llée soupçonneuse de l'Angleterre. Mais elle est re- 
venue aujourd'hui de l'une et de l'autre erreur. Elle 

I est revenue absolument de la première , soit d'elle- 

I même 9 soit plutôt par suite des dédains russes. Elle 

n'a peut-être pas assez répudié la seconde, car la 

I France, comme l'Italie, n'est pas seulement légère , 

elle est encore obstinée dans ses antipathies natio- 
nales. Mais la France semble au moins avoir rencmcé 

I désormais à la pensée de prendre pied, au lieu de 

l'Angleterre, dans cette Egypte, qui ne peut avoir une 
grande valeur ni pour l'une ni pour l'autre , que 
comme passage vers l'Orient ultérieur^ et qui dès 
lors en a d'autant plus pour l'Angleterre , que ses 
établissements dans l'Inde sont bien autrement im- 
portants que les établissements microscopiques de 
Bourbon , de Pondichéry et de Mahé. L'Angleterre 
aurait certainement péri tout entière , plutôt que de 
céder sur une question qui est vitale pour elle, et se- 
condaire ou même de pure vanité pour la France. 
C'est donc un grand progrès de la part de celle-ci , 
que d'avoir renoncé à une concurrence inutile autant 
qu'impossible. Je suis porté à croire aussi qu'elle aban- 
donne peu à peu cette autre erreur de s'isoler, dans 



153 DBS ESPÉfiANCES 

laquelle elle est tombée dernièrement y et dont elle a 
donné ainsi Tidée à nos écrivains qui ne JBont pas 
inventifs. Eu effet , c*est là une idée vaine pour la 
France, bien qu'elle soit beaucoup plus puissante que 
nous, et puisse paraître pouvoir se sufûre à elle-même. 
L'isolement peut durer, ou plutôt s'affecter un an ou 
deux, pour satisfaire quelques hommes politiques popu - 
]aires;mais en réalité, au milieu de ce xix^ siècle , un 
isolement véritable ne peut durer, même deux ans, et 
les Français, prompts à revenir d'une erreur, comme à 
s'y précipiter, sont déjà désabusés de celle-là. Avec 
leur promptitude d'intelligence , ils comprendront 
bientôt , s'ils ne le comprennent déjà, que leur véri- 
table intérêt dans la question 4'Orient , est de ne s'y 
avancer ni isolés, ni alliés de la Russie, ni peut-être 
des Anglais , mais de l'Autriche surtout En premier 
lieu , parce qu'il importe à la France, plus qu'à per- 
sonne , que la Russie , son ennemie naturelle et anti- 
pathique, ne s'agrandisse pas à l'occident , d'où suit 
qu'elle a intérêt à aider l'Autriche à prendre le plus 
possible, afin que la Russie prenne d'autant moins. 
Ensuite, parce que la Russie ne pourra jamais se déci* 
der autrement que par force à donner des compensa- 
tions occidentales, et qu'on ne pourra la conti*aindre 
à les donner qu'avec l'aide de l'Autriche ; parce qu'on 
en obtiendra plus facilement de l'Autriche, qui depuis 
longtemps y est habituée et en a plusieurs à donner à 
diverses puissances intermédiaires , qui à leur tour en 
donneraient à la France ; parce qu'il serait de l'avan- 
tage particulier de celle-ci, qu'il se formât dans la mer 
Noire une puissance navale autrichienne, puissance 
qui serait la seconde dans cette mer, et la quatrième 



DE l'iIALIB. IÔS 

dans la Méditerranée, ce qui rendrait d'autant plus 
difficile que Tune ou l'autre devint jamais maîtresse 
sur ces deux mers ; enfin , parce que cette indépen- 
dance de l'Italie , qui est notre vœu , est aussi dans 
l'intérêt de la France, qui est et sera toujours la 
grande puissance destinée à rallier autour d'elle les 
États occidentaux de second ordre ; ne pouvant les 
craindre comme rivaux , elle a intérêt à s'en faire des 
alliés forts. Que l'on refuse à la France tout amour 
désintéressé de la civilisation ou du christianisme , 
toute générosité, toute vertu, mais qu'on ne lui refuse 
. pas du moins cette promptitude d'esprit et d'action , 
qui suffit pour apercevoir et poursuivre ses intérêts 
propres. Les passions, restes misérables de toutes les 
révolutions, pourront lui troubler la vue pendant 
quelques années ; mais elle s'éloigne de ses révolu- 
tions^ mais elle se débarrasse de ses mauvaises pas- 
sions, elle s'affermit chaque jour et s'éclaire sur ses 
véritables intérêts^ qui sont les intérêts européens et 
italiens (l). La France a déjà eu sa dépouille directe de 
l'empire ottoman ; d'autres provinces outre-mer se- 
raient à peu près nulles pour elle , en comparaison de 
celle-là. Alger lui suffit, elle en a même trop ; les ac- 
croissements de territoire, qui sont l'objet de son am- 
bition, ne peuvent être que continentaux. Cette ambi- 
tion poussant Tltalie , rAutriche et la Prusse vers 
l'Orient^ est bonne pour l'Europe en général , et pour 
l'Italie en particulier. Les intérêts de la France , non 

(I) Je continue à noter les faits nouveaux survenus dans le peu 
de mois qui se sont écoulés depuis que <:eci est écrit. La querelle 
entre une partie du clergé et Tuniversité 6*est aigrie; mais déjà il y 
a tout lieu d'espérer une solution définitive à ces graves difficultés. 
Le moindre vent parait une tempête aux gens peureux. 



154 DBS ESPÉRANCES 

moins que ceux de rAutriche, se confondent désor- 
mais avec ceux de lltaiie. Mais avec cette différence, 
que ceux de la France sont tels dès à présent , tandis 
que ceux de rAutriche ne le seront qu'autant qu'elle 
se sera mise en mouvement , soit par elle-même , soit 
par l'impulsion d'autrui. — L'Italie verra aussi , et 
poursuivra ses véritables intérêts quand elle aura 
pour l'éclairer et la conduire , soit un de ces grands 
princes , soit un de ces grands écrivains auxquels est 
réservé non-seulement le pouvoir de s'élever au-dessus 
des opinions vulgaires , mais celui de les changer. 

12. N'est-il pas à craindre cependant, si tout cela 
est de l'intérêt de la France et des autres États , que 
l'opposition de l'Angleterre n'ait à y mettre obstacle ? 
Ce tyran des mers^ l'ambitieuse, l'avare, la perfide 
Albion, ne viendra-t-elie pas, selon son habitude, em- 
pêcher le bien de tous pour s'assurer à elle-même le 
monopole de tout? C'est encore là un singulier pré- 
jugé qui chez quelques-uns s'allie à celui non moins 
injuste contre la France , tout en venant lui-même de 
la France et de tout ce qu'il y a dans ce pays de moins 
éclairé, de moins avancé. On lit peu les feuilles an- 
glaises en Italie, et le peu qui s'en lit, tant à cause de 
la différence du gouvernement que de la langue ou 
jargon parlementaire qui lui est particulier, est en- 
tendu de fort peu de personnes. Je m'en remets toute- 
fois à ceux-ci , ne voulant pas faire une nouvelle 
digression pour persuader mes compatriotes , contrai- 
rement à ce que disent les journaux français, que les 
conquêtes anglaises dans l'Inde , semblables pour 
l'illégitimité à toutes les conquêtes, ont été faites 
beaucoup moins inhumainement que celles des Por* 



DE L ITALIE. 155 

tegais , des Espagnols , des Français , et aussi des 
Anglais d'autrefois ; que ce sont les seules parmi les 
modernes dont les conquérants aient eu à rendre 
compte (plus ou moins sévèrement , il n'importe) à un 
tribunal public ; qu'elles furent constamment défen- 
dues d'abordy et désapprouvées, une fois faites, par la 
Compagnie des Indes, association mercantile, plus 
avide de dividendes que de domination : d'où suit 
qu'elles ont ;eu plutôt pour cause la nécessité ou l'am- 
bition particulière des gouverneurs, que celle de la 
nation entière ; qu'il est à croire dès lors que ces gou- 
verneurs, rapprochés de la mère patrie par le passage 
à travers l'Egypte, ne pourront plus en entreprendre 
ainsi à leur gré, ou devront les abandonner, comme 
cela s'est déjà vu pour le Gaboulistan; que la guerre 
n'a pas été portée en Chine pour empoisonner les Chi- 
nois avec de l'opium, mais à l'occasion de l'opium, 
pour en finir tout à fait avec des usages commerciaux 
barbares, trop longtemps endurés par toutes les na- 
tions chrétiennes , ou plutôt par l'effet de la tendance 
inévitable d'une civilisation plus avancée à envahir 
celle qui l'est beaucoup moins ; que l'abolition de 
l'esclavage des noirs, imposée forcément par Wilber- 
force et par d'autires chrétiens et vrais philosophes, 
au gouvernement et à la nation anglaise , à qui il a 
coûté un billion , n'a jamais été et n'a pu jamais être 
une spéculation, ni commerciale ni politique; ainsi de 
suite. Il serait encore plus long de désabuser nos dé- 
prédateurs sur tout ce qu'ils appellent outre-monts 
et outre-mer. Au surplus^ cette puissance, qui a sans 
doute aussi ses plaies, saura probablement les guérir 
bien avant que chacune des autres puissances en ait 



156 DBS ESPÉBàNGES 

fM avec le»-8iennes. Je laisse tout cela, et j'en viens 
au même argument ûnal que pour la France. Que l'on 
croie tant qu'on le voudra l'Angleterre très-intéressée^ 
mais qu'on la croie du moins intéressée avec cette 
intelligence éclairée qu'on ne peut lui refuser. — Cela 
posé, observons d'abord cette impulsion britannique 
vers tous les points du globe, impulsion qui offre cer- 
tainement , qu'on s'en inquiète ou qu'on l'envie , un 
spectacle plein d'espérances pour toute la chrétienté. 
Observons ensuite que de toutes ces impulsions , la 
principale y sans comparaison , est vers l'Orient. Il y a 
là plus de cent millions de sujets anglais ; c'est là 
qu'est la plus forte consommation des marchandises 
produites par rAngleterre, la production de celles dont 
la consommation et l'emploi sont chez elle le plus 
considérables ; c'est là que sont les intérêts princi- 
paux du commerce, de la puissance, de la gloire, des 
familles de la Grande-Bretagne. Be là, pour l'empire 
britannique, la nécessité de s'ouvrir une route beau- 
coup plus courte par l'Egypte ; de là aussi la certitude 
qu'il voudra conserver cette route à quelque prix que 
ce soit, et la probabilité qu*il se l'assurera et se l'ou- 
vrira de plus en plus ; et voici par-dessus tout le 
grand intérêt britannique dans la question turque. A 
côté de lui, toutes les conquêtes, tous les protectorats 
auxquels l'Angleterre pourrait prétendre, ne sont rien ; 
ce sont de ces prétentions que peuvent bien mettre en 
avant, ou engager même, un ambassadeur, un amiral, 
un consul , mais auxquelles ne s'arrêtent pas le gou- 
vernement et la nation ; ce qui fait que d'ordinaire 
elles sont bientôt abandonnées. L'Angleterre a plus de 
conquêtes qu'elle n'en désire ; elle commence à sentir 



DE L*ITALIE. 157 

le poids de son empire. Elle a plus de contrées iDM)i- 
tées qu'elle n'en peut peupler ; elle a plus de colonies 
qu'elle n'a de profits à en tirer; elle a peut-être plus 
de postes maritimes qu'il ne lui est nécessaire pour 
maintenir sa prépondérance sur les mers, et s'il lui en 
manque quelqu'un , elle le prendra probablement 
sans scrupule ; mais elle le prendra aussi restreint 
que possible, afin qull lui coûte d'autant moins, comme 
elle a fait à Aàen et dans ses dernières acquisitions 
sur d'autres points. Il pourra donc bien arriver qu'au 
milieu des ruines de la Turquie elle s'approprie 
quelque jour ou l'Egypte ou quelque station, soit sur 
les côtes , soit dans le voisinage ; mais non pas aucune 
autre partie notable de l'empire, non pas surtout 
aucune province européenne. Ce système de ne pas 
vouloir conquérir pour soi, fait sans doute de l'Angle- 
terre une puissance moins disposée à pousser les autres 
à conquérir^ une puissance conservatrice dans la ques- 
tion turque, et davantage encore lorsqu'elle est diri- 
gée par ses conservateurs. Mais elle oublie d'ordinaire 
les ménagements quand elle est dirigée par le parti 
opposé ; elle les oublie chaque jour plus , à mesure 
qu'elle avance dans cette voie de progrès dans la- 
quelle personne ne s'arrête communément, et elle 
jamais. Quand la chute de l'empire turc et son dé- 
membrement seront des faits imminents, elle ne sera 
la dernière ni à les voir ni à les accepter. Elle n'est 
Jamais restée en ak'rière à chaque période de cette 
question, qui serait maintenant très-avancée si la 
France eût accepté la proposition que lui faisait 
l'Angleterre de forcer le passage des Dardanelles. 
Quand on en viendra là de nouveau , quand le diffé- 

14 



168 DES ESPERA NGBS 

read » reprenant de la gravité , sera ramené là , dans 
la mer Noire, alors les intérêts de la Grande-Bre- 
tagne se trouveront si évidemment identiques avec 
les intérêts universels , qu'il y aura folie à supposer 
que l'Angleterre ne saura pas les voir, ou, en les 
voyant, ne pas les faire avancer, ou, en les faisant avan- 
cer, ne pas les assurer d'une manière décisive; qu'elle 
ne saura pas remplir son rôle actuel de guide de la 
chrétienté. L'Angleterre déblaye le terrain à la chré- 
tienté dans toutes les régions ; elle fait pour elle l'office 
de ces abatteurs de forêts, de ces défricheurs de ter*- 
rain (pioneers) qui frayent la route aux colons tumé* 
ricains. Elle le fera dans le Levant comme elle l'a fait 
dans rOrient ultérieur; elle le fera dans l'intérêt bri- 
tannique comme dans l'intérêt commun. Il est de l'in- 
térêt britannique comme de l'intérêt commun, que la 
mer Noire ne soit pas un lac russe , et dès lors que 
l'Autriche ait la plus grande partie possible de ses 
cêtes. Il est de l'intérêt britannique comme de l'inté- 
rêt commun^ qu'une seule puissance ait l'embouchure 
et le cours du Danube, et que l'entrée de la mer Noire 
appartienne plus ou moins directement à FÉtat qui 
possède utilement le cours et l'embouchure du Da-* 
nube. Il est en particulier de l'intérêt britannique que 
la France ait des compensations continentales pour 
qu'elle n'en réclame pas de maritimes dans le Levant^ 
en Syrie, dans les iles qui commandent l'Egypte, où 
la Grande-Bretagne a le droit, le devoir et la volonté 
de dominer. Il est de l'intérêt britannique plus que de 
toute autre nation chrétienne, que l'Italie devienne, 
aussitôt qu'il se pourra, une nation indépendante, 
formant un corps national , parce que l'Angleterre, 



DB l' ITALIE. 159 

qui est la nation la plus avancée en industrie et en 
commerce , est celle qui tire toujours le plus d'avan- 
tages des nations nouvellement appelées au progrès et 
à la nationalité. S'il est de l'intérêt de la France qu'il 
y ait dans la Méditerranée plusieurs puissances mari- 
times en outre de TAngleterre , il n'est pas moins de 
l'intérêt britannique qu'il y ait d'autres puissances 
navales en outre de la France. Les gens sensés, d'un 
côté comme de l'autre, ont tous relégué au rang des 
chimères la pensée de faire de la Méditerranée soit un 
lac français, soit un lac anglais. Ils savent que la 
Méditerranée ne fut jamais le lac de personne, excepté 
de ritalie par deux fois, quand deux fois la civilisation 
et les lumières furent italiennes. Mais aujourd'hui que 
la civilisation ne peut j^lus être le partage exclusif de 
l'une ou de l'autre parmi les nations chrétiennes , 
qu'elle ne peut avoir de nom que celui de civilisation 
chrétienne, il n'est plus possible que la Méditerranée, 
dont tant de nations chrétiennes habitent les rivages, 
devienne jamais le lac exclusif d'aucune d'elles. 
Fions-nous-en du reste à ce i)on sens , à cette force 
progressive, lente, mais continue; à cette intelligence 
presque parfaite des intérêts propres et universels, qui 
s'accroît chaque jour dans la race britannique. Ce n'est 
pas elle qui a toujours voulu des délais, qui s'est im- 
mobilisée dans le statu qtto de la question turque; elle 
n'a voulu différer que lorsqu'elle a vu des avantages 
probables pour la Russie, sa rivale véritable et perpé- 
tuelle. Qu'elle en voie pour l'Autriche, son alliée natu- 
relle et reconnsûssante, et pour la France et l'Italte , 
ses alliées naturelles bien qu'ingrates , et soyons cer- 
tains qu'elle ne manquera pas l'occasion de les l^ir 



160 DES ESPEUÂ.NGES 

assurer, quand ce ne serait que pour ne pa& laisser 
durer le danger de les voir devenir des avantages pour 
la Russie. 

13. La seule puissance qui fasse réellement obstacle 
aux intérêts universels, celle qui divise la chrétienté 
et se tient toute seule d*un côté contre toutes les na- 
tions chrétiennes, est la Russie. Cette attitude politique 
de sa part n'est pas sans une apparence de grandeur, 
ce qui fait qu'elle Taccepte tacitemeut le plus souvent, 
parfois hautement. — Là encore cependant , si les 
intérêts particuliers étaient bien entendus, ils ne s'op- 
poseraient pas aux intérêts universels. A partir du com- 
mencement du siècle dernier, les plus grands auto- 
crates furent au nombre de trois : Pierre, Catherine, 
Alexandre. Pierre fut vraiment grand quand il porta 
vers rOccident la capitale, l'ambition, la vie de la 
Russie. Cela était nécessaire pour civiliser ce peuple 
grossier; sans se tourner vers l'Occident, vers l'Eu- 
rope , vers la chrétienté , la Russie ne pouvait se civi- 
liser ; elle restait puissance asiatique et barbare. Pierre 
acquit ainsi la seule grandeur véritable, celle qui naît 
des conditions bien entendues et bien dirigées du temps 
où l'on vit, celle que l'on pourrait appeler grandeur 
opportune. Il ne négligea pas les intérêts orientaux ; 
mais ceux-là n'étant pas mûrs, il les sacrifia à ceux 
de l'Occident , plus urgents. Quand l'Orient eut mûri 
et montré l'empire turc défaillant, Catherine reporta 
ses regards de ce côté, et avec opportunité, mais avec 
plus de faste que de véritable grandeur ; non pas avec 
une énergie virile comme elle s'en vantait , non pas 
avec cette simple intuition féminine qui dépasse toutes 
nos prévisions , mais qui n'est guère donnée qu'aux 



DE l'iTALIE. 161 

femmes naïves, bien différentes d'elle ; non avec cette 
fermeté d'esprit qui voit le cliamp de gloire véritable 
et abandonne les autres , non sans distractions vers 
l'Occident y non sans diviser l'impulsion et morceler 
l'ambition russe. La pensée de la Pologne nuisit dès 
lors à la pensée turque. Le partage de la Pologne re- 
tarda, Dieu sait pour combien de générations, com- 
promit, Dieu sait jusqu'à quel point, le partage de 
la Turquie. Enfin Alexandre, plus simple, et beaucoup 
pins grand d'esprit et de cœur^ mais élevé au milieu 
des dangers , des vicissitudes , des affections et des 
traditions occidentales, Alexandre eut ce Jour de 
grande intuition dont nous avons parlé, ce jour de 
profonde intelligence des intérêts russes et chrétiens 
actuels , des intérêts orientaux ; mais le lendemain , il 
se laissa distraire par les intérêts occidentaux , par 
cette même Pologne qui sauva ainsi la Turquie pour 
la seconde fois. Il ne voulut pas , il ne crut pas se dé- 
tourner de son but; il crut même avoir arrêté la 
Pologne dans les limites d'une liberté très-restreinte : 
comme si la liberté pouvait rester stationnaire, comme 
si une liberté limitée n'était pas un commencement 
de liberté et n'appelait pas une suite 1 Gomme si là où 
n'est pas l'indépendance , là liberté pouvait servir à 
autre chose qu'à la conquérir! Alexandre déposa dans 
un terrain fécond les germes d'un fruit amer pour lui ; il 
aissit les fondements et laissa à ses successeurs les pierres 
d'attente d'un édifice difficile à abandonner, impossible 
à terminer, la prépondérance occidentale de la Russie. 
N'allons pas plus loin,abstenons-nousd'injures,n'expri- 
mons même pas une indignation exprimée par tous(l)« 

(I) Je dois pourtant renvoyer ici à un ouvrage publié au momeot 

14. 



162 D£S SSPBBANGBS 

ObseiTODS seulement que la distraction, Tobstacle^ la 
plaie occidentale s'est f^s que jamais accrue , en- 
venimée dans les dernières années. Mais ce n'est pas 
tout à fait une utopie d'entrevoir là encore la possibi- 
lité d'un progrès de l'opinion publique y arrivant à 
envahir un jour ce gouvernement , cette c<Hir , cette 
famille impériale > qui sait? eet empereur lui-même. 
Les revirements subits de la politique dans ce pays 
sont célèbres ; un fait patent , une heureuse inspira- 
tion , une pensée du prince suffit là plus qu'ailleurs 
pour les amener, sans qu'il faille attendre les change- 
ments naturels du souverain , ni désirer surtmit les 
changements non naturels et malheureusement trop 
fréquents. Les empereurs de Russie sont ordinaire- 
ment les hommes de leur pays les plus avancés en 
civilisation, et souvent jaloux de cette supériorité 
jusqu'à la persécution. Cela peut en résultat amener 
le monarque à une de ces pensées qui font soudain 
d'un homme et d'une nation fourvoyés, un grand 
homme et une grande nation ; qui feraient là un qua- 
trième grand autocrate , et même le plus grand de 
tous. Il serait pour cela, il est vrai, nécesstdre de voir, 
mais il parait impossible qu'on ne le voie pas un jour 
ou l'autre, que les temps présents et à venir sont très- 
différents de ceux de Pierre I", et même tout oppo- 
sés; que s'il était beau alors de se tourner vers l'Occi- 

où J'écris : La Russie en Iâd9, par le marquis de Cusiinb. FfluHs 
1843. 4 -vol. in-S"". 

Et pendant que nous traduisons , il vient de paraître, sous le 
Utre : LaJRtusie en i8S9r rivée par M, de Custine, une brochure 
très-spirituellement écrite, qui, par le seul fait de sa publicaticD, 
prouve la grande susceptibilité du cabinet de Saint-Pétersbourg 
quand on accuse les Rasses de ne pas marcher dans les voles de 
la «ivilisation européenne. TRiO. 



DE l'iTALIB. 163 

dent pour en appeler la civilisation, il serait plus 
grand aujourd'hui de se tourner vers l'Oriei^ pour Ty 
porter; que la Russie et l'Angleterre sont de nos 
jours les deux seules puissances qui soiait en mesure 
d'opérer en grand la diffusion orientale de la civilisa- 
tion chrétienne; mais que cette noble destinée natu- 
relle de la Russie ne saurait s'accomplir de sa part^ 
en même temps qu'elle poursuivrait ses plans de 
diffusion et de prépondérance à l'Occident; que ces 
deux diffusions sont localement impossibles à effec- 
tuer ensemble on tour à tour, l'orient et l'ocddent 
de la Russie étant trop distants pour permettre de trans- 
porter rapidement sur l'un et sur l'autre ses armées^ 
ses vaisseaux , ses forces , son attention , avantages 
réservés aux positions centrales des États moins éten- 
dus; qu'il faut donc ch(»sir inévitablement entre la 
diffusion de la dvilisation russe à l'orient , et celle de 
la prépondérance russe à l'occident , c'est-à-dire entre 
une entreprise légitime, sainte, applaudie , secondée 
par tous, et un projet criminel, impie , maudit, com- 
battu par tout le reste de la chrétienté. — Il semble 
bien difficile , impossible même qu'un semblable em- 
pire s'arrête, qu'il recule dans quelque direction que 
ce s(Ht. Mais l'empire romain s'arrêta sous Auguste 
en renonçant aux plans de César, recula sous Adrien 
en abandonnant ceux de Trajan, et ces pas rétrogrades 
lui valurent plusieurs siècles de durée* L'empire bri- 
tannique rétrograda aussi, malgré lui, d'abord en Amé- 
rique, puis il s'y prêta admirablement, et c'est de ce 
moment que date son siècle de prépondérance et d'in- 
contestable suprématie. La Pologne est une plaie in- 
curable dans le colosse russe ; treize siècles ne par- 



164 DES ESPÉRANCES 

viendraient pas à la fermer, pas plus que celle de l'Ir- 
lande ou ôe l'Italie. L'identité des races, loin de remé- 
dierau mal, Tenvenime; il estd'ailleurs entretenu parla 
différence des religions; et des injustices, des cruautés 
qui ne s'oublient point, l'ont rendu désormais incu* 
rable. La Russie est plus malade qu'elle ne le croit, 
et il n'y a peut-être pour elle d'autre remède que 
l'amputation du membre ulcéré. lilais la Russie en 
est devenue au moins plus faible , atteinte d'incapa- 
cité , d'impuissance ; elle en a fait l'expérience à 
Andrinople, sur le Bosphore, àKhiva et en Circassie, 
bien que n'ayant à combattre ici qu'un empire en 
décadence , là que la diplomatie européenne , ailleurs 
un khan ou une peuplade barbare. Les limites que les 
haines réciproques ont rendues naturelles, les limites 
qu'elle devrait poser et sanctionner elle-même comme 
arcanum imperiijSorit : au nord-ouest, les lieux où la 
Pologne commence plus ou moins ; au sud-ouest, le sol 
où commence la Hongrie, cette sœur de la Pologne ; car, 
en passant outre, la Russie engloberait la Hongrie et 
FAutriche, qui ne peuvent ainsi se laisser envelopper 
et enlacer. Personne, quelque grand qu'il soit, ne doit 
persister dans des entreprises' impossibles à accomplir; 
personne, quelque constant qu'il soit , ne doit différer 
à y renoncer volontairement , sous peine de les aban- 
donner plus tard de force, avec honte et dommage. — 
Le jour où ce grand sacrifice serait, je ne dis pas fait, 
mais résolu ou seulement admis comme possible, les 
destinées de la Russie deviendraient simples et faciles. 
Une fois ses limites occidentales fixées , celles à l'o- 
rient n'en seraient que plus susceptibles de s'étendre ; 
les compensations de ce côté se présenteraient doubles 



D£ l'iTALIE. t6d 

et triples. Admettons, en effet, que non-seulement la 
Pologne , mais encore la Valachie et la Servie, qui ne 
sont pas même russes de nom et peut-être moins de 
fait, fussent entièrement russes; ces provinces qu'il 
faudrait abandonner, ne seraient-elles pas plus que 
compensées par celles d'Asie à prendre en échange, de 
Sinope , ou même de Scutari Jusqu'à Érivan , ou à 
Fangle occidental, voire même oriental de la mer Gas- 
{Âenne? Turques ou persanes, ces provinces sont aux 
pieds de la Russie, qui n'a guère qu'à se baisser pour 
s'en emparer. Les Arméniens turcs et les Arméniens 
persans appellent les Busses, seuls chrétiens à appeler, 
seuls possibles de ce côté. Il n'y a pour s'y opposer 
que deux empires impuissants, toujours battus quand 
. ils furent seuls, et qui, à cette heure précisément, 
sont seuls, ne pouvant attendre de secours de la 
Jalousie d'aucune puissance chrétienne. L'Angleterre 
n'ira jamais s'enfoncer aussi avant dans les terres, 
qu'elle parte de l'Indus, ou du golfe Persique, ou du 
fond de la mer Noire. Les Anglais ont fait eux-mêmes 
dernièrement dans le Caboul , et vu faire aux Russes 
sur la route de Khiva, Texpérience de ce que sont les 
déserts qui séparent et sépareront , durant de longs 
siècles encore on peut-être pour toujours, l'Inde et la 
Russie. L'Angleterre sait qu'un autre désert pareil 
s'étend entre l'Inde et la Perse septentrionale, ce qui 
fait que les Anglais, forts et bien informés, n'ont plus 
guère peur d'aucune de ces descentes russes dans les 
Indes, qui servirent de thème, il y a quelque trente 
ans, aux utopies napoléoniennes et continentales. Les 
Anglais savent un peu mieux l'histoire des Indes que 
ne la savait probablement Napoléon, et que ne la 



166 DES BSPéRANCBS 

savent à coup sûr ces journalistes , qui, ayant observé 
que les invasions dans l'Inde vinrent toutes de llndo- 
Kutsch, du nord-ouest de la Péninsule , et remarquant 
ensuite sur la carte qu'au nord-ouest de ce nord-ouest 
se trouve la Russie , prophétisaient une descente des 
Russes, et voyaient déjà les habitants des bords de la 
Neva ou de la Moskov^a , sur les rives du Gange et de 
l'indus. Les Anglais savent fort bien que toutes ces 
invasions vinrent à la vérité de ce premier nord-ouest, 
mais jamais du second; qu'elles vinrent de nations 
nombreuses et de grands empires établis dans le voi- 
sinage de Caboul ou de Ghizné, et tout au plus dans 
la Transoxiane ou en Perse, mais jamais de pays plus 
éloignés ; d'autant mieux que ni les plus anciens rois 
de Perse, ni Alexandre de Macédoine, ni Gengis-Kan 
ne mirent jamais le pied dans ce qui est l'Inde , Vem- 
pire britannique actuel. Si ces possessions s<mt ex- 
posées un jour à quelque péril extérieur, il ne viendra 
d'aucun empire ayant la moitié d'un monde à tra- 
verser pour atteindre l'un des deux déserts avant de 
gagner l'Inde supérieure, mais plutôt de quelque em- 
pire nouveau qui sortirait des ruines turques, persanes 
ou même russes , dans un rayon plus rapproché. Le 
cas échéant, l'Angleterre saurait y pourvoir sans 
doute; l'Angleterre ne laissera jamais s'élever ni se 
relever aucun grand empire asiatique , et l'on a vu 
déjà qu'elle ne veut pas même un empire africain dans 
le voisinage de l'Asie. L'Angleterre a donc intérêt à 
ce que les provinces asiatiques échappent à l'éven- 
tualité d'empires asiatiques voisins, par leur adjonction 
à l'empire russe, extrêmement éloigné. Mais quand 
bien même elle n'apercevrait pas que tel est son inté- 



DE L'ITALIE. 167 

rét , elle verrait certaiDement avec indifférence la 
Russie s'étendre désormais au midi de la mer Noire 
ou même de la mer Caspienne, ce qui la mettrait en- 
core à environ seize degrés de Tlndus, avec les déserts 
à traverser. Dût néanmoins cette extension lui paraître 
un danger quelconque, il lui paraîtrait moindre, à coup 
sûr, que non pas l'autre extension russe sur la rive occi- 
dentale de la mer Noire ou sur le Bosphore; d'où ré- 
sulterait qu'elle donnerait les mains à la première pour 
écarter la seconde. -=- Puis , pour la Russie , quelle 
différence immense, totale! Les provinces occiden- 
tales , la Pologne, quand elle ne serait pas un ulcère 
rongeur, les provinces danubiennes, quand elles ne 
seraient pas pour devenir une pierre de scandale , un 
easus belli perpétuel avec l'Autriche, le Bosphore lui- 
même , quand il n'aurait pas le même inconvénient 
avec toute la chrétienté, ne seraient jamais des instru- 
ments de véritable progrès , de véritable puissance 
intérieure pour la Russie, et ne pourraient Jamais 
servir que de matériau;^ à cet édifice de prépondérance 
occidentale qui ne saurait être mené à fin. Au con- 
traire, les rives méridionales de la mer Noire, ajoutées 
aux côtes septentrionales et orientales, faisant de la 
moitié orientale de cette mer un véritable lac russe , 
possible , fermé de Sinope ^ Sébastopol , ouvriraient 
les embouchures de tous les fleuves russes à un com- 
merce oriental perpétuel et indépendant du Bosphore. 
Le grand isthme du Caucase, déjà russe de nom, mais 
qui ne le sera jamais de fait tant que ne seront pas 
russes les rives sud-est de la mer Noire et sud-ouest 
de la mer Caspienne, accroîtrait encore ce commerce 
russo-asiatique. Les côtes méHdionales de la mer 



168 DES ESPÉBA.NCES 

CaspieoDe ouvriraient ensuite par elles-mêmes une 
nouvelle route, de nouvelles communications, tout 
à la fois à la Russie d'Europe et à celle d'Asie. 
Quant à cette mer , elle peut assurément et doit être 
tout entière, un jour ou l'autre, un lac russe, sans que 
personne puisse Tempécher , ni faire jamais ensuite 
qu'il en soit autrement. Il y aurait là un champ de 
progrès inépuisable. Et qu'on ne crie pas à Tutopie 
parce que ce champ a été si négligé jusqu'ici, parce 
qu'il est si éloigné , parce qu'il ^st russe. Il y a cin- 
quante ans on aurait pu traiter d'utopie le projet de 
faire sillonner par de nombreux pyroscaphes les lacs 
Ontaiioou Érié, le Mississipi ou le Missouri, qui les 
voient pourtant fendre leurs ondes ; il y a vingt ans , 
quand les chemins de fer ne semblaient pouvoir servir 
qu'à l'intérieur de quelques docks ou de quelques 
manufactures anglaises, on aurait traité d*utopie la 
pensée d'en faire un entre les deux capitales de la 
Russie; il se construit pourtant en ce moment. Assu- 
rément , une fois que la Russie se serait incorporé 
toutes ces provinces méridionales, une fois que toutes 
ses communications commerciales auraient été ou- 
vertes, la Russie d'Europe en profiterait la première; 
mais peu à peu celle d'Asie en tirerait aussi avantage; 
et celle-ci ne pourra jamais entrer autrement dans les 
voies du progrès. Or, rien ne sert d'envoyer des mili- 
taires et des prêtres, des princes et des princesses 
polonais et russes , en compagnie de voleurs et d'as- 
sassins, peupler les steppes glacés de la Sibérie; à 
rien ne sert d'y attirer quelques colons épars. Mais 
qui oserait fixer des limites à ces rares populations et 
à cette civilisation , quand elles n'auraient plus pour 



DE l'iTÂLIB. 169 

limites , mais pour moyens d'accroissement ^ la mer 
Caspienne, le Volga et FOural, Astrakan, Kazan.et 
Orenbourg (1)? Des voyageurs remarquèrent, il y a 
quelques années, que les conditions des derniers pays 
au nord, situés vers les embouchures de FObi, du Je- 
nisei et de la Lena , éprouveraient un changement no- 
table, si ces fleuves étaient parcourus par un petit 
nombre de pyroscaphes , leur apportant avec plus de 
promptitude et de régularité le peii de marchandises 
nécessaires à leurs rares habitants. Mais sans concéder 
ni nier la possibilité de ces progrès extrêmes, qui 
voudrait déclarer impossibles ceux des pays beau- 
coup plus tempérés, situés sous les latitudes de Vienne, 
de Paris ou de Londres? Les utopies ne sont pas là, 
mais dans la pensée de la prépondérance occidentale 
dQ la Russie , surtout dans celle de mener de front 
deux projets incompatibles. 

14. Mais revenons à notre patrie. De quelque ma- 
nière qu'on y revienne, même par écrit, il semble 
qu'on retrouve une assurance qu'on ne se sent pas 
avec les étrangers. Je ne sais comment d'autres font 
pour parler et médire aussi facilement d'eux ; j'éprouve 
pour moi un certain malaise en cela, parce que je n'ai 
pas la conscience de pouvoir être utile ni en louant ni 
en blâmant. Au contraire, quelque petit qu'on soit, 

(j) On peut voir dans l'oavrage de M. de Castine que nous ve- 
nons de citer, combien Pétersbourg est une capitale factice et pro- 
bablement temporaire. Moscou a augmenté et augmente encore 
d'importance depuis I812. Odessa s'est élevée dans le cour» de ce 
siècle. Mais si la Russie en revenait à suivre le cours de ses d«sU- 
nées orientales , il est prol)ab1e qu'elle établirait le siège de sa puis- 
sance dans ce triangle, entre Moscou, Astrakan et Azof (sa tanière 
du moyen âge) , d'où elle dominerait les véritables mers, les vérita- 
bles fleuves, les véritables commerces moscovites. 

16 



170 DES ËSPÉBANGES 

il semble, quand on se retrouve chez soi, qu'on y rede- 
vient plus mattrede ses pensées, que les paroles cou- 
lent plus faciles, que l'auditoire y est plus bienveil- 
lant, que les explications sont mieux comprises, qu'on 
a plus le droit, le devoir de parler, plus d'espoir que 
sa voix adressée à des compatriotes avec amour et sin- 
cérité ne soit pas entièrement perdue. Ainsi, après 
avoir parcouru beaucoup de chemin , après avoir sup- 
posé une foule de cas , il nous paraît pouvoir déter- 
miner ceux qui nous concernent, avec bien plus de pré- 
cision, et nous n'en voyons que trois. Ou les grandes 
puissances, laissant tomber l'empire turc aune époque 
quelconque, en recueilleront les dépouilles conformé- 
ment aux intérêts universels, etlaquestion ainsi résolue 
portera naturellement l'Autriche à reculer d'elle-même 
vers rOrient, à abandonner l'Italie, à nous faire pres- 
que don de l'indépendance, ce qui sera pour nous la 
plus belle et la plus facile des occasions. Ou les gran- 
des puissances chrétiennes, laissant encore cet empire 
s'écrouler^ le partageront, soit entre elles, soit par frac- 
tions et États nouveaux , avec ou sans protectorats^ 
d'une manière quelconque, mais sans égard aux in- 
térêts, à l'impulsion , aux nécessités de la chrétienté ; 
et alors il y aura longtemps à faire et à défaire; ce 
sera une longue série de différends, de guerres, de 
changements, ce qui fournira aussi à l'Italie une série 
d'occasions. Ou biei) (ce qui paraîtra à beaucoup le 
plus probable parce qu'il est actuel^ on continuera à 
soutenir un empire factice^ une ruine ^ en recueillant 
aujourd'hui un de ses débris, demain l'autre, à mesure 
qu'il s'éboulera, pour l'employer à tel ou tel usage, 
poyr en faire tantôt une province ou une colonie d'un 



DB L^ITALIB. 17 t 

État «nropéeo, tantôt un État sous trois protectorats, 
sous deux, sous un seul, en différentes manières^ selon 
les occasions : la série des occasions sera alors moins fa- 
vorable sans doute, mais plus longue que jamais pour 
l'Italie. — Lequel des trois cas se réalisera le plus pro- 
bablemait ? Nous ne savons, et pour le moment nous ne 
nous en inquiétons pas. L'un des trois arrivera. La plus 
grande des utopies n'est pas celle de la paix perpétuelle, 
mais d*une paix perpétuelle qui blesserait tous les inté- 
rêts universels, qui arrêterait tous mouv«QQ«nts de la 
chrétienté. Une bonne paix nous procurera aussi satis- 
faction, une mauvaise ne durera pas; et toute grande 
guerre iunis fournira des occasions, n'importe les- 
quelles , n'importe leur nombre et leur époque ; notre 
intérêt, le devoir que nous avons d'en {Hrofiter pour 
acquérir Tindépendance, demeure le même. Au pre^ 
mier cas d'une bonne organisation de la chrétienté, non- 
seulement ce serait une honte à nous d'accepter le 
don tout à fait gratuit et immérité de l'indépendance, 
mais il n'est pas probable qu'il nous soit fait ainsi. 
Dans le second et dans le troisième cas des occasions 
multiples, aucune ne resterait une occasion pour dés 
hommes inactifs. Nous avons dit que l'Autriche était^ 
par sa position, la seule puissance qu'il y ait moyen 
de pousser en avant, celle qu'il faut pousser dans l'in- 
térêt universel. Mais disons maintenant, ce qui est 
clair par soi-même , qu'il y a là surtout un intérêt 
italien. Nous avons dit que l'Autricfae, très-lente par 
elle-même, sera poussée lentement par l'AngleteiTe^ 
et probablement beaucoup plus par l'Allemagne et par 
la France. Mais disons maintenant qu'elle peut et doit 
être poussée principalement par nous, plus intéressés 



173 DBS ESPERANCES 

que personne. Le mouvement de rAutriche vers TO- 
rient procurerait à la France et à l'Allemagne des ac- 
croissements de territoire , des débouchés pour leur 
commerce et pour leur population ; mais il nous vau- 
draitun bien qui dépasse tous les autres, Tindépen- 
dance. Nous sommes en outre dans une condition telle 
que, tout en étant plus faibles que la France ou rAlle- 
magne, nous pouvons donner néanmoins à rAutiiche 
une impulsion beaucoup plus vigoureuse. Quelques-uns 
des nôtres sont pour elle sa plus grande plaie, quel- 
ques autres sont ses plus dangereux voisins. C'est à 
nous de lui faire sentir que la plaie est au vif pour 
qu'elle songe aux remèdes, de lui faire sentir que le 
danger du voisinage va croissant, aûn qu'elle songe 
d'elle-même à se déplacer. La couronne lombardo- 
vénitienne est trop belle pour qu'on la laisse ou l'é- 
change tout à fait volontairement; il y faut un peu 
d'aide , quelque peu de faits destinés à prouver que 
réchange n'est pas laissé entièrement à sa discrétion, 
qu'il ne s'agit pas pour elle de l'alternative de garder 
le Pô ou de prendre le Danube, mais de prendre ou 
de ne pas prendre le Danube comme compensation du 
Pô à perdre dans un moment ou dans un autre , de 
toute manière. L'Autriche vit au jour la journée, en 
profitant des occasions pour rester comme elle est, 
parce qu'elle se trouve bien ; vivons aussi, nous, au jour 
la journée, en profitant des occasions pour changer 
ce qui n'est pas bien pour nous. Attendons ces occa- 
sions avec longanimité, mais saisissons-les avec promp- 
titude. Il en a déjà trop passé, l'entreprise a déjà 
duré treize siècles. Les siècles sont précieux pour une 
nation ; et si c'est folie de les devancer, c'est lâcheté de 



DB l'ITALIB. »73 

les perdre. En politique eomme en guerre, tout le 
reste de l'art n'est rien près de celui de bien prendre 
son temps. Le temps a commencé pour nous avec les 
premiers partages faits^ avec les premières dépouilles 
enlevées à Tempire destiné à reconstituer par sa chute 
la chrétienté. La Providence a été pour nous si pro- 
pice, qu'elle a différé à notre profit les derniers actes 
de ces mutations, qu^elle nous accorde une nouvelle 
halte pour prendre haleine et nous apprêter. Mais si 
nous continuions à rester au dépourvu , distraits^ in- 
souciants, inacti£s, alors la honte, le dommage et la 
faute en retomberaient sur nous ; on déciderait de nous, 
sans nous et contre nous. Nos^ fils maudiraient leurs 
pères de n'avoir rien fait, de n'avoir été rien aux jours 
des occasions «pi'ils ne retrouveraient plus. -- Mais 
espérons, désirons, faisons qu'il n'en soit pas ainsi, el 
voyons maintenant comment nous apprêter pour l'oc- 
casion , qui ne peut ne pas s'offrir d'un jour à l'autre,, 
et peut se présenter au premier moments 



Ufe 



174 DES BSPBBANGÉS 



j: SIXIEME. 



COMMENT LKS PB1NC«S ITALIENS PEUVENT 

Y CONTRIBUEE. 



1. Voiei donc la partie pratique de notre téche; et 
e*est ici que je regrette dé n'avoir d'autre crédit sur 
ceux qui tienn^t dans leurs mains nos destinées, que 
celui d'un obscur écrivain ; c'est ici que je voudrais 
savoir mieux entrer dans leurs raisons, dans leurs dif- 
ficultés, qui sans doute sont très-graves. Il me semble 
néanmoins qu'à tout prendre il s'agit pour eux d'ac- 
complir une tâche digne d'envie. Il est au monde assu- 
rément des princes plus puissants, des hommes d'État 
dans des positions plus brillantes, mais il n'en est pas 
qui aient devant eux une entreprise aussi grande , ni 
en résultat aussi glorieuse que celle de l'indépendance 
de la patrie. Les conquêtes passent d'un côté à l'autre, 
et, vantées par les uns, elles sont d'ordinaire maudites 
par les autres ; les législations elles-mêmes changent 
avec le temps ; ce qui fait que la gloire des conqué- 
rants et des législateurs, que Machiavel et d'autres pla- 
cent en tête de l'humanité , est incertaine et périssa- 
ble ; mais la gloire de ceux qui ont procuré ou préparé 
rindépeudaDce^ est, tant qu'elle dure, la plus belle, la 
plus sainte , la plus bénie, et , loin de périr, si jamais 
doit périr un bien aussi précieux, elle reçoit un nouvel 
éclat du regret qu'on ressent de sa perte et des efforts 



DE l'ITAUB. 175 

qu'on fait poar le recouvrer. Mais n'en restons pas 
aux exhortations qui ne touchent guère ceux dont le 
cœur est endurci , et sont inutiles pour ceux dont la 
pratique des affaires publiques a élevé rame. 

3. Il ne serait pas moins inutile pour tout le monde 
d'entrer dans des détails sur ce qu'il y aura à faire 
quand se présentera la grande occasion. Ne sachant 
ni quand ni comment elle viendra, ce serait une 
grande utopie que d'indiquer , dès à présent , soit les 
cojifédératicnQS à former entre certains princes italiens 
ou entre tous , soit les alliances à conclure avec les 
étrangers, soit enfin les divisions à fure avant et 
après révénement. — Deux seuls avertisseçients gé- 
néraux paraissent pouvoir être hasardés dès à présent. 
Le premier est de ne pas s'écarter de cette modéra- 
tion qui dpit présider à toute chose , même à une en- 
treprise d'indépendance. Le grand écrivain dont nous 
suivons toujours la trace, en émettant parfois une 
opinion opposée, aspire à une indép^idanee si com- 
plète de l'Italie, qu'il voudrait y comprendre non- 
seulement la Péninsule et les Iles actuellement ita- 
liennes , mais aussi la Corse qui ne l'est plus aiiyour- 
d'hui. Gela serait sans doute désirable ; mais cela esMI 
à espérer? Sans doute la Corse fut Italie, et la langue, 
les familles y sont restées italiennes; la famille même 
de Napoléon était italienne. Mais ce fut lui précisément 
qui fit sa patrie française à tout jamais (1). Posée en 
termes généraux , la question de savoir si Napolécm 
était Italien ou Français, est une puérilité. Allons 
toujours d'accord avec les faits , avec le sens commun, 

(I) Certes , si TltaUe n'avait rien à offrir à la France en échange 
de la Corse , ou si la France devait regarder la Corse conune néœs- 



170 DBS BSPBfiA.NGES 

avec ropinion universelle. Napoléon fut Italien d'ori- 
gine, de sang, d'esprit naturel; mais il fut Français 
d'éducation, d'idées , de desseins , d'intérêt, d'exis- 
tence , de gloire , et ni les Français ne se laisseront 
jamais dépouiller de cette gloire-là, ni les Corses ne 
consentiront jamais à s'en séparer. Et puis la langue 
et la plupart des familles sont aussi italiennes à Malte, 
à Fiume, à Spalatro, à Raguse; sera-ce un motif.pour 
nous de réclamer aussi tous ces pays? Nous, malheu- 
reux , qui ne pouvons même aspirer que de loin à 
Venise et à Milan I Irons-nous mettre ainsi contre 
nous la France et l'Angleterre ; et ce qui serait pis 
peut-être, voudrons-nous rendre impossible tout con- 
sentement de l'Autriche aux compensations, toute 
bonne volonté de sa part à s'y prêter? Prétendrons- 
nous à ces côtes orientales de l'Adriatique, qui, en 
augmentant la valeur de ces compensations , peuvent 
précisément lui faire désirer les provinces danubiennes? 
Ce sont là sans doute des ambitions généreuses et 
faites pour plaire au vulgaire , mais aussi pour faire 
sourire ces hommes pratiques auxquels nous nous 
adressons ici principalement. Il nous semble qu'il 
sufQt d'exposer clairement de semblables questions 
pour les écarter tout à fait. 

3. Mais en voici une autre qui est peut-être plus 
importante. Cette situation et cette conformation 
admirables , qui valurent durant des siècles à l'Italie 
tant et de si diverses gloires , ont pourtant ce grave 

saire à sa grandeur , ou seulement à sa gloire. Mais heureustment 
il n'en est ainsi ni pour Fltalie ni pour la France , et les deux 
pays pourront bien un jour rendre facile ce qui parait impossible 
aujourd'hui. Tkad. 



DE L*1TALIE. 177 

inconvénient; c'est qu'elles rendent naturelle et pres- 
que irrémédiable sa division eu deux parties distinctes: 
l'Italie septentrionale ou vallée du Pô , jusqu'aux 
Apennins, et l'Italie méridionale au delà. La partie 
méridionale, qui donna son nom à toute la Péninsule, 
fut anciennement la principale. La partie septentrio- 
nale reçut d'elle la dvillsation, qui de là passa à tout 
le monde ancien , à tout le monde moderne et chré- 
tien. Mais les choses ont changé depuis deux ou trois 
siècles. Bans cet intervalle de temps, la civilisation» 
l'importance de la partie septentrionale s'est accrue , 
et, comme nous l'avons remarqué, celle du Piémont 
en particulier. Je suis, on l'a déjà vu, peu ambitieux 
de suprématies. Je ne voudrais prétendre pour l'Italie 
septentrionale à aucune supériorité définitive sur 
l'Italie méridionale; mais tant que l'entreprise de 
rindq>endance n'est pas terminée , il est deux avan- 
tages qu'on ne peut enlever à l'Italie septentrionale , 
celui des dangers et celui des accroissements possibles. 
De quelque manière, en quelque moment que vien- 
nent les occasions favorables à l'entreprise , elle se 
fera sans aucun doute pour et dans l'Italie septentrio- 
nale principalement Le résultat nécessaire en sera 
pour elle sa réunion , un mouvement vers l'Orient , 
un agrandissement de la monarchie à la tête de la- 
quelle est la maison de Savoie. Elle seule possède les 
compensations occidentales à donner ; elle seule se 
trouve voisine des provinces italiennes étrangères; 
elle seule peut les faire devenir italiennes , ce qui est 
le point capital de l'entreprise : si bien que c'est pres- 
que la même chose de dire entreprise de l'indépen- 
dance italienne ou fondation d'un grand royaume 



J78 DBS ESPÉfiANGES 

liguro- lombard. Parme et ModèDe, tout au plus, 
pourraient prendre part à cet accroissement , mais 
pour rien ou presque rien la Toscane ; pour rien i'État 
Romain ; pour rien Napies. Et c'est là peut-être qu'est 
le danger ; là git peut-être le plus grand obstacle à 
l'union présente des États italiens. Car la plupart, ne 
prévoyant pas avoir à profiter d'un accroissement , 
pourraient ne prendre ni intérêt ni part à l'entreprise, 
et oublier qu'il ne s'agit pas d'agrandissement, mais 
d'indépendance. — Napies, en particulier, est si 
éloignée , qu'en outre de ce qu'elle n'a point d'accrois- 
sements à espérer , elle peut s'imaginer aussi n'avoir 
pas même de périls à redouter du côté de l'étranger. 
Mais arrivons-en toujours aux faits. Depuis 1814, le 
Piémont , si voisin de toute puissance étrangère , n'a 
subi qu'une occupation , et Napies , si éloignée , en a 
subi deux. Si nous remontons plus loin , le Piémont a 
été traversé maintes fois par des armées étrangères , 
mais il n'a subi que deux occupations véritables et 
prolongées , dans le x vi*" siècle et de nos Jours ; jamais 
un changement de dynastie : celle-ci même , les 
dangers passés, s'éleva toujours à une plus grande 
puissance. Napies, au contraire, a éprouvé des chan- 
gements nombreux et si durables, qu'ils devinrent 
des changements d'État et de dynastie: Lombards, 
Normands , Souabes , Angevins , Aragonais , Français, 
Espagnols, Autrichiens , Bourbons. Si donc on laisse 
de cêté les' vaines apparences de localité, pour n'ob- 
server que les réalités de l'histoire ; si même en poli- 
tique nous suivons la méthode commune à toutes les 
sciences , déjuger des faits inconnus par ceux connus , 
de déduire ses règles de l'expérience , il nous faudra 



DB l'ITAUE. 179 

dire qae Naples et la Sicile sont la parti» de Tltalie 
qui aie plofl à craindre des invasions étrangères. 
Nous ne dirons pas , comme on l'a maintes fois répété, 
que cela tient , sans qu'il fioit possible d'y remédier, à 
la mollesse du climat, aux races efifémlnées. Nous 
n'acceptons , ni pour cette contrée dans son entier , ni 
pour aucune de ses parties , ces nécessités , ces succes- 
sions naturelles de vices, d'indolence, auxquelles 
rUirtoire donne un démenti. Le climat de l'Italie est 
celui des Romains ; le climat du royaume de Naples 
eert celui dans lequel se rendirent célèbres par leur 
àiergie guerrière les Sicules, les Samnites, les Nor- 
mands ; et si la dégénération fut plus fréquente dans 
cette province de l'Italie que dans les autres, la faute 
en est peut-être moins au climat qu'à cette position 
trompeuse à l'extrémité de la Péninsule , position qui 
fait paraître le péril éloigné, et les préparatifs de dé- 
fense des précautions inutiles. Be là les faciles et fré- 
quentes invasions; de là les révolutions, les corrup- 
tions de tout genre , effets d'abord et causes nouvelles 
ensuite (l). Mais en somme, sur les dix grands chan- 
gements apportés à l'Italie par les étrangers , Naples 

(I) Noos De sommes certes pas de ceux qui veulent attribuer tous 
les maux de Tltalie à la cour de Rome. Mais cela ne saurait nous 
empêcher de rappeler ici, que presque toutes les déplorables vicissi- 
tudes subies par les Deux^iciles prirent naissance de ces malheu- 
reuses prétentions de la cour de Rome, dont le scandale n*a cessé 
que de nos Jours. Du reste, rien de plus calomnieux que les raille- 
ries sur les déconfitures des Napolitains. Leur unique tort a été de 
s*aventurer seuls et divisés à tenir tête aux Français qui venaient de 
défaire trois armées autrichiennes ; à faire la gue>re à TAutriche ; h 
attaquer la Restauration ]ui manquait à ses promesses. Les antres 
Italiens, loin de s'unir aux railleurs étrangers, devraient en avoir 
du remords. Tkad. 



180 BBS B8PBRANCES 

eut toi^jours sa part ê» huit ou neuf; le peuple de ce 
pays et sa dynastie sont donc les plus intéressés de 
beaucoup à tenir les étrangers à distance , et dès lors 
à voir s'accomplir l'entreprise de l'indépendance. S'ils 
ne doivent pas y avoir l'intérêt d'un accroissement , 
ils y auront ^intérêt supérieur de leur sûreté et de 
leur conservation. — Mais un accroissement de puis- 
sance ne saurait même leur échapper; lltalie, une 
fois indépendante, une fois satisfactfon donnée aux 
nécessités dont elle doit s'occuper tout entière avant 
nulle autre, le tour viendra aussi pour elle de songer 
à ce besoin de s'étendre, de se porter vers l'Orient ou le 
Midi, qu'éprouvent toutes les nations chrétiennes. 
Alors Naples , si elle a su bien s'acquitter de son rôle 
de seconde puissance dans l'entreprise de l'indépen- 
dance , sera appelée au rôle de première puissance 
dans l'entreprise de l'extension au dehors. Sera-ce à 
Tunis , a Tripoli ou dans quelque tle , dans une partie 
quelconque du continent oriental? Peu importe; Il y 
aurait puérilité à le chercher pour le moment. De 
quelque façon et dans quelque direction que ce soit , 
Naples est destinée à devenir le chaînon qui réunira 
l'Italie à la chrétienté orientale, çt à recueillir en 
dernier les plus grands profits ; mais à la condition 

(I) Quand TUalie en viendrait aux entreprises pour s'étendre au 
dehors, n*aurait-elle pas à faire quelque cliose pour asseoir son 
intérieur d'une manière plus convenable? Ne pourrait-on, dans 
récroulemeut de l'empire ottoman , ramasser quelques fractions 
de pays pour ménager des couronnes à ceux des princes italiens 
les moins nécessaires en Italie?... Mais n'allons pas si loin, fions- 
nous à la Providence qui saura réaliser des desseins bien plus ardus 
encore, le Jour où les peuples de l'Europe voudront s'entendre pour 
•'assurer chacun sa véritable nationalité, et pour faire triompher 
tous ensemble le christianisme sur toute la face de la terre. Trad. 



DE L*1TALIB. 181 

d'avoir été déslotéressée en premier, d'avoir travaillé 
avec une activité généreuse à Facquisition fondamen- 
tale. Nous avons déclaré que l'entreprise de l'indé- 
pendance ne devait pas se compliquer de tentatives 
dans un but de liberté intérieure , il faut encore moins 
la compromettre pour toute autre. Une seule con- 
quête, en résumé, est nécessaire, celle des province» 
devenues étrangères. Quels que soient ceux à qui en 
reviendra le profit apparent , le profit réel sera celui 
de tous les Italiens. *— Si Ton me disait qu^à parler 
ainsi je me fois connaître pour Piémontais , je répon- 
drais que cela encore importe peu (I ). Au nombre de9 
défauts que Ton signale che^ nos compatriotes du 
Midi , n'est pas eertainem^t celui d'avoir peu d*esprit. 
Or, les gens d'esprit sont non-seulement dans l'habi- 
tude d'entendre et d'apprécier les raisons de quelque 
part qu'elles viennent ; mais il leur arrive le plus souvent 
de ne pas attendre qu'on les leur pose, ils les trouvent 
d'eux-mêmes* La philosophie historique est là sur son 
terrain natal, et elle sert, quand elle est bonne, à com- 
prendre non-seulement le passé, mais aussi l'avenir. 
4. Naples et la Toscane ne pourraient-elles cependant 
avoir de suite leur part des profits , en les prenant sur 
les provinces adriatiques du pape? Que sont ces pro* 
vinces en définitive , sinon un appendice ajouté pres- 
que contre nature à l'État romain ? En admettant qu*ll 
y ait convenance et nécessité à ce que le pape, pour être 
indépendant , soit souverain temporel de s^ résidence, 
ces provinces ne sont-elles pas inutiles à cette indé- 
pendance? N^'ont-elles pas montré à plusieurs reprises 
leur désir de ne pas demeurer sous la domination pa- 

(I) Sauf le danger dVmpiéter sur le bon sens des deux roi8, qui 
sont les seuls Juges de la question. Tbad. 

16 



183 DES ESPÉBANCBS 

pale? Ne serait-il dooc pas désirable , dans une réor- 
ganisation définitive de lltalie, de les affranchir d'une 
manière quelconqae d'un joug qui leur pèse? Si le 
pape s'y refuse^ ne sera-t-il pas, de même que tous 
ses prédécesseurs , le véritable et grand obstacle à 
toute bonne organisation future? — Mais, répon- 
drons-nous , sll en est ainsi, si les papes ont été t)u 
peuvent être un obstacle , écartons donc cet obstacle , 
mais écartons-le de la manière qui se présente comme 
la plus facile. Non pas en écartant le pape , ce qui ne 
se peut, ni en l'intéressant à s'opposer à une bonne 
organisation , mais en l'intéressant à y contribuer lui- 
même, en faisant qu'il y trouve aussi l'avantage 
capital et commun de l'indépendance ; qu'il n'y trouve 
pas le préjudice particulier, matériel et pour ainsi 
dire palpable de la diminution de son État. Si maa 
désir d'abréger ne m'arrêtait, J'entr^rendrais de dé- 
montrer que les papes ont plus servi que nui à Tin- 
dépendance de ritalie, qu'ils lui ont plus souvent 
donné l'impulsion qu'ils ne l'ont entravée , qu'ils lui 
ont été plus amis qu'ennemis. Mais admettons que , 
pleins de préjugés historiques guelfes, moi et mes pa- 
reils, aussi bien que des gens valant beaucoup mieux 
que moi , un Manzoni , un Troya , un Gioberti, nous 
soyons dans une erreur complète; admettons que le 
bilan des papes, bien apuré, depuis Grégoire le Grand 
Jusqu'à Grégoire XYI, il faille définitivement recon- 
naître en eux des inconvénients, ils demeureraient 
alors des inconvénients terriblement anciens, terri- 
blement enracinés par treize siècles de durée; il 
feudrait alors dire qu'il est Impossible de les mettre de 
cêté ; que vouloir le tenter serait une chimèi*e , et qu'il 



DB L*ITAL1E. 18t 

y a nécessité, heureusemeBt ou Bialheureusement , 
n'importe, à savoir disposer nos projets en conséquence. 
^-Du reste , que ce soit une nécessité heureuse et non 
pas funeste, une nécessité qui se rattactte à toutes les 
destinées les plus glorieuses, les plus grandes de notre 
patrie; que lltalie y choisie pour étre^e siège du chef 
de l'Église catholique^ le centre de la chrétienté, soit 
intéressée, non-seulement à Tindépendance, mais à 
la dignité, à la splendeur, à la puissance de ce chef; 
que non-seulement être son séjour, mais le défendre 
et le glorifier, soit la grande mission de lltalie dans 
les siècles futurs , tout cela a été si bien exposé dans 
les ouvrages de M. Gioberti , notamment dans le der- 
nier , et ces ouvrages ont et doivent avoir une telle 
popularité en Italie, qu'il y aurait folie à moi de vou- 
loir y ajouter rien. Si j'en ai rejeté quelque chose ^ si 
j'àt dit que la question de la présidence du pape dans 
une confédération italienne était prématurée , et taxé 
d'exagération l'idée d'une suprématie aussi absolue , 
aussi universelle, pour ainsi dire, que semble l'espérer 
M. Gioberti , j'admets cependant pour l'Italie une su- 
prématie spéciale, présente et future , celle qui résulte 
pour elle de posséder, d'entourer, d'avoir à défendre 
la chaire pontificale. Cette suprématie n'implique pas 
toutes les auti'cs; au contraire, elle admet que chacune 
des autres appai*tienne à Tune ou à l'autre des nations 
chrétiraines. La seule différence entre M. Gioberti et 
moi , si je ne m'abuse (car peut-être lui-même ne l'en- 
tend-il pas autrement), consiste en ce qu'il espère une 
suprématie italienne universelle ou presque univer- 
selle en toute chose, et que moi Je n'en espère, je 
dirais presque n'en désire qu'une spéciale , espérant , 



184 DBS £SPBBANCBS 

d(>$iraDt qufi toute nation chrétienne en ait aussi une 
pareille. Les faits passés me paraissent conûrmer cette 
espérance de suprématies multiples. Dans Tantiqûité, 
elles étaient absolues, universetks. La civilisation et 
les lumières de chaque peuple tombant presque tout 
d*un coup y passaient entièrement d^ime nation à 
l'autre. Mais désorm^^s la civilisation et la culture 
sont naturelles à toute la dirétieiité; chacun le v<Ht« 
Elles se répandent peu à peu dune nation chrétienne 
à Tautre, sans se perdre chez aucune. Il en résulte que 
les suprématies deviennent peu à peu moins absolues^ 
moins universelle»; chaque nation conserve quelque 
chose delà suprématie universelle; chacune conserve 
sa supériorité parliculière. La suprématie italienne; 
à partir de la fin du »^ siècle jusqu'à la fin du xv^, 
^proche de Tuniversalité, parce qu'elle fut des pre? 
mières; mais elles devinrent peu à peu, elles s<mt 
aujourd'hui et seront par la suife de moins en moins 
universelle». Peut-être, en même temps que celle de la 
puissance et de la diffusion des lumières dans les régions 
maritimes sera conservée par la nation à laquelle elle 
appartient aujourdliui plus qu'aux autres, une autre 
nation chrétienne parviendra-t-elle à la suprématie en 
ce qui concerne cette diffusion sur le continent de 
l'Asie, une troisième en Afrique; une quatrième aura 
la suprématie de la production industrielle, et Dieu 
s|iit quelles autres encore , d'autres suprématies dans 
les lettres, dans les sciences, dans les arts. Mais au 
milieu de toutes ces suprématies spéciales, celle de 
ritalie est plus assurée qu'aucune autre* Voudrait-elle 
n'en tenir aucun compte? ne pas la faire valoir tout 
ce qu'elle vaut, et se faire une entrave de ce qui est 



DE L'iTALlEé 18^ 

pour «Ile un encouragement et un avantage? Voudrait- 
elle ne pas suivre hardiment toute sa destinée, ou, 
lorsqu'elle en a une belle, grande et naturelle à ac- 
complir, s'en proposer une autre, factice et contre 
nature? -^ L'art de gouverner s'est toujpurs réduit, 
depuis l'origine du monde, à deux points : conserver 
et avancer. Conserver seulement ce qui est bon et 
opportun, mais en totalité; avancer quant au surplus, 
qu'il est bon dès lors et opportun de changer* Les 
nations dans lesquelles la Providence a mis deux 
forces» l'une conservatrice, l'autre progressive, furent 
les plus grandes y les plus utiles au genre humain; 
Les monarchies asiatiques eurent aussi, dans le prin- 
cipe , leur force progressive ; c'est pour cela qu'elles 
grandirent. Mais la force conseryatrice surabonda 
chez elles, et celle-ci ne suffisant pas par elle-^méme, 
elles tombèr^t toutes , sauf trois que nous voyons 
mourir de langueur, la Turquie , la Perse , et cette 
Chine qui est le plus grand exemple du système con«- 
servateur pur. Mais la Grèce ^ avec sa force dorique 
conservatrice et sa force ionique progressive» avec 
Sparte et Athènes, foyers de chacune d'elles, fut 
dans l'antiquité la grande propagatrice de la civilisa- 
tion et de la culture intellectuelle. Telle fut ensuite 
Rome , avec sa force aristocratique conservatrice et 
sa force démocratique progressive. Telle fut Tltalie 
au moyen Age, avec sa force conservatrice gibeline 
et sa force progressive guelfe, sauf que ces dernières 
étaient mal combinées toutes deux pour leur tâche : 
la conservatrice gibeline, parce qu'elle s'appuyait 
sur l'étranger ; la progressive guelfe , parce qu'elle était 
dirigée par les papes, qui, de leur nature» étaient 

16. 



186 DES ESPÉRANCES 

molDS progressif que conservateurs* — Il put bieo 
y avoir deux, trois, dix papes progressifs Jusqu'à ce 
que les libertés eeciésiastiques eussent été assurées^ 
mais à peine furent-elles obtenues , que les pontifes 
devinrent trop conservateurs , comme Innocent lit 
durant la minorité de Frédéric II, et Alexandre III 
lors des négociations de la trêve de Venise. C'est là , 
plus que toute autre chose, ce quî arrêta le progrès xle 
ritalie et la fit décliner ensuite. L'Espagne n'avait 
pas de force progressive intrinsèque ; celle qu'elle avait 
n'était qu'occa^onnelle , consistant dans la diffusion 
en Amérique, et une fois celle-ci épuisée , die déchnt. 
La France fût grande tant que dura l'équilibre entre 
son gouvernement monarchique conservateur et Tes^ 
prit éminemment progressif de la nation ; mais quand 
celui-ci l'emporta , elle fit fausse route, jeta un mer« 
veilleux éclat et déchut. L'Angleterre se déchira elle- 
même durant des siècles dans la lutte des deux forces 
rivales, puis, une fois qu'elle les eut admirablement 
équilibrées et réduites toutes deux à lutter pacifique^ 
ment, elle grandit rapidement dans l'espace d'un siècle, 
et de presque rien qu'elle était, die arriva à tout (t). 

(I) La coDstitatioD soas laquelle les Anglais sont parvenus | 
fonder le plus vaste empire qui ait Jamais existé, est sans doute 
une constitution admirsd>le, nous sommes bien loin de le contester. 
Mais il ne faut pas s'y méprendre , et la présente^ comme digne 
d'être imitée; ce serait, sous certains rapports, faire reculer la 
civilisation de plusieurs siècles- 

L'Angleterre, grâce à sa position insulaire, réussit à constituer 
le moyen &ge quand on travaillait le plus en Europe à le faire dis- 
paraître. Les hauts et puissants seigneurs de I^autre côté de la Man' 
che , plus adroits et peut-être aussi moins corrompus que leurs 
confrères du oontiiient, virent de bonne heure la nécessité : 

1** De iQettre en jeu les trois meilleures institutions des temps 
modernes, la représentation des communes, le Jury et là liberté 



X>B l'iTALLE. 187 

C'est précisément parce que la lutte se passe sous les 
yeux de tous, et que tous y savent voir et discuter les 
intérêts du pays, que dure sa grandeur; et elle durera 
tant que Ton saura maintenir l'équilibre de ces deux 
forces sans laisser prévaloir ni l'une ni i'autre. On 
peut et Ton doit en dire autant de toutes les gran- 
deurs : de celles qui existent, pour les conserver; de 
celles déchues, pour les relever, de l'Italie surtout (1). 

de la presse « pour tenir tète à la royauté qui, là comme ailleurs, 
tendait à concentrer dans sa main tous les pouvoirs de TËtat; 

3* De renoncer, en faveur du peuple à toute espèce de droits sur 
les personnes, pour se faire reconnaître propriétaires inamovibles 
du sol, et, par conséquent, maîtres véritables du pays. 

ns surent, en un mot , empêcher que la Grande-Bretagne devint 
le patrimoine de ses rois, mais à condition qu*elle demeurerait 
inféodée à la noblesse. 

Ainsi , la civilisaUon y prit une allure presque opposée h celle 
ffu'elle prit en deçà du détroit, et surtout en France. D'un côté, 
marchant avec les rois, nlveleurs par excellence, elle linit ou 
finira par atteindre au but essentiel jde l'activité chrétienne, à L*é^ 
galité; de Tautre, obéissant à Taristocratie, qui, pour se soutenir 
au dedans, a toujours besoin de conquérir au dehors, elle s*est 
écartée du Imt, mais pour y revenir tôt ou tard et y amener ses 
conquêtes. 

Jusque-là, il est bon de ne pas confondre la constitution fran* 
çaise, qui a ses codes et ses lois organiques, avec la constitution 
anglaise qui, par Tavarice ordinaire des aristocraties à promul- 
guer des lois , laisse encore subsister des coutumes et des insti- 
tutions barbares. 

L'une et l'antre ont leur suprématie , leur mission particulière 
également glorieuse; et si les deux gouvernements persistent dans 
cette entente cordiale qu'on se plait tant à prôner de part et d'au- 
tre, les espérances , non-seulement de l'Italie et de la Pologne, 
mais de l'Europe et du monde, ne tarderont pas à être réalisées. 

Trad. 

(I) Notre précédente note ne tend pas à invalider le principe 
que l'auteur établit de l'équilibre entre les deux forces , mais seu- 
lement à constater qu'en Angleterre cet équilibre n'existe que par 
les compensations du dehors. Au demeurant , nous reconnaissons 
que la liberté sans rautorité aboutit au désordre et à l'anarchie , 



188 DES ESPÉIIARCES 

Les deux forces gibeline et guelfe y étant heureuse- 
ment éteintes depuis longtemps, les deux fonctions de 
progrès et de conservation finiront , s*il plaît à Diea, 
par être exercées beaucoup plus naturellement : le 
rôle progressif, par les États séculiers , et principale- 
ment par le Piémont et Naples; le r61e conservateur, 
par les papes. Il ne faut pas juger d'après ce qui est 
lin moment dans rhistoire, mais d'après ce qui est réel- 
lement une époque. Beaucoup trouveront que Naples 
et le Piémont avancent avee lenteur, qu'ils ne s*ac- 
quittent guère du rôle d*élément progressif en Italie. 
Mais à qui la ûiutet Aux étrangers qui les retiennent. 
Ceux-ci écartés y il n'est pas possible que le Piémont, 
entouré qu'il est de ce qu'il y a de plus progressif sur 
le continent , et Naples, placée au milieu de tout le 
mouvement maritime Oriental , ne finissent pas par 
se mouvoir aussi , avec une disposition d'autant plus 
active qu'un long repos les aura préservés de la lassi- 
tude. C'est alors que sera utile la force conservatrice 
du pape, et d'autant plus profitable qu'elle ne peut, 
en résultat, être trop conservatrice, entraînée désor- 
mais, comme elle l'est déjà, par la nécessité ecclésias- 
tique d'adopter également comme ses filles, toutes 
les nations de la chrétietité, sous quelque forme , pair 
quelque force qu'elles soient gouvernées. Tout cela 
est k mon avis un avenir très^usceptible d'être prévu. 
Mais veut-on ne pas l'admettre? j'y consens. Alors 
nous retombons dans le présent ; et la grande néces» 



comme Tautorité sans la liberté aboutit au dcspoUsme et à la ty* 
raonie. Ce D*est que de Taccord de ces deux éléments également 
(essentiels que peut sortir le bien-être et la grandeur d*un peuple. 

Trad. 



DB l'iTALIE. 189 

site do présent jest de ne compromettre , par aucune 
dimculté inutile , l'entreprise déjà dimcile de l'indé- 
pendance, de ne pas en exclure et de ne pa$i lui don- 
ner pour adversaire un jdes princes italiens les plus 
puissants territorialement , celui qui est en outre le 
plus puissant par les deux autorités réunies en lui. La 
nécessité actuelle est enfin de partir du statu quo de 
ritalie, pour n*y changer que ce qui est indispensable 
à l'entreprise. 

. d. Mais laissons tout ce qui sera à faire le Jour où 
s'offrira l'occasion , et passons à ce qu'il y a à faire 
dès aujourd'hui pour la préparer et la hâter. Voilà 
la partie pratique, la plus pratique de notre discussion. 
Le premier des préparatifs consiste évidemment dans 
les forces militaires : cela est clair aux yeux de tous, 
sauf peut-être quelques économistes étroits, qui, en 
Italie comme ailleurs , se font les défenseurs des inté" 
rets mcUériels, ce en quoi ils font bien, mais défen- 
seurs exclusifs, ce en quçi il font mal certainement. 
Ceux-là ont coutume de regarder, avec une espèce 
d'envie, les nombreux million^ employés à Teutretien 
des çirmée^ et criant aux dépenses improductives, ils 
se /ont une douce utopie des désarmements. Mais il 
me semble que cet argot des dépenses improductives 
commence à passer, et que les économistes même les 
plus exclusifs admettent désormais les dépenses maté- 
riellement improductives, mais productives morale- 
ment. Il me semble que l'on commence aujourd'hui à 
abandonner cette utopie du désarmement, fille ou 
sœur de cette autre utopie de la paix perpétuelle. Mais 
pour laisser de côté tout ce qui est en dehors de notre 
fait particulier , je dis qu'en ItalijE^, au moment actuel, 



190 DES ESFBRAKCES 

Il n'y a pas de dépense mieux entendue que celte faite 
par deux prinees italiens pour tenir sur pied deux 
armées nationales. Non-seulement parce qu^elles se- 
raient nécessaires à roccasion, raison très-suffisante, 
bien qu'éloignée, mais par cette autre raison présente 
et non moins importante, que les armées sont un des 
meilleurs et peut-être le meilleur moyen de conserver 
et d'accrottre l'activité italienne y de mettre obstacle 
à la nonchalance italienne, de nous préserver d'un 
nouveau seicento. En exceptant dans les professions 
matérielles celle des agriculteurs, et dans les carrières 
intellectuelles le sacerdoce, qui n'est pas une profes- 
sion, mais une haute fonction humaine, qu'on ne doit 
pas embrasser pour Jouir des avantages terrestres, 
mais pour conduire tes autres et soi-même à une vie 
ultérieure, le métier des armes est, de toutes les autres 
professions, matérielles et intellectuelles, la plus salu- 
taire tout ensemble au corps et à l'esprit. Il est reconnu 
que les professions industrielles sont presque toutes 
malsaines, plus ou moins sédentaires, plus ou moins 
corruptrices, ou pour le moins débilitantes. Quelques 
années de service militaire sont donc le meilleur re- 
mède qu'il puisse y avoir contre les vices physiques et 
moraux , le seul moyen de les détruire dans les géné- 
rations présentes et de les empêcher de passer dans 
celles qui suivront Quant aux t^arrières de la magis- 
trature, du barreau, de ladminlstration publique, de 
la diplomatie , des lettres , des science» et des arts ; 
quant aux professions libérales et intellectuelles, toutes 
sont bonnes sans doute, toutes peuvent être et sont 
souvent vertueuses ; mais toutes exerçant l'intelligence 
et teoant le corps en repos , sont nuisibles à celui-ci , 



DE l' ITALIE. 191 

et dès lors à celle-là parfois, c'est-à-dire, en définitive, 
à rhomme entier, à rhomme tel qu'il est ici-bas, âme 
et corps. Si quelques-uns réussissent à ne pas se laisser 
efféminer et af&dblir par ces occupations sédentaires 
et renfermées , ce sont des cas rares et d autant plus 
dignes d'éloges; mais il est plus rare qu'ils ne trans- 
mettent pas ces vices à leur descendauce , de sorte 
qu'au total il est de l'intérêt national que ces pro- 
fessions ne se multiplient pas au delà du besoin. 
Toutei requièrent d'ailleurs des dispositions spéciales, 
des facultés plus qu'ordinaires, et ceux qui les exer- 
cent sans posséder ces avantages , y font plus de 
mal que de bien. Quand même ensuite on les laisserait 
se multiplier au delà du besoin , elles occuperaient 
dans l'État un nombre de personnes relativement 
petit. La seule profession militaire peut entretenir 
l'activité du grand nombre et de ceux dont l'esprit est 
ordinaire. Voyea dans les pays où cette profession 
n'existe pas, et, sans sortir de l'Italie, comparez avec 
ce qui s'offrira à vos regards dans ceux où elle existe. 
Dans les premiers, les capitales, les petitesyilles même 
et les bourgs sont pleins d'une classe qui s'appelle 
baute, mais qui ne l'est souvent que comme les ma- 
tières impures qui montent à la surface des liqueurs 
en fermentation : une classe de jeunes gens oisifs et 
corrupteurs, de vieillards oisifs et corrompus, de mau- 
vais fils , de plus mauvais maris et de détestables ci- 
toyens. Au contraire, dans les pays où les jeunes gens 
SQnt employés au service militaire , les plus instruits 
dans les armes spéciales , et presque tous dans les 
autres, l'oisiveté et le vice n'ayant pas de facilité pour 
se répandre parmi ceux que l'ége et l'aisance rendent 



^ 



193 D£S ESPÉRANCES 

plus corrupteurs , ne descendent pas avec autant de 
force sur les autres, et y sont en tout incomparable- 
ment plus rares. Persistez-vous cependant à retrancher 
dix, vingt ou cinquante millions du chapitre de la 
guerre dans le budget de l'État ? Soit; mais alors re- 
portez-les au chapitre activité publique^ car elle seule 
peut nous conserver ce qui nous reste , nous rendre 
ce qui nous manque de vertus nationales en tout genre. 
— Examinez donc, corrigez, perfectionnez l'organisa- 
tion de Tarmée ; supprimez les dépenses inutiles, mais 
conservez , augmentez ; souffrez que ceux à qui ne 
suffisent pas les parades militaires, puissent prendre 
part à la réalité de ces belles guerres de diffusion que 
fait de toutes parts la chrétienté, et, au nom de t*Ita- 
lie, bénissez au surplus ceux de nos princes qui nous 
conservent des armées italienues ; encouragez les au- 
tres , quelque petits qu'ils soient , à les imiter. Les 
contingents italiens de chaque province» quand ils 
n'augmenteraient pas de l)eaucoup le nombre , la 
puissance matérielle des armées italiennes , accroî- 
traient beaucoup, au moment de les faire agir, leur 
puissance morale. En attendant , les exercices mili- 
taires, dans les petits États comme dans les grands, 
maintiendront plus sains, plus vigoureux, le corps^et 
réme de tous, surtout dans leà classes oisives par 
leur position sociale. On dira peut-être, mais à tort, 
que cela était vrai pour le siècle passé , mais serait 
faux de nos jours ; que les militaires sont d'ordinaire 
des hommes peu moraux, très-oisifs, vicieux et cor- 
rupteurs. Pour peu qu'on se soit occupé, non dor 
sciences militaires, aujourd*hpî si avancées et multi- 
pliées , mais de regarder seulement les maneeuvres 



DE L ITALIE. IU3 

faites sur quelqae champ de Mars dans les Etats 
militaires, italiens ou étrangers, on est à même de 
savoir que le métier des armes est mainteuaDt tout 
autre chose qu'un métier de paresseux , même en 
temps de paix , et que dès lors il ne peut favoriser le 
vice. Je ne voudrais offenser de nulle façon aucune 
d£S autres professions libérales, et moins que toute 
autre celle d'écrivain, que je fais à cette heure; mais 
si je poursuivais la comparaison , je ne pourrais que 
partner l'opiDiou de quelques vieux débris de la géné- 
ration st active qui iinit , quand, après avoir eu occa- 
sion d'exercer plusieurs de ces professions ensemble 
OQ tour à tour, Ils prétendent avoir rencontré incom- 
parablement plus d'exemples de vertu, et plus d'en- 
couregements à la pratiquer, dans la carrière militaire 
que dans aucune autre. 

6. Ttnit cela s'applique aussi a la carrière de la ma- 
rine, soit militaire, soit marchande, qui a tous les 
avantages moraux, toute l'activité du service de terre, 
OH peut-être plus. Je ne m'y arrêterai donc que pour 
foire observer combien it est à regretter qu'elle ne soit 
pas l'objet d'une attention égale à celle qai se porte 
sur t'armée dans les deux grands Ktats militaires de 
l'Italie, et bien moins encore dans les autres. Peut- 
être la mauvaise direction donnée à nos marins dès 
les premières années qui suivirent la Restauration , les 
ayant rendus presque inutiles en peu de temps, est-elle 
le motif qui les fait négliger aujourd'hui. Dès cette 
époque même, un des premiers hommes de mer de 
l'Angleterre et l'un de ceux qui connaissa 
la M^iterranée, était d'avis que nos for< 
devaient se composer surtout, ou même 



194^ DES £SPSBA1I€£S 

de petits bâtiments propres à courir la long des cAtes , 
et à pénétrer dans tous les coins de nos mers. On sait 
qu'on ne faisait presque point usage alors des bateaux 
à vapeur, et qu'on n'avait pas encore inventé ces 
pièces d'artill«rie longues et grosses, deux perfection- 
nements qui ont donné, pour la plupart des opérations 
navales dans la Méditerranée, un grand avantage aux 
marines composées de petits bâtimepts en grand 
nombre, sur les flottes de gros vaisseaux d'un nombre 
restreint. Les exemples de Saint-Jean d'Acre et de 
Beyrouth étaient loin encore. Si donc leconsdl toit bon 
alors, il serait excellent à présent. Il n'a pourtant pas 
été suivi alors, et il ne l'est pas maintenant : alors par 
défiance, par vanité, par négligence ou par attache* 
ment aux anciranes habitudes ; maintenant, parce que 
nos finances ne nous permettent pas d'organiser un 
nouveau système maritime en sus de l'ancien , comme 
on le fait en Angleterre et en France. Mais ne pour- 
rait-on du moins attirer à nous entièrement cette i»- 
vigation Journalière entre une partie el une antre de 
notre Péninsule, faite en partie aujourd'hui sur des 
navires appartenant à des compagnies étrangères? 
Ne pourrait-il se fermer plusieurs compagnies natio- 
nales? Ou les gouvernements, à leur défaut, ne de- 
vraient-ils pas s'en occuper? C'est là une de ces in- 
dustries qu'on peut considérer comme gouvememen' 
(aies 9 parce que, sous le double rapport économique 
et politique, il est de l'intérêt des gouvernements 
qu'elles soient exercées par des nationaux ; c'est donc 
le cas pour les gouvernements de les exercer à défaut 
des compagnies. 11 ne faudrait jamais perdre de vue 
6et avenir, plutôt certain que probable, où tout ce 



DE L'ITALIE. 19^ 

qu'il y a aura d'activité en fait de commerce, de 
guerre, de diffusions de toute espèce, repassera dans 
la Méditerranée comme au moyen âge. L'Italie , an 
moyen âge, y exerçait la suprématie et presque le 
monopole. Poétiquement, pour l'effet oratoire, il serait 
plus beau de dire : sachons la reconquérir, et d'autres 
peut-être le diraient. Mais moi je ne dis pas même: 
devenons-y les égaux de la France ou de TAngleterrc. 
Cette égalité pourrait s'obtenir un jour; mais à présent 
nous en sommes si loin , que je dirai seulement : 
prenons-y une part plus petite , mais qu'elle soit no- 
table et proportionnée. La grande honte , c'est de n^y 
en avoir presque aucune ; de voir passer et repasser, 
autour de nos côtes, des nuées de bâtiùients étrangers, 
nout, placés si favorablement au milieu de cette mer 
qui jadis fut toute à nous , et qui semble aujourd'hui à 
tous, hormis à nous. Quand, il y a peu d'années, les 
vaisseaux autrichiens aidaient sur les côtes de Syrie les 
Anglais à décider un des épisodes \eà plus importants 
de la question orientale, la majeure partie de ces 
vaisseaux étaient italiens, ainsi que leurs équipages. 
Mais quelle honte et quel dommage qu'ils ne fussent 
là que sous la bannière étrangère I D'une ou d'autre 
manière, tôt ou tai*d, il renaîtra sans doute des guerres 
semblables ; mais renaitra-t*il des bâtiments et des 
équipages italiens pour y prendre part sous la ban- 
nière italienne? Oui certes. Si Naples et le Piémont, 
à i'envi l'un de l'autre, organisaient leur marine comme 
leur armée, et si les autres princes italiens rivalisaient 
avec ces deux États pour se ménager l'une et l'autre 
de ces deux forces matérielles, leur réunion leur vau- 
drait d'être d'un poids considérable dans la grande 



100 DBS IKSPBBAirCES 

question chrétienne, et de foire pencher ensuite la ba- 
lance dans celle spéciale à ritalie, qui en sera une dé- 
pendance nécessaire. 

7« Mais passoQs à ces forces morales qui dansTocca- 
sion augmentent presque à i^inûni les forces maté* 
rieiles. En elles est le grand avantage des princes na- 
tionaux sur rétranger. A coup sûr, mes lecteurs, dont 
ces espérances, dont ces affaires italiennes attirent 
l'attention , à coup sûr, tous les vrais Italiens préfére- 
ront au meilleur gouvernement étranger un gouver- 
nement national, bien que moins bon. Il n'est pourtant 
que trop constaté, et nous l'avons déjà déploré, qtill 
y a des Italiens assez avilis pour ne désirer rien autre 
chose qu'un gouvernement doux et bon, queK qu'il soit 
du reste, de quelque côté qu'il vienne. Ces hommes-là 
malheureusement sont autant de forces morales, ou 
même matérielles enlevée3 à l'Italie, quand viendra 
pour elle le moment d'agir, et dès à présent aussi; il 
serait donc important de les rallier, afin que se formât 
une grapde et véritable opinion nationale. Mais on ne 
saurait les ramener qu*en rendant les gouvernements 
italiens incontestablemcQt meilleurs, plus désirables 
et plus désirés que celui de l'étranger. Aucune nation, 
même dans l'état présent de la civilisation dirétienne, 
ne se compose uniquement d'hommes généreux ^ 
éclairés ; il y a dans toutes beaucoup de gens incapa^ 
blés de ce véritable amour de la patrie qui , comme 
tous les amours, vit de sacrifices ; mais ils sont plus 
nombreux chez les nations dépendantes, et ce n'est 
pas leur faute de n'avoir pas été élevés dans ces nobles 
sentiments ; il faut leur compatir et chercher à les leur 
inspirer autant que possible, en leur faisant enviw la 



DB L'ITALIE. 197 

eondHIoQ des sujets Italiens. — Cela n'est pas diffi- 
cile. Je n'entreprendrai pas d'enseigner cette science 
du gouvernement le meilleur, qui n'est plus un secret 
maintenant, et se trouve à la portée de tout homme 
dpnt la volonté est sincère; Je suppose Tlnstruction 
et la bonne foi chez mes lectenrs, et Je passe à ce qui 
nous concerne spécialement. Il est très- facile à des 
princes nationaux de bien gouverner^ en comparaison 
de maîtres étrangei:s, à qui cela est diffîcHe naturelle- 
ment et peut devenir impossible. Un prince national a 
beaucoup moins de craintes qu'un souverain étranger, 
et les craintes sont la véritable cause d'un mauvais 
gouvernement. Entre un prince national et la nation, 
il y a bien plus de confiance qu'entre uq prince étran- 
ger et la nation qui lui est soumisse; or, la confiance 
réciproque est la véritable source de tout bon gouver- 
nement. Un prince national n'a pas besoin d'acheter 
des amis j tous ses sujets sont tels naturellement ; et 
s'il a des ennemis, il peut user largement de clémence 
avec eux et s'en refaire des amis, tandis que l'étran- 
ger ne le peut, ou cela ne lui sert à rien. Voilà le ré- 
sumé de tout ce livre du Prince de Machiavel, qui, 
lu ou non, est naturellement toujpui^ mis plus ou 
moins en pratique par tout souverain étranger. Un 
prince national peut aller plus hardiment quand 
même il se tromperait , parce que ses erreurs ne lui 
sont pas imputées à crime par ses sujets, comme elles 
le seraient à l'égard d'un étranger. Quand il ferait des 
levées de troupes excessives , les soldats qui restent 
dans le pays et revoient souvent leurs familles, pren- 
nent facilement leur parti; tandis que ceux d'un prince 
étranger, emmenés au dehors et loin, le lui pardonnent 

|7. 



t98 DES ES1>^RBÀNC|S8 

difficilement. Si le prince national perçoit des ilnpftfs 
exeesf^S) en les dépensant il les restitue an pays; 
tandis que Tétrangèr l'appauvrit en les emportant. Si 
le prince national fait de bons choix, il contente tous 
ses sujets ; s*i| se trompe , il mécontente ceux qui va-^ 
lent mieux que les préférés > mais il satisfait pourtonf 
quelques personnes , et le Inal est moins grand. Le! 
prince étranger au eonttuife mécontente tout le 
monde, soit en choisissant des étrangef^, même gens 
de bien et de talent, soit en choisissant des nationaux, 
attendu que parmi ceux-ci les méritants ne se mettent 
guère à son service, et qu'il estd>iigéde faire de mau* 
vais choix. Sauf ces excès de tyrannie qui soulèvent 
tout le monde, de quelque part qu'ils viennent, mais 
qui chaque Jour se font plus k*ares, les actes arl)itrair^ 
même d*un gouvementient absolu, mais national, of- 
fensent moins et sont plus remédiables que les actes 
arbitraires de l'étranger. Sous l0 premier, la victime 
de Tarbitraire peut du moins trouver quelque défen- 
seur parmi ses amis, ses parents, ses compatriotes, et 
par suite quelque Justice, Mt-elle arbitraire ; mais sous 
le second il n'y a pas même ce remède, cet adoucisse-*- 
ment qui fait donner le nom àe paternels à certaine 
gouvernements nationaux ; cet adoucissement esi 
comme le nom inapplicable à des gouvernements 
étrangers. En résumé, il n'est pas de bonne action quf 
ne s'évalue cent fois plus , pas d'erreur qui ne scf 
compte cent fois moins d'un prince national que d'un 
étranger (1). 

(1) Cela est si incontestable , quec^est à peine si l'on a parlé detf 
nomhreases victimes faites, dans les dernières vingt-cinq années, 
par les gouvernements nationaux , tandis que les souffrances de 



DB L'iTAtlE. 199 

8. Encore un grand avantage des princes nationaux, 
c'est de pouvoir employer l'art que nous avons dit 
être le premier dans le gouvernement à toutes les épo- 
quesy et surtout au temps actuel, Fart de conserver à 
propos et d'avancer au moment opportun. Aucun 
gouvernement ne saurait y avoir recoura dans une 
|>rovince étrangère, et le nom mémedecom^rt;a/^nr 
qu'y prennent quelqùesnins, est factice et mensonger. 
Ils ne sont, ils ne peuvent être tels^ ou» s'ils le sont, 
c'est à letir détriment. S'ils conservent les lois , les 
usages, ^ fêtes publiques, les noms, la langue, quoi 
que ce soit de\la patrie, ils font erreur contre eux- 
mêmes et contre leur propre conservation; ils ne 
peuvent conserver à la fois eux et la nationalité, cho- 
ses antipathiques ; ils ne peuvent être de bonne foi 
conservateurs. Au contraire, tout ce que le prince na- 
tional conserve de6 choses de la patrie est entièrement 
à l'avantage de la nationalité, et il n'est pas douteux 
qu'il doit conserver lé plus qu'il peut, tout ce qu'il 
h'est pas utile de changer. C'est bien pis lorsqu'il 
6'agit de marcher en avant. Tout progrès est d'autant 
plus dangereux pour le prince étranger qu'il a plus 
d'avahtages, tandis qu'il suffit qu'un progrès soit bon 
pour être utile au prince national. Si je traitais un 
ftujet philosophique ou même de politique générale, 
Je me croirais obligé de m'arrêter ici pour distinguer 
les progrès en bons , en indifférents et en mauvais , 
t5'est-à-dire progrès véritables, progrès crus tels 

douze on qninÉe prisonniers do Spiell)erg, immortalisées par Silvio 
t^lioo , n*ont pas encore cessé et ne cesseront jamais d'être repiro- 
ttiées à l'Autriche, non-seulement par les Italiens , mais par tout 
le 'monde. Tkad. 



300 HES ESPBB4KCES 

quand Ils ne sont rien, et progrès n'étant que des. re* 
tours en arrière. Mais pour laisser les généralités et 
ne parler que des progrès réels, dont je ne saurais 
même m'engager à dresser une liste complète, je me 
contenterai d'un petit nombre d'exemples. Admettons 
iin des progrès qui peuvent se faire avec plus de parité 
par les princes nationaux et par le prince étranger, 
un simple progrès matériel, l'amélioration des voies de 
communication en tous genres entre une partie et 
l'autre de la Péninsule. Faciliter ces communications 
matérielles, c'est faciliter celle des pensées, des oueurs, 
c'est rapprocher les intelligences, les mettre pour 
ainsi dire en commun dans toute la nation» Mais la 
communauté de pensées et de mœurs ne peut que 
faire sentir la communauté des intérêts, et par suite 1^ 
prix de Ja nationalité et de l'indépendance; or, celles- 
ci devant être ambitionnées par les princes italiens 
et repoussées par l'étranger, il en résulte que le pro* 
grès si inoffensif en apparence des communications 
matérielles est bon pour les premiers, et nuisible en fin 
décompte au second. Il en est de même de toutes les 
communautés, du commerce, des postes, des mon- 
naies, des poids et mesures. Il en est de même de ces 
lignes douanières, instrument si puissant de civilisa- 
tion, chacun le sait, et qui pourrait être tel aussi 
en Italie. Comme il n'y a pas là les difficultés de la 
confédération politique, l'étranger ne pourrait les in- 
terdire aux princes italiens. Les gouvernements ita- 
liens devraient se pénétrer de ceci, que, tout en étant 
de beaucoup moins forts sous le rapport des ressources 
militaires que le gouvernement étranger, ils ne «ont 
pas tels, mais de pair avec lui tant que dure la paix ou 



DB L'ITALIB. 201 

quand ils se seraient liés entre eux par une confédé- 
ration politique, En.temps de paix, dans tes conditions 
présentes de la république chrétienne^ les dépendances 
indirectes, les prépondérances non exprimées dans 
les traités, ne sont dépendances et prépondérances 
que pour ceux qui s'en laissent faire un épouvantail. 
Réduisons au fait la supériorité de puissance; c*est 
plus d'hommes et plus d'argent: grande supériorité, il 
est vrai, en cas de guerre, mais qui n'est rien tant 
qu'on n*en vient pas aux mains. Or, la puissance qui 
prétend faire la loi n'en peut venir aux armes tant 
que celle qui est la plus faible^ mais indépendante, ne 
fait qu'user des droits de son indépendance reconnue. 
Je voudrais voir quelque grand prince italien faire 
pour notre indépendance ce que le célèbre citoyen 
irlandais fait plus réellement pour la liberté que pour 
l'indépendance de sa patrie, user de ses droits, de 
tous ses droits Jusqu'à leur dernière limite. Notre en- 
treprise serait d'autant plus belle, d'autant plus uni- 
versellement applaudie, que les droits de l'indé- 
pendance sont plus étendus et plus clairs dans la 
république européenne, que ceux de la liberté dans 
ce même empire britannique ; car on dispute, et Ton 
disputera tant que durera le monde, sur les droits de 
liberté intérieure; mais en ce qui touche à l'indépen- 
dance nationale, tous sont d'accord pour en procla- 
mer la légitimité, la vertu^ la sainteté, pour reconnaî- 
tre que c'est un droit et un devoir de la conquérir 
entière (1). 
9. La protection des lettres et des sciences donne 

. (I) Voir Pappeûdloe à la fin du volume. 



302 DES BSPBILàKC£S 

encore aux princes nationaux un grand avantage sur 
l'étranger, car celles-ci contribuent aussi à runion, elles 
en sont peut-être l'élément le plus puissant dans toute 
nation ayant une langue commune et des États di- 
vers. En servant à l'union , elles servent donc les 
princes nationaux et nuisent au prince étranger. Ce- 
lui-ci ne devrait jamais encourager la littérature ita- 
lienne, et, s'il était possible, il ne devrait pas la tolérer. 
Aussi je m'étonne de tant de condescendance de sa 
part. La littérature, même comprimée, même amor- 
tie, censurée^ cbAtrée, ne saurait ne pas entretenir et 
encourager la nationalité ; la langue en est le signe , 
le cacbet particulier ; l'bistoire dans sa nudité lûéme 
en garde le souvenir vivant; et quand elle est écrite 
avec vigueur, elle signale les erreurs commises, et ce 
qu'il faut imiter» ce qu'il feut éviter pour servir à sa 
cause ; la pbllosopbie bistorique montre comment elle 
naît, comment elle se perd, comment elle se recouvre j 
iapbilosopbie générale en fait voir l'influence, y pousse 
par la raison ; la poésie» les arts font appel aux pas- 
sions en sa faveur; les sciences matérielles elles- 
mêmes, malgré leur apparence inoffmisive, contri- 
buent à l'aviver de plusieurs manières, quand ce ne 
serait qu'en ajoutant À la gloire nationale. Rien dans 
la culture intellectuelle n'est inoff^nsif pour l'étranger ; 
rien donc qui y soit inutile pour les princes nationaux, 
rien qu'ils n'en doivent encourager. — Mais pour 
donner de l'encouragement aux lettres et aux sciences, 
il serait nécessaire de se rendre un compte exact de 
leur état présent ; et c'est Ici que font le plus de tort , 
non-seulement les preneurs sans sincérité ni justice, 
mais aussi les preneurs de bonne foi qui tombât 



BB L' ITALIE. 203 

r 

dans l'exagératiOD. Avec ces flatteries dont on nous 
berce, avec ces comparaisons que Ton fait des écri- 
vains étrangers avec nous autres écrivains italiens, et 
qui se terminent trop souvent à notre honneur et gloire, 
on ne fait autre chose que nous endormir, nous autres 
écrivains, et abuser nos gouvern<ements respeetifo. La 
littérature, au xix® siècle, peut se passer, il est vrai, de 
ces protections, de ces Mécènes, de ces pensions : magni- 
ficences et misères du siècle des Médicis, de celui de 
Louis XIV. Mais les lettres présentes et futures ont be- 
soin de facilité, et, tranchons le mot, de liberté. Louer 
avec exagération nous autres écrivains de celle dont 
nous usons ^ et louer les gouvernements de celle qu'ils 
nous laissent, c'est dire que Tune et l'autre suffit; c'est 
empêcher ce progrès de Tune et de l'autre, qui serait 
utUe à nos princes et nuisible seulement à l'étranger. 
Je n'entrerai pas dans des détails sur la censure pré- 
ventive ou répressive; je sais que la dernière ne peut 
exister que pour des gouvernements libres, parce que 
censurer par répression , c'est*à^ire par jugement 
public^ c'est admettre ou même accroître cette publi- 
cité, qui n'est le partage que des gouvernements libres. 
Mais même avec la censure préventive , il y a diffé- 
rents degrés de facilité et de liberté ; et les gouverne- 
ments nationaux en peuvent dispenser la plus forte 
dose, tandis que celui de l'étranger n'en peut même 
accorder la plus légère. Ce bien précieux par exem- 
ple, dont je fais réloge, ce trésor de l'indépendance na- 
tionale , on peut certainement, on doit, ce me semble, le 
laisser vanter dans les États nationaux, ce qu'onne peut 
ni ne doit endurer dans les États soumis à l'étranger. 
Si ceiui-ci voulait agir sensément, il ne devrait laisser 



204 DES ESPÉBÀRGES 

louer aucune vertu , parce que toutes , même les plus 
humbles en apparence , donnent de la force, et la force 
de la nation, toujours utile aux gouvernements natio- 
naux, est toujours dangereuse pour celui de Fétranger. 
—Du reste, il est même de nos Jours des hommes de 
lettres, des savants et dçs artistes auxquels est indis- 
pensable une protection plus substantielle que celle 
de la liberté. Ceux pour qui renseignement ou Texcr- 
cice de leurs connaissances est une profession, peuvent, 
sans s'avilir, accepter des protections de cette nature^ 
s'ils le font sans se soumettre à des conditions humi- 
liantes. Là encore tout est à l'avantage des princes 
nationaux. Ils n'ont intérêt à imposer de semblables 
conditions^ ni aux professeurs ni aux élèves ; ils n'ont 
pas intérêt à amoindrir, mais à étendre renseignement, 
à faire fleurir les études, les universités, à les pousser 
autant que possible jusqu'au degré où elles sont par- 
venues en Allemagne, et même en certains États qui 
ne sont pas des pays libres. Si les princes italiens ne 
se laissaient pas effrayer à tort , la petitesse de leurs 
États et la pauvreté de leur trésor ne seraient pas un 
obstacle. Plusieurs de ces princes.allemands, près des- 
quels brillent des universités nombreuses et puissantes, 
n'ont ni plus de territoire ni plus de richesses. Si l'on 
calculait ce que coûteraient de plus cinq ou six pro- 
fesseurs des plus distingués de la Péninsule à ajouter 
à ceux de chaque pays, on verrait que quarante ou 
cinquante mille francs sufûraient et au delà pour 
donner la plus grande splendeur à telle ou telle de nos 
universités, à telle ou telle des capitales littéraires déjà 
existantes en Italie. Cela ne tournerait pas seulement 
à la gloire du prince qui ferait ce léger sacrifice , à 



DE l'iTâLIB. 20iS 

edie d'une vilte ; ce serait un grand avantage littéraire 
et même politique. S11 est utile aux lettres d'être cul- 
tivées en plusieurs lieux , d'avoir différents centres , 
il leur est utile aussi d'avoir un centre principal, sans 
lequel elles ne brilleraient jamais d'un vif éclat chez 
aucune nation. Et sous le rapport politique, si la puis- 
sauce des lettres n'est pas à comparer^ à celle des 
armes en temps de guerre , ni a celle des instituticms 
civiles en temps de paix , il n'est pas douteux qu'elle 
est la principale après ces deux-là, qu'elle est Tauxi- 
liaire le plus énergique de toutes deux. Les pauvres 
littérateurs sont d'ordii>aire la richesse que l'on ac- 
quiert à meilleur marché , et, dans les conditions 
actuelles de l'Italie, ils seraient peut-être la plus profi- 
table de toutes pour un prince italien. Il est certaine- 
ment plus facile de dire que de faire; les vertus 
politiques et militaires sont au-dessus des mérites 
littéraires ; mais tant qu'on ne peut bien exercer celles* 
là, ceux-ci sont à priser et même à encourager, car ils 
peuvent réveiller les autres. 

1 0. Mais cela n'est rien auprès des institutions mêmes 
du gouvi'mement. Là est le grand avantage des princes 
nationaux sur l'étranger. Us y peuvent tout, quand lui 
n'y peut rieii sans danger. Je ne me rappelle plus qui 
a inventé ce nom de gouvernements consultatif s j 
dont se sert Gioberti pour désigner nos gouverne- 
ments, et les distinguer des gouvernements tout à 
fait absolus et de ceux qu'on appelle représentatifs 
{deliberatim). C'est de toute manière un nom bien 
inventé, et dont l'emploi est convenable si on le donne 
non-seulement aux gouvernements italiens actuels, 
mais encore à d'autres semblables , et plus anciens, 

18 



206 DBS E8PCft4NCE$ 

chez iMN» et daei les autres peuples, à presque tous 
les gouYememeuts chrétiens de l'Europe » tels qu'ils 
sortirent du milieu du désordre féodal. Dans tous, la 
puissance suprême fut tempérée par des conseils plus 
ou moins bien organisés, plus ou moins indépendants, 
et ce sont eux qui distinguèrent presque toutes les 
monarchies européennes et chrétiennes de presque 
tous les despotismes orientaux ; bien mieux que ces 
deux principes de Thonneur et de la crainte, trop lé' 
gèrement ou, peut-être, peu sincèrement prêches par 
Montesquieu. Les gouvernements consultatifs qui sub* 
sistent encore en Italie, en Autriche et en Prusse, sont 
plus ou moins des restes de ceux qui existaient autre- 
fois partout; bien que celui de la Prusse soit peut-être 
une transition au gouvernement représentatif. Quelque 
opinion que l'on puisse avoir de leur opportunité et de 
leur durée , il n'est pas douteux qu'ils peuvent être 
beaucoup meilleurs et plus sincères sous des princes 
nationaux que sous l'étranger. Sous les premiers , les 
conseiller^ peuvent être de bonne foi , le prince peut 
les écouter avec coufiance, parce que leur intérêt 
comme le sien est celui de l'État. Mais les conseillers 
d'un prince étranger, on sont eux-mêmes étrangers, 
et alors ils ont, avec le prince, un intérêt contraire à 
celui des provinces gouvernées, dans maintes questions 
importantes , et au moins dans celle très-importante 
de l'indépendance ; ce qui fait qu'ils ne sont ni les 
véritables conseillers de tout l'État, ni une atténuation 
du très-grand vice des nationalités diverses ; ou bien 
ils sont nationaux, et alors je leur demanderai à quoi 
ils s'occupent, à quoi ils visent, qui ils servent, le 
prince auquel ils ont prêté serment, ou la patrie envers 



DE L'ITALIE. 207 

laquelle ils sont liés sans serment? Sont-ils pour la fidé- 
lité contractée ou pour la fidélité naturelle? Comment 
se sauvent-ils de la duplicité? Gomment échappent-ils 
aux scrupules » à Ja honte , au crime de trahison , 
inévitable d'un côté ou de l'autre ? Le prince croira~t-il 
de semblables conseillers , qui ne peuvent lui don- 
ner^des avis qu'en choisissant enti*e deux trahisons^ 
qui ne lui en donneraient pas s'ils étaient des hommes 
simples et droits? Ainsi un gouvernement consultatif, 
sur son propre terrain, ne peut demeurer sincèrement 
tel sur le terrain d'autrui : il est mensonger et absolu 
en Italie. Au contraire, les princes nationaux peuvent 
non-seulement avoir des conseils véritables, mais en 
étendre l'importance. Je sais un prince italien à qui 
furent proposées, lors de son avènement au trône, di* 
verses formes de conseils; mais lui, les laissant de 
côté, en imagina une nouvelle et fort belle, une que je 
dirais volontiers la forme la plus parfaite du gouver- 
nement consultatif; celle qui se rapproche le plus des 
avantages, quels qu'ils soient, des gouvernements re- 
présentatifs. Cette organisation, toute nouvelle, au- 
rait eu des conseillers perpétuels et presque au centre 
de rÉtat, et des conseillers annuels provinciaux. Les 
uns et les auti'cs auraient mis enjeu (certes sans dan- 
ger) les deux éléments nécessaires à tout gouverne- 
ment , la force conservatrice et la force progressive. 
Ils auraient pris en considération, au moment oppor- 
tun, les intérêts généraux de l'État et les intérêts par- 
ticuliers des provinces (l). Ils Tauraient fait beaucoup 
mieux sans doute que les conseils provinciaux prus- 

(1) Noos regrettons qae Tauteur ne nous ait pas mieux expHqoé 
comment cette forme de gouvernement aarait pu opér^ tant de 



308 DE» BSPSRAMGBS 

siens, de TinflueDce desquels Dieu veuille préserver Tl- 
talie, quand elle ne paratt pas même bonne en Prusse I 
car les provinces italiennes n'ont pas besoin d'être divi- 
sées, mais unies. L'union des provinces danschacua 
des États italiens est l'intérêt, le remède, l'espérance 
de l'Italie dépendante, en attendant que soit possible 
la réunion des États dans l'Italie indépendante. 

11. Mais poursuivons, et recherchons tout ce qui 
peut être péril pour l'étranger, et par suite, avantage 
pour nos princes. Examinons si l'un et l'autre pourrait 
résulter d'un gouvernement plus large ou même repré- 
sentatif, sans nous égarer toutefois dans la discussion 
théorique de la bonté plus ou moins grande de ce gou- 
vernement ou de ses formes diverses, telles que nous 
les voyons dans plusieurs monarchies européennes. 
Il y a quelques années on portait aux nues tantôt 
l'une, tantôt l'autre de ces formes, et on les prêchait 
comme une espèce de panacée universelle, comme le 
beau idéal de la liberté. On est passé aujourd'hui à 
l'excès opposé ; il ei\est qui les dénigrent comme étant 
toutes illusoires et insuffisantes. Eeut-étre ne serait- 
ce pas s'écarter du vrai, que de dire que la publicité 
est l'essence de ces gouvernements, et que partout où 
elle existe il y a assez de liberté. C'est pourquoi les 
différents systèmes paraissent aujourd'hui moins im- 
portants que jamais aux hommes d'expérience ; le 
plus important à leurs yeux est de n'en pas changer 
souvent, et de fuir les révolutions. Quoi qu'il en soit , 
et pour nous en tenir à l'Italie, il est certain, bien 
qu*on ne le sache pas assez , que ces désirs de liberté n'y 

bien , el pourquoi , ayanl eu le IxMiheur d*étre inveotée par ua 
prince, eUe n*a pas eu celui d'éUre adoptée. Ta ad. 



DE l'itALIE. 200 

sont que trop répandus aujourd'hui, comme ils t'étaient 
ailleurs il y a quelques années. Je dis trop, en parlant 
même de désirs modérés, parce que je voudrais qu'il 
n'y eût qu'un seul désir, celui de l'indépendance; at- 
tendu que chez les nations comme chez les hommes 
plusieurs désirs sont moins forts qu'un seul, l'un nuit 
h l'autre , et ils restent le plus souvent tous sans ef- 
fet Ces désirs surtout ne sont que trop nombreux 
sll s'agit de les réaliser sans les princes ou contre 
eux , et il en résulte des éléments de discorde et non 
d'union , des risques présenta pour des éventualités 
éloignées, des périls et des avantages à Tiaverse de 
ceux que nous recherchons , périls pour nous, avan- 
tages pour l'étranger , retard et non progrès vers le 
grand but. Nous avons vu de cela, il n'y a guère plus 
de vingt ans, deux exemples très-divers : l'un moins 
mauvais, lors duquel on espérait que la liberté vien- 
drait des princes, ou tout au plus sans les princes; et 
l'autre pire quand on la voulait contre eux. Tous 
deux pourtant finirent par des invasions d'un et même 
de deux étrangers, avec amoindrissement de l'indé* 
pendance. Ce fait que les grandes innovations dans un 
Etat se font mal et avec danger par un grand nombre 
de personnes, et qu'il est nécessaire de s'en remettre 
à quelques-uns seulement, n'y eût-il rien à craindre 
de l'étranger, était très- bien connu des anciens, 
même dans les républiques démocratiques. Aussi , 
quand ils avaient à. opérer une réforme dans l'État, 
ils s'en rapportaient à un petit nombre de citoyens , 
ov{ même à un seul, à un Lycurgue, à un Solon, à des 
décemvirs, à un dictateur. Machiavel ne l'ignorait 
pas, et il en fit la remarque. Les Italiens du moyeu 

18. 



210 D£S ESt»BKAiN<lF.M 

âge le savaient bien aussi, et en pareils cas ils confé- 
raient un pouvoir discrétionnaire ( balia) à quelques 
citoyens ou à un seul , pour opérer les changements 
désirés* On voit donc que cette invention moderne 
des assemblées constituantes ou conventions fut une 
Idée véritablement rétrograde. Chacun a vu quelles 
perturbations elles ont caqsées,.et pour combien de 
temps y surtout dans les pays où la question de liberté 
se compliqua de celle dé l'indépendance , comme en 
Espagne. Or je ne puis ici qiie revenir à cet exemple 
si beau que j'ai déjà Signalé ; à ces Irlandais qui , 
dans leur entreprise de liberté ou d'indépeiidanee , 
comme on voudra l'appeler , Se sont donné un dic- 
tateur ou un prince, et obéissant à son moindre 
signe, s'en remettent à lui, vont unanimement se 
presser autour de lui, avec une sagesse quii vérîta-» 
blementy est tout à la fois antique et chrétienne. Ce 
qui fait la force (incontestable désormais, quel qu'en 
soit le résultat) de l'entreprise irlandaise, c'est la 
parfaite légalité avec laquelle la conduisent cette na- 
tion et ce dictateur réunis. Ce qui peut faire la nôtre, 
c^est la légalité au moins égale, sinon plus grande, 
que nos princes peuvent donner à nos actes, et que nous 
ne pourrions leur procurer sans eux. Que l'on ne dise 
pas que les rebelles heureux fondent des droits nou- 
veaux , de nouvelles légalités. Cela est vrai, mais à la 
condition. d*étre heureux. S'ils ne le sont pas^ et ju^ 
qu'à ce qu'ils le soient , ce sont des rebelles ; ils ont 
contre eux tous les geiis de bien , nationaux et étran*» 
gers. Ceux qui, au contraire, suivent le droit actuel , 
la légalité, la légitimité (tous mots synonymes), dans 
une entreprise bonne en sol , ceux-là réunissent à la 



DE l'iTALI£* 211 

bonté de la fin celle des moyens^ ils ont potir eux leur 
conscience libre de tout remords, ce qtiî est une 
grande force ; ils ont pour eux tous les gens de bien 
et l'opinion publique, ce qui est Une très-grande force; 
ils ont le temps à eux, ils ne dépendent pas dti ha- 
sard, ils peuvent attendre Toccasion , de qui est la 
force la plus grande danà une entreprise de longue 
haleine. Je ne saurais souhaiter à ma patrie plus de 
bonheur que celui-là, plus de force ou de vertu. Mais 
la décision une fois remise aux prinées du point de 
savoir s'il faut ou non passer à un gouvernement re- 
présentatif, serait-il utile d'y passer? Parlons nette- 
ment. Une pareille décision prise par les princes peut 
être encore pleine de dangers, féconde en divisions, 
elle peut distraire de l'entreprise de l'indépènclànce, 
et dès lors être nuisible. Les assemblées délibérantes 
ou parlements vivent des opinions diverses et de di- 
visions. Telle est leur nature. S'il en est ainsi dans 
lés parlements déjà vieux, dans les nations façon^ 
nées, habituées à ces débats publics, combien plus 
éela se reproduirait-il chez celles qui y seraient neuves 
et inexpérimentées. La France et TËspagne nous en 
Ont donné de nombreux et terribles exemple^ , sans 
compter ces quelques petits exemples italiens. La pre- 
mière vertu nécessaire à ces gouverneipçnts est la 
fermeté; la seconde, la tolérance mutuelle. Ces ver- 
tus-là sont-elles les n6ti*es? Mais^ dira-ton, si nous 
ne les avons pas, nous les acquerrons. C'est fort 
bien ; qaais n'est-il pas fâcheux que cette éducation 
doive se faire durant l'entreprise d'indépendance? 
Mais, dira-t-on encore, on pourrait y habituer la 
nation dans les assemblées consultatives. C'est au 



212 aE3 B5PÉBANGES 

mieux ; mais cette éducation à faire , cette pratiqae à 
acquérir , ramènent et augmentent même le besoin 
d*attendre tout des gouvernements nationaux, de s'en 
remettre à eux, de leur laisser non-seulement la dé- 
cision de l'opportunité en général , mais celle du 
temps, du mode, de tout enlln. Gela peut paraître 
triste aux impatients ; mais qu'y faire? C'est peut-être 
un inconvénient , mais c'est une nécessité. Sans pa- 
tience, il faut renoncer à faire de la politique, et 
même à y songer. Celui qui ne veut pas admettre le. 
temps dans ses calculs doit s'abstenir de calculer, et 
les gens pressés peuvent se considérer comme Inca^ 
pables de cette liberté qu'ils désirent (I). 

1 2. Mais en admettant le changement fait par quel- 
que prince italien, fort de son propre courage, fort de sa, 
confiance dans la fidélité antiqueetéprouvée deses peu-^ 
pies, fort d'institutions préparatoires et de l'expérience 
du gouvernement consultatif ; en admettant qu'il ait 
été fait à temps, bien fait et heureusement, il n'est 
pas douteux que ce prince aurait mis en œuvre Tins-- 
trument le plus puissant de popularité et d'union; il 
n'est pas douteux qu'à partir de ce jour, le péril de 
l'étranger sur le sol italien se serait incomparable- 
ment accru , que la plaie se serait envenimée, que son 
agonie aurait commencé à sonner. Considérons posé- 
ment les diverses conséquences qui en résulteraient 
pour celui-ci. — S'il ne voulait pas permettre d'in- 
novations, il se plaindrait, crierait, négocierait, 
menacerait; mais le prince italien aurait une réponse 
facile à tout cela en lui disant : Je suis souverain 

(I) Toutes ce9 maximes sont belles et bonnes; mais, pour notre 
compte, 00118 renvoyons le lecteur h nos notes, pages 46, 84 et IM. 



DE L ITALIE. 313 

comme voua^ et je fais chez moi ce que bon me sem- 
ble. — Si à pareille réponse, les négociations étaient 
rompues, on retirerait les ambassadeurs d*un côté, on 
les rappellerait de l'autre, et l'on s'en passerait. On 
a vu que je ne suis pas pour la politique d'isolement , je 
ne crois pas qu'on doive y avoir recours spontané- 
ment; mais si l'isolement vient des autres, il est peut- 
être moins regrettable pour les petites puissances, déjà 
presque en dehors de la diplomatie aujourd'hui adop- 
tée en Europe. Chacun connaît un infiniment petit 
prince italien, qui depuis treize ans, s'est isolé tout à 
fait de la politique européenne, et à qui pourtant au- 
cun mal n'en est arrivé. Or ce qu'il a fait par un mo- 
tif , d'autres pourraient le faire pour une raison toute 
différente, et sans plus de péril pour eux. De toute 
manière l'isolement dont nous parlons ne serait rien 
moins que complet, il se réduirait à une ou deux 
puissances, et serait compensé par un rapproche- 
ment plus franc avec une ou deux autres. Serait-ce une 
cause de guerre? Il n'y a à cela de probabilités d'au- 
cune sorte. La guerre ne se fait pas maintenant avec 
un tort aussi évident que celui d'une puissance vou- 
lant empêcher une autre puissance, souveraine comme 
elle, d'exercer chez elle ses droits de souveraineté. 
Cette puissance verrait se soulever contre elle dans 
l'Europe entière toutes les opinions, elle aurait contre 
elle le blâme de tous les partis, les armes de toutes 
les puissances Intéressées à maintenir l'indépendance 
italienne, telle qu'elle est du moins, et même de toutes 
celles intéressées à maintenir dans son intégrité Tin- 
dépendance de tous les États souverains. Si la guerre 
se faisait enfin avec un aussi grand tort, malgré la 



214 DKS ESPEBAJKCES 

4 

réprobation générale, en dépit de tant d'adversaires 
d'un côté, d*un droit «nssi évident, de vœux 4Si uni- 
versels et de tant d'assistance probable de l'antre, elle 
se ferait quoi qu'il en dût arriver, et il n'y aurait pas 
d'Italien , sujet ou non du prince libérateur, qui lié- 
sitât à courir y affronter la mort, à envoyer ses fils 
y faire le sacrifice de leur vie, et le succès de cette 
guerre toute nationale ne serait pas douteux. — Mais 
il est de beaucoup plus probable qu'elle ne se ferait 
pas; qu'après les dépêches et les actes diplomatiques 
de rigueur, l'étranger finirait par tolérer ce^qu'il ne 
pourrait empêcher. Or cela serait de toute façon le 
commencement de sa fin. En effet, ou il imiterait, ou 
il n'imiterait pas le changement opéré. L'imiter serait 
folie de sa part ; car si les gouvernements représenta- 
tifs font quelque peur à des princes nationaux , ils 
ne peuvent en faire jamais trop à un|)rince étranger. 
Il n'y a peut-être qu'un exemple 'd'un gouvernement 
représentatif subsistant sans grand péril sous un 
souverain étranger i celui de la Hongrie sous la mai- 
son d'Autriche; mais la résidence du souverain est 
si rapprochée qu^elle peut être considérée comme 
située eu Hongrie; à cette circonstance locale se joint 
maintenant l'ancienneté du fait qui i^emédie à tout (1). 
Mais croire que la maison d'Autriche subsisterait en 
Xombardie^ non pas à\x siècles, mais dix ans, avec 
un gouvernement représentatif, ce serait une folie 
qui ne saurait venir à l'esprit de ce gouvernement 
très-prudent, et qui, s'il était possible qu'elle lui vint, 

(I) Il sufiit de savoir ce que c^est que ce prétenda gouverne- 
uient teptéaenX&ilfideliberativo) de la Hongrie, pour ne tenir aucun 
compte de cet exemple. TrAd.« 



DB L ITALIE. 215 

produirait sou effet naturei. La dernière supposition 
est donc la plus probable, à savoir, que l'étranger n'i- 
miterait pas cet exemple; que, voyant le mal irrémé- 
diable, il se réduirait à traîner son existence chez nous 
autant que possible ; et certes ce ne serait pas long. Le 
voisinage d'un gouvernement national qui attirerait 
à lui Tattention, les vœux de tous les Italiens^ qui 
ferait envier aux sujets de l'étranger cette liberté et 
œtte activité qui en seraient les fruits naturels ; qui 
élèverait une de ces tribunes où tout se dit pour être 
livré à la publieité; qui ferait naître une de ces opi- 
nions générales auxquelles ne peut résister aucune 
grande injustice, finirait bientôt par faire cesser Ta 
plus grande de toutes, la domination étrangère. Or 
l'étranger sait cela, il lèsent. Cest pour cela qu'il est 
si résolu , si obstiné contre ce péril extrême pour lui ; 
c'est pour cela qu'il met en ceuvre tout l'ascendant de 
son infli^ence sur les princes italiens, pour les empé- 
clier de se préparer, de laisser espérer, parler même ; 
c'est pour cela que, dans plusieurs cas particuliers, il 
a exigé d'eux des promesses. Mais de semblables pro- 
messes ne peuvent les avoir engagés à toujours et 
pour tous les cas; elles ne peuvent avoir détruit leurs 
droits inaltérables de souveraineté. Elles ne peuvent 
les avoir réduits à l'état de vasselage féodal; elles ne» 
peuvent tenir contre leur droit de pleine puissance gé- 
néralement stipulé et reconnu. Entre deux droits ou 
devoirs en opposition mais également reconnus , le 
plus grand détruit le moindre. Un prince reconnu 
8onv€firain par un antre, ne peut être astreint à ne pas 
faire ce qu'il croit utile au peuple qu'il gouverne sou- 
verainement* L'imposture du Saint Empire est' finie. 



216 DBS ESPBBAIfCES 

13. Mais, Je le répète, il faut en général laisser les 
princes italiens juges du moment et de la manière de 
faire tout ce dont il a été traité dans le présent eha- 
pître. Je vais dire ce que peuvent les Italiens qui ne 
sont pas princes; mais j'ai voulu dire avant tout ce 
qu'ils ne peuvent et ne doivent pas faire, pour dis- 
tinguer d'abord les droits de chacun , ces droits exis^ 
tants dont il est du devoir de tout honnête homme 
de partir toujours, et du devoir plus spécial des amis 
de la liberté, qui n*est en somme que le respect des 
droits de tous. — Pour peu que fassent nos princes, 
s'ils font un pas de plus que l'étranger dans la voie 
des progrès véritables, matériels ou intellectuels, du 
gouvernement consultatif ou représentatif, ou n'im- 
porte lequel , ils sont sur la bonne route, ils sont 
même à leur poste sur la bonne route. Ce poste en 
avant, ce pas de plus est l'essentiel ; quelque peu 
qu'il soit en apparence, c'est beaucoup, c'est tout 
pour les conséquences. Ou l'étranger s'arrêtera dans 
cette position inférieure, et ce sera pour lui un désa- 
vantage continuel y ou il voudra lui-même faire un 
pas à la suite, et alors, pourvu que nous conservions 
notre poste en en faisant un autre , il est possible de 
le conduire à ce qui pour lui est un précipice. Toute 
^a pensée est là. — Je sais qu'il en est à qui elle pa- 
raîtra trop hardie, et que d'autres au contraire la trou- 
veront trop timide. Mais je ne suis pas sans espérance 
qu'elle pourra sembler modéréeét juste à ceux qui, 
exempts de faiblesses, de duplicité et d'incertitude, 
sont eux-mêmes modérés et justes. Si quelques-uns 
trouvaient que ce soient là des choses qu'il eût été 
bon de dire tout bas à l'oreille de quelque prince ita- 



DK l'iTALIE. 217 

lien, au lieu de les proclamer publiquement , je répon- 
drais que, si je les avais crues mauvaises , je n'aurais 
voulu les dire d'aucune manière ; que je ne les aurais 
pas dites non plus si, persuadé qu'elles étaient 
bonnes, je les avais jugées de nature à rester secrètes, 
n'ayant l'oreille d'aucun prince pour pouvoir les y 
déposer. Mais je crois au contraire que ces cachote- 
ries, ces mystères politiques sont de vievx jeux , 
dont on se rit au temps où nous vivons. C'est le temps 
des luttes à découvert, des politiques franches, publi- 
ques, fortes; je crois celle-ci de cette nature, et c'est 
pour cela que je l'ai exposée au grand jour, ce à quoi 
il y a peu de mérite. Le véritable et seul mérite 
appartiendra à celui qui , né ou à naître, aura le cou- 
rage de mettre à exécution ce qui est facile à voir et 
à dire, ce qui désormais a été vu et dit par beaucoup ; 
car en Italie aussi cette première vertu politique, la 
modération courageuse va augmentant, grâce au 
ciel. 



il 



I' 
I. 



19 



318 DBS ESPBAÀNCES 



asasr 



CHA.PITRE ONZIEME. 

COMMENT PF.UVBNT Y CONTBIBUBB UTILBMBNT TOUS 

LES ITALIENS. 

• Ils qaldenu, qui ieeundum patientiam boni 

opêrii, glorlam, et honorem, et ineor- 
ruptionem quxrunt. 

(Paul, ad Rom., Il t>- 



1 . Nous avons fait une grosse part à nos princes dans 
Tentreprise de Tindépendance par une bonne raison , 
c'est q\i'ils ont une part plus que grosse, ils ont toute la 
puissance de nos Etats. Ceux qui prétendent exclure les 
princes des espérances, des projets nationaux de l'Ita- 
lie, sont comme certains liistoriens qui , ennuyés de 
voir l'histoire moderne réduite trop souvent à n'être 
que l'iiistoire des princes, affectent l'excès opposé 
d'écrire l'histoire des peuples seuls : comme s'il était 
possible de disjoindre les faits des uns et des autres, 
comme s'il y avait moyen d'en former deux histoires 
distinctes, comme si l'on pouvait refuser la plus 
grande part d'histoire à ceux qui eurent la plus 
grande part aux événements. Mais ceux là même, en- 
suite, ou ils ne tiennent pas leur promesse et font des 
histoires peu différentes des autres; ou bien ils les 
font si dénuées de faits, si pleines de généralités que 
eo ne sont plus des histoires, et ils retracent plus mal 



DE LlTALIE. 3f9 

que jamais la vie des peuples eux-mêmes. Or, il en est 
de la vie tature dès peuples comme de leur vie passée : 
on ne peut y considérer les princes seuls, ni les peu- 
ples isolément dans tous les lieux où il existe un 
prince ; ce qui est moins faisable encore dans les 
pays où, que cela plaise ou non, que cela soit bien 
ou mal, le fait d*oà il faut partir forcément, le fait 
actuel , c'est que les princes ont toute la puissance. 
— La part qui reste aux autres est loin d'être petite 
pour cela ; qu'on ne s'en inquiète pas ; elle ne peut pas 
l'être, par cette simple raison, que la volonté des princes 
passe à peine de l'état de projet à l'exécution , qu'elle 
devient l'œuvre de tout le monde. Si les peuples ne 
peuvent rien sans les princes, les princes ne peuvent 
rien sans les peuples. Il existe une correspondance, 
une réciprocité, un cercle vicieux ou vertueux, mais 
continu, d'actions des uns aux autres que nuls dédains, 
nuls préjugés d'une part ni de l'autre ne sauraient 
interrompre. Tout homme a dans un État , quel qu'il 
soit, une activité quelconque en fait et en droit. Si 
elle est dirigée vers une bonne un , mais en excé- 
dant les droitspropres de chacun, elle vicie la fin, ell« 
fait plus de mal que de bien, elle produit des luttes 
et des divisions. Si elle est au contraire dirigée par 
chacun vers une bonne fin j conformément au bon 
droite elle devient l'activité louable de tous, l'acti- 
vité, le mouvement , la force nationale ; elle est irré> 
sistible. L'Italie doit accomplir une entreprise indubi- 
tablement juste dans sa fin ; joignons-y une justice In- 
dubitable de moyens et ne doutons pas alors d'une hen- 
reuse réussite. Ces deux justices réunies l'obtiennent 
souvent delà Providence, même dans les affaires pri- 



220 DES SSPËBAINCËS 

vées , mais plus souvent encore, je dirais presque tou- 
jours, dans Jes entreprises d'un grand nombre d'hom- 
mes, dans les entreprises nationales. 

2. L'activité , la vie de tout homme s^ra considérée 
par nous, ou comme publique, ou coname sacerdotale, 
ou comme littéraire, ou comme privée» 

3. La vie publique italienne se réduit à celle de 
ministres ou de conseillers des princes, grands ou 
petits. Chez nous le prince étant l'État, il ne peut y 
avoir de serviteurs de l'un et de serviteurs de lantre. 
Bien ou mal , cela est ainsi, et celui qui veut établir 
une distinction s'attache à une chimère, non à la réa- 
lité, et gâte tout II en est qui, puisant dans les gazettes 
étrangères ces jalousies et ces dédains que les con- 
seillers de la nation (c'est-à-dire les orateurs des 
chambres) dirigent contre les conseillers de la cou* 
ronne, en font l'application aux conseillers qui, chez 
-nous, sont nécessairement ceux de la couronne, de 
l'Etat et de la nation tout ensemble. De là une affecta- 
tion d'indépendance personnelle , une condamnation 
de l'ambition de gouverner qui peut convenir dans 
les pays où il est possible de servir politiquement la 
nation sans servir le prince, mais qui est bien risible 
et plus encore dommageable dans un pays où cette 
distinction étant impossible en réalité ^ tout ce que te 
désir de servir TÉtat a de bon et de beau se rattache 
au désir de servir le prince. C'est là assurément une 
idée étrangère à ne pas adopter dans le cas où nous 
nous trouvons (l). Avez-vous, croyez-vous avoir en 
vous une âme indépendante , généreuse et forte ? ser- 
vez le prince, ou l'État, ou la nation, car c'est tout un. 

(DU faudrait dire plutôt où nout nom trouveron$; car , à Ia vé- 



PB L*ITAL1B. 231 

Personne ne rougit aiHcui^s de servir la nation, il n'y 
a pas de motif pour en rougir ici. Il n*y a de lionte, 
ici comme là, que dans la manière de s'en acquitter, 
et ici comme là, il peut^ avoir, il y a de Tindépen- 
dance. Ici comme là, elle a besoin d'être double, in- 
dépendance des erreurs du peuple et de celles du 
prince; la seule différence, c'est que Tune est plus 
difficile là, l'autre ici. Mais la diversité des difficultés 
importe peu à une âme vraiment indépendante ; elle 
sait vaincre l'une et l'autre ou toutes deux à la fois. 
Aucun prince, quelque absolu qu'il soit, ne peut tout sa- 
voir ni tout faire par lui-même, aucun donc ne refuse 
d'avoir des conseillers et des ministres. La différence 
entre le prince absolu , le prince dans un gouverne- 
ment consultatif et le prince dans un gouvernement 
représentatif, c'est que le premier prend consdl cha- 
que fois, sans aucune règle, de qui bon lui semble; 
le second, de conseillers institués et choisis par lui; 
le troisième , de ceux qu'il a nommés lui-même et de 
ceux qui sont élus par le peuple. La différence est 
grande sans doute; car les conseils donnés par les 
élus du peuple deviennent, à peu de chose près, des 
ordres pour le prince et pour ses conseillers. Mais an 
total , plus un prince est absolu , plus ses conseillers 

rilé , l'application des principes de rauteor, très-justes en théorie, 
ne nous paraît ni facile, ni même opportune, tant que Papparence 
seule de la complicité, volontaire ou forcée , des princes nationaux 
dans les vues anti-nationales de l'étranger, pourra justifier la con- 
duite de ceux qui préfèrent se tenir à l'écart des emplois publics, 
pour ne pas se rendre eux-mêmes les auxiliaires de l'oppression. 
Chez un de nos gouvernements nationaux et des moins résignés, 
cette malheureuse apparence fut poussée jusqu'à la mesquinerie de 
faire abattre l'enseigne d'une boutique, portant : Caffé d*Italia. 

Trad. 
19. 



233 DBS BSPÉRÀilCËS 

réunisseût d'attributions , et plus dès-lors ils ont de 
devoirs à remplir. Ils sont, d'un côté, les seuls exécu- 
teurs y les seuls interprètes, les seuls guides de la vo- 
lonté du prince qui représente la volonté nationale; 
ils sont, de l'autre, les seuls interprètes des besoins 
et des vœux du peuple auprès du prince, les seuls 
intercesseurs de l'opinion publique, les seuls orateurs 
nationaux , les seuls anneaux de cette union entre 
prince et peuple , utile et désirable partout , mais in- 
dispensable à une nation qui se trouve en présence de 
l'étranger, et plus encore à une nation qui cherche à 
s'en délivrer. Du reste , cela dit sur l'importance et 
la dignité des serviteurs de nos princes , contraire- 
ment à l'opinion de ceux qui, non contents de juger 
leurs actes, ravalent sottement leurs fonctions, parce 
qu'elles ne brillent pas publiquement comme en d'an- 
tres pays (manque d'encouragements qui ajoute plu- 
tôt au mérite de ceux qui savent faire le bien sans 
éclat), je ne m'arrêterai pas à ce qu'ils peuvent faire 
en particulier pour l'indépendance : naturellement tout 
ce que nous avons dit pouvoir être fait par les princes , 
qu'ils servent et éclairent sur toutes choses. Quant 
aux détails de l^r coopération particulière, outre 
qu'ils sont à l'infini et que ce n'est pas le lieu d'en 
parler ici, toute suggestion de notre part serait peut- 
être rebutée. Les fonctionnaires les plus élevés par- 
fois , mais plus encore les employés inférieurs et les 
plus infimes , sont parfois beaucoup plus jaloux 
des détails qui les concernent que ne le sont d'ordi- 
naire les princes de leurs tâches les plus importantes. 
Les princes, habitués à réclamer l'assistance et les 
conseils de certaines personnes, ne s'offensent pas qu'il 



DB L ITALIE. Î2S 

leur en soit donoé par d*autres , comme ceux qui sont 
d'autant plus habitués à faire par eux-mêmes Irar 
besogne tout entière, qu'ils sont plus bas dans la 
hiérarchie. Les princes ont la pratique et Tamour des 
grands intérêts, qui sont au contraire dédaignés par 
ceux dont toute la vie se passe au milieu de minu- 
ties, les seules affaires du monde à leurs yeux. Les 
princes, placés au-dessus de toutes les classes de leur 
sujets, n*ont point à maintenir cette distinction qui 
est la gloire, le bonheur et parfois même la sécurité 
de certains hommes d'affaires en petit , la distinction 
entre la pratique et la théorie , entre le pouvoir et la 
science, entre la faculté d'agir et celle de penser. 
Nous ne serons pas, nous, aussi peu généreux. Nous 
admettons avec plaisir que certains Italiens savent 
s'élever du mérite de simples administrateurs à celui 
de véritables hommes d'État, delà pratique courante 
des affaires publiques à tout ce qui leur <^fre un but 
utile et élevé, des préoccupations journalières à ces 
soinsde l'avenir qui désormais sont communs aux prin- 
ces, aux hommes d*Étàt et aux écrivains de quelque 
valeur , ou plutôt à toutes les personnes éclairées et 
généreuses. C'est vers ces véritables honmies d'État 
italiens que se dirigent, après les princes, nos plus 
grandes espérances. 

4. Mais passons de ceux qui servent les princes 
nationaux à ceux qui sont assez malheureux pour 
servir l'étranger. En parlant des plus élevés d'entre 
eux, nous avons déjà dit qu'il n'était pas possible que 
le prince eût confiance en eux , ni qu*ils servissent 
ensemble le prince et la patrie. Pour eux, c'est tout 
l'inverse de ce qui a lieu dans les États italiens, dit 



2*24 D£S ESPÉRANCES 

ces devoirs ue font qu*un, et où celui qui sert bien son 
prince sert bien l'État et Tltaiie entière. Il y a pour 
eux 3eux devoirs divers, opposés, inconciliables. 
Quiconque voudra entreprendre une pareille conci- 
liation y perdra la paix ou Tintégrité de la conscience; 
il vivra en la combattant jusqu'à ce qu'il l'ait fait 
taire ; misérable d'abord , plus misérable après. Mais 
il me semble que le cas est très-différent à l'égard 
des fonctionnaires inférieurs, de tous ceux dont le 
petit emploi est une profession importante pour eux, 
mais non pour la patrie. Ceux-ci ne font guère ni 
bien ni mal en suivant une profession qui n'a pas 
d'influence sur les destins du pays , mais tout au plus 
sur une province; il est d'ailleursdel'lntérét de la patrie 
que cette province soit bien administrée et maintenue 
aussi prospère que possible pour le jour où elle rede- 
viendra italienne. Cette distinction n'est pas nouvelle 
et ne m'appaiiient pas. Quand l'immortel Pie VII , 
l'Italien le plus courageux de son temps, fut indigne- 
ment dépouillé de ses États , l'un des fonctionnaires 
du spoliateur priait l'un des ministres du prince dé- 
ix)uillé de rester dans un des postes les plus impor- 
tants de l'État. Je tairai le nom du premier, mais je 
dirai celui du second^ c'était monseigneur Lanté, alors 
trésorier. Comme il refusait cette indigne proposition 
de continuer ses fonctions : • Eh 1 quoi, disait l'autre, 
« qu'est-ce que ces démissions , ces conjurations, ces 
« ordres du pape d'abandonner les emplois ? A coup 
« sûr, il s'occupe'peu de son peuple. Aujourd'hui, c'est 
« vous, monseigneur le trésorier, demain ce seront 
«t vos principaux chefs de bui»eaux qui se démettront, 
« après-demain leurs seconds, et ainsi, peu à peu, le 



r 



])B l'italie. T2$ 

« trésor sera abandonné, et les revenus publics seront 
« naal adnoinistrés par nous qui n'en avons pas Thabi- 
« tude, qui ne sommes pas prêts à vous remplacer. » — 
« Le pape , répondit monseigneur Lanté , n'a pas 
« donné, de pareils ordres; il n'en a doimé ni à moi 
« qui n'en ai pas besoin pour savoir que Je ne puis ni 
M ne dois vous servir, ni aux employés inférieurs, dont 
« l'emploi est la profession et la nourriture, et qui con*- 
« tinueront. >• — Et sur l'insistance de son interlocu- 
teur qui, mêlant la plaisanterie à la menace, lui disait : 
«Mais c'est vous que nous voulons, monseigneut* 
« Lanté, vous spécialement; et ceux qui ne nous 

«obéissent pas vous^avez (faisant allusion 

à Fénestrelles ou à quelques autres forteresses où 
l'on conduisait les récalcitrants). » — « Mol, repartit 
« monseigneur Lanté en souriant, je suis tout prêt: 
« en sortant dechez moi pbm me rendre près de vous, 
«j'ai fait tous mes préparatifs; ma voiture est en 
« bas. » Ce fut ainsi qu'il renvoya la plaisanterie, et 
il n'en fut rien de plus. — La même réflexion est à 
faire, et à plus forte raison, pour les militaires italiens 
au service de l'étranger: les uns levés de force, qui 
sont en très-grand nombre, les autres volontaires, 
qui sont peu. Dire des premiers qu'ils ne devraient 
pas servir, autant vaudrait prétendre qu'ils devraient 
résister au recrutement, ou faire un de ces soulève- 
ments que nous avons déclarés toujours illicites et 
nuisibles, de plus très-certainement inopportuns à 
l'heure qu'il est. Il serait en outre grandement dom- 
mage qu'un tiers des populations italiennes, que l'une 
des plus belliqueuses perdît de nouveau l'habitude dés 
armes, et ne se trouvât pas prête le jour où il pourra 



226 DES ESPÉRANCES 

devenir opportun etde devoir, pour toute lltalie armée, 
de dire aux étrangers : Ou avec vous, ou contre vous, 
selon que vous voudrez devenir les amis ou rester 
les adversaires de noire patrie. Il me semble donc 
que les volontaires eux-mômes sont à louer, et qu'il 
serait à désirer de les voir en plus grand nombre, 
surtout dans cette classe où ceux qui n'entrent pas 
au service tombent d'ordinaire dans la nonchalance. 
Nous avons déjà dit avec une entièrje franchise, et 
nous répétons ici, qu'en toute autre chose que l'Italie, 
les intérêts italiens et autrichiens sont identiques; que 
hors de l'Italie, l'Autriche et l'Italie sont des alliées 
naturelles. Toutes les guerres que rAutriche aura à 
faire au nord et à l'est seront des guerres italiennes. 
Le plus grand service que l'on puisse rendre à lltalie, 
c'est de faire que l'Autriche soit victorieuse et con- 
quérante de ce côté. A l'exception de l'archiduc Charles, 
encore vivant, tous les grands capitaines de la maison 
d'Autriche furent des Italiens : Alexandre Famèse, 
Spinola, Piccolomini, Montecuccoli , et surtout le 
prince Eugène de Savoie. Puisse-t-il en nattre un 
pareil pour faire triompher la maison d'Autridie sur 
la Baltique et sur la mer Noire I Puisse ainsi toute 
la jeunesse italienne aider l'Autriche àde pareilleseon- 
quêtes; elle avancerait par là d'autant notre indépen- 
dance , et en s'en montrant digne et en payant notre 
rançon. Une telle intention n'est pas de celles que 
l'on tient lâchement secrètes; il faudrait la proclamer 
publiquement, honorablement, militairement. Le 
grand jour viendrait-il ensuite ? ou, ce qui en serait la 
veille , une guerre contre un prince italien ? Il n'y 
aurftit pas même besoin de suivre alors l'exemple 



DE L'iTALlft. 227 

(loué pourtant] de TAutriche , de la Bavière et de la 
Saxe» quand elles passèrent d'un camp à l'autre, sur 
le champ de bataille même ; il suffirait de cette ré- 
sistance passive qui sied mieux à Thonneur militaire; 
de quitter les armes sans les tourner contre personne^ 
de donner des démissions si l'on voûtait les accepter, 
ou de rester prisonnier, ce qui; dans toute guerre, 
n'est qu'une disgrâce vulgaire. Mais Tétranger n'en 
viendrait pas là probablement. Son grand embarras, 
quand les temps approcheront , sera le corps d'armée 
italien, embarras d'autant plus grand, que celui-ci 
sera plus nombreux et mieux exercé* 

&. C'est pour moi une bonne fortune que le livre 
de M. Oioberti me dispense de parler au long de l'ac- 
tivité sacerdotale. Les prêtres sont encore plus jaloux 
de ce qui les concerne spécialement que les princes et 
les ministres des princes; et c'est avec raison. La vie, 
les pensefs, les lois du sacerdoce sont un monde à 
part, tout différent du monde séculier; un monde 
interotédiaire entre le ciel et la terre. Celui qui n'y a 
pas vécu et n'y vit pas est peu propre à en parler; 
aussi les prêtres n'ont*ils de confiance que dans les 
frétres. Lé livre de M. Gioberti est spécialement utile 
ett œla. Il en est de même de tons les autres dont 
il est Fauteur, et aussi de ceux de son adversaire, 
M. Rosmini. Tous deux ont réveillé dans le sacerdoce 
italien cette activité de pensée, qui est peut-être plus 
nécessaire dans cette condition d'une si haute portée 
que dans aucune autre des conditions humaii>es. Tous 
deux ont senti et fait sentir la nécessité, pour le sacer- 
doce catholique, d'accroître d'autant plus ses con- 
naissances que roj^nion générale revient à lui davan- 



328 DES ESPBBINCES 

tage; tous deux ont placé le sacerdoce italien peut-être 
au premier rang , certes à l*un des premiers dans 
cette bonne et large voie. Je ne sais si je me trompe, 
mais Je ne vois guère que deux Anglais , Wiseroan et 
Lingard, qui puissent, en fait d'initiative à la colttire 
intellectuelle^ marcher de pair avec les deux écrivains 
italiens. Je ne saurais donc m*empécher de répéter , 
au risque de déplaire à M. Gioberti et à M. Rosmini , 
quand verrons-nous de tels chrétiens, tous deux 
grands écrivains , tous deux catholiques , tous deux 
prêtres, tous deux italiens, se donner la miin? Assu- 
rément les divisions sont parfois utiles , comme l'un 
des moyens employés par la Providence pour ranimer 
toute bonne activité. Mais n'est-ce pas de toutes les 
divisions, et surtout des divisions . ecclésiastiques , 
qu'il a été dit : Malheur à qui les excite ? Je ne cher- 
cherai pas , moi profene , qui a fait naitre celle-ci, ni 
à qui il appartient de la faire «esser , si cela est pos- 
sible ; mais il me semble pouvoir dire que ce serait 
beau pour tous deux, et, revenant à mon thème ita- 
lien , que ce serait beau tout ensemble et bon peur 
l'Italie, à qui sont funestes toutes les divisions nou- 
velles , nécessaires toutes les bonnes réunions. Quoi 
qu'il doive arriver, tous deux nous fournissent la 
preuve que ce serait grand dommage d'exclure les 
ecclésiastiques de la discussion des choses tempo- 
relles , et de les renfermer dans le domaine spirituel, 
comme le voudraient quelques-uns. Gela n'est pas 
possible. Où est la limite du temporel et du spirituel? 
qui la poserait? qui aurait cette autorité sur la terre? 
Le chef des ecclésiastiques et de l'Église peut bien 
dire de tel ou tel qu'il a dépassé les limites de ses 



DE L'iTAtlE. 259 

fonetiôns, de sa dignité, dans chaque cas particnlier ; 
mais il lui est impossible de déterminer exactement 
ces limites pour tous les cas. Le moyen âge a dis- 
puté et combattu des siècles entiers sans résoudre la 
question; les progrès de la civilisation laissent plus 
de latitude à cet égard comme en tant d*autres , et ne 
s'opposent qu'à des usurpations évidentes. Les discus- 
sions ecclésiastiques sont, au surplus, moins à crain- 
dre, msdntenant que jamais. Lé bruit qu'on fait des^ 
plus petites qui viennent à s'élever çà et là suffirait 
pour prouver l'impossibilité qu'il en naisse de gran- 
des. Ainsi, en redouter de bien sérieuses aujourd'hui 
n'appartient qu'à des gens connaissant peu la civili- 
sation présente, restés, au contraire, eu arrière de ce 
que tout le monde sait, ayant gardé les rivalités, les 
haines et les peurs d'autrefois (l). — Il en est de même 
deceu^ qui les désirent. Certains hommes en Italie et au 
dehorsappellentsur la chaire de GrégoireXVl un Gré- 
goire YII ; mais ils n'y verront plus ni un semblable 
p^tile, ni un Alexandre III, ni des Innocent, non 

(1) C'est le cas de la question qui s'agite maintenant en France 
entire le Clergé et l'Université. Les vieilles rancunes s'enveniment 
au point de faire méconnaître aux hommes même les plus éclairés 
l'une des meilleures garanties de progrès sanctionnées par la<;harte 
de 1830, la liberté de l'enseignement. Si nous voulons être de bonne 
foi, quand certains orateurs delà chambre des députés s'évertuent 
à remettre en avant cette absurde théorie de VÊglise gui est dans 
VÉtaty non VÉtat dans t Église^ et parlent A^un pouvoir ultramon- 
tain comme d'ua épouvantai!, ^c'est à douter si c'est bien dans le 
X fX* siècle que cela se passe. 

Au demeurant et quoi qu'il en soit, le fait seul que cette question 
aU pu être soulevée par le Clergé , lui prouve de combien l'indé- 
pecdance (tout incomplète qu'elle soit encore) dont il jouit sous 
un gouvernement représentatif l'emporte sur la servilité honteuse 
qui lui procure quelque faible influence sous les gouvernements ab- 
solus. Trad. 

20 



230 DES BSPSBAN€ES 

plus qi;i*uii Jules II. La différence des temps est trop 
grande, à ne compter même que du dernier. Depuis 
lors , en outre des hérésies nouveUes, sont nées main- 
tes civilisations, au delà des monts et an delà des 
mers, en Europe et hors de l'Europe. Le tempsest passé 
de la tutelle temporelle de la chrétienté; elle s*est 
émancipée , elle gouverne elle-même les affaires tem- 
porelles; et peut-être n'en sera-t-elle que pins dodie 
à la tutelle spirituelle. Il est survenu de nos jours un 
fiait important et auquel on n'a pas fiait assez d'atten- 
tion. Pie VU sera grand dans l'histoire des papes, 
non-seulement pour son immortelle résistance, mais 
pour la dernière cause qui la motiva , le refus qu'il fit 
à Napoléon , d'entrer dans la ligue contre l'Angle- 
terre. Pie VU abdiqua par un tel refus et par les 
souffîrances qu'il endura pour lui, cette ingérence 
dans les affaires politiques de la chrétienté, où ja- 
dis avaient brillé un si grand nombre de sespré* 
décesseurs. Il ne les renia pas, mais il fit autremmt, 
selon les temps ; il donna un exemple ; il commença 
un âge nouveau pour la papauté; il nç rendit pas im- 
possibles, mais difficiles, mais rares, ses Interven- 
tions; il rendit surtout impossible aux papes, si Cela 
ne l'était déjà, de se faire^ eux pontifes, chefs d'entre- 
prises politiques, temporelles, et en particulier de cette 
entreprise d'indépendance dans laquelle échouèrent 
ce que le moyen âge eut de plus grands papes. — Il 
n'y a ni aie regretter ni à tenter vainement de chan? 
ger un fait désormais accompli. Laissons et le pape et 
le sacerdoce tout entier à ces hautes et nombreuses 
" fonctions plus ou moins spirituelles qui réclament de 
nos jours leurs efforts soutenus. Ils ont à compléter la 



DE l'ITALIB. 33 1 

défoite (comm^eée par d*aiitres) de toute philoso- 
phie anti-chrétienne; ils ont à vaincre lesTainquears 
du XVIIP siècle; ils ont à se tourner, non plus contre 
les matérialistes ou les sensualistes de ce siècle, ni 
contre les panthéistes honteux ou vacillants du nôtre, 
mais contre ces rationalistes qui sont le véritable dan- 
ger , le péril déjà aperçu et désormais le dernier. Ils 
ont aussi cette magnifique tâche de la réunion des 
dissidents au catholicisme , qui semble se préparer de 
tant de manières diverses , selon les lieux : ici, par les 
études théologiques et le retour à l'autorité; là, par 
les études historiques et le retour à l'unité; ailleurs, 
par la vole de la pauvreté; ailleurs encore, par celle 
des persécutions dignement souffertes; partout , par 
les controverses et par les prédications opportunes. 
Nous avons de cela un bel exemple italien, s'il faut 
igouter foi aux nombreuses conversions faites en An- 
gleterre par des prêtres rosminiens; exemple d'autant 
plus beau, que là sont les espérances les plus pro- 
ehidnes, et que les conversions y sont d'une plus 
grande importance. Les prêtres catholiques ont de- 
vant eux, en effet, cette autre tâche plus grande en- 
core de la conver^on des infidèles ; cette œuvre , qui 
depuis des siècles ne paraissait laisser d'autre profit 
aux missionnaires que le martyre, et peu de conver- 
sions individuelles ; mais quand la civilisation lui a 
ouvert tant de voies nouvelles et rendu plus flaciles 
les anciennes, elle aurait ûdt un pas immense le Jour 
où l'Angletehre et le Catholicisme, dans leur avantage 
réciproque, se réuniraient ou s'entr'aideraient , du 
moins, pour l'accomplir. — Mais ce sont là toutes œu- 
vres, toutes occupations que nos ecclésiastiques ont 



332 DES ESPEBArtCES 

eu commun avec ]e& prêtres étrangers. Une tâche par* 
ticulièrement italienne, et, bien qu'indirectement, fort 
utile à l'entreprise de l'indépendance , consisterait , 
consiste même pour nos ecclésiastiques , à propager 
par l'exemple et par la parole l'exercice de toutes les 
vertus. Je parlerai bientôt de l'importance des vertus 
privées, qui, de tous les moyens de parvenir à Tindé- 
pendance, sont, à mes yeux, le plus puissant. Je sais 
que les prédications des ecclésiastiques doivent avoir 
un but plus élevé que l'indépendance du pays , que 
toute la vie terrestre des hommes ou des nations; mais 
les vertus qui conduisent à l'un et l'autre but sont les 
méipes, et quiconque provoque à les pratiquer, sert 
à la fois à faire atteindre l'un et l'autre. Le plus grand 
auxiliaire du libérateur irlandais est le père Mat^ 
thews , prédicateur , non ée politique, non de li- 
berté, d'indépendance, mais de tempérance ^ d'absti- 
nence des liqueurs enivrantes. Là, e^ hommes vrai- 
ment grands, qui méditèrent sur les moyens de relever 
leur patrie , comprirent bien que sa principale force 
était la vertu , le vice sa principale faiblesse, et ils 
attaquèrent le vice national. Chez nous ce n'est pss 
celui-là> mais c en sont d'autres, et ils ne sont pas en 
petit nombre. Les ecclésiastiques sont mieux que 
personne à même de savoir quels ils sont, de les étu- 
dier, de les poursuivre , de les corriger. Laissons-les 
libres ; prions-les de le faire franchement , largement, 
avec une confiance réciproque, sans craintes, sans 
trop de, distractions; ils auront plus fait pour l'indé- 
pendance, ils auront accompli une œuvre plus natio- 
nale et plus ecclésiastique que s'ils eussent combattu 
comme les moines espagnols , et négocié et gouverné 



DB L'ITALIE. 233 

comme lesAlbéroni , les Fleary, les Mazarin et les 
Hieheliea des siècles passés , oxk cherché à dominer 
tout comme les grands papes du moyen âge. Chaque 
époque a son mode particulier ; la nôtre a celui dont 
nous avons déjà parlé avec éloge, et qui consiste à 
remplir chacun .sa propre tâche, à se mouvoir chacun 
dans le cercle de sa propre activité. Du reste» si j'a- 
vais à dire quelle classe d'homm^ me paraît, en 
Italie, mieux s'acquitter de ses devoirs, exercer son 
activité spéciale et actuelle, laquelle est plus préparée 
pour les occasions, je n'hésiterais pas à répondre, les 
ecclésiastiques (1), et je rappellerais le courage dé- 
ployé par eux, de t808 à 1814. Assurément aucune 
province, aucune classe d'Italiens ne montra alors 
autant de force d'âme que ces prêtres dont on n'en 
attendait pas autant. Je connais même un homme , 
tout jeune encore alors, chez qui un tel spectacle, une 
telle surprise , les comparaisons, les admirations elles 
hontes qui s'ensuivirent furent le germe de ces opi- 
nions guelfes ou papistes , comme on voudra les ap- 
peler , dont on l'a accusé depuis, mais dans lesquelles 
il s'est confirmé de plus en plus à mesure qu'il a étudié, 
et médité davantage. 

6. Pour en venir maintenant à nous autres , gens 
de lettres , il me semble surtout nécessaire de^ nous 
garder de cette exagération de notre propre impor- 

(I) Oui, pour les prêtres simples, pour les curés et même pour 
certains ordres monastiques qui, vivant tous avec le peuple et 
par le peuple, exercent et enseignent en général les vertus favo- 
rables à la cause du pays ; mais nous n'oserions pas en dire autant 
du haut clergé qui , se trouvant par malheur asservi aux gouver- 
nements , ne sera franchement national que quand ceux-ci le vou- 
dront francliement Trad. 

20. 



334 DES B8Pfifl4NCfi8 

tance, dans laquelle tombent souvent, non-seulement 
les hommes de peu de mérite pratique, mais encore 
ceux qui ont peu de théorie. Ce défaut, de se passion- 
ner exclusivement pour son propre métier , est le 
défaut de tous les hommes à vue courte, n'apercevant 
que ce qui est très-rapproché d'eux» On dit que les 
lettres donnent naissance aux idées qui créent les 
faits, qu'elles sont les institutrices des hommes, les 
guides de Topiniou , qu'elles peuvent tout dans la 
société ; mais Je ne sais si elles ont eu Jamais toutes 
ces vertus; si ce ne sont pas, au contraire, les faits 
qui le plus souvent ont donné naissance aux idées; si 
la société y les opinions n'ont pas servi de guides aux 
lettres; si les hommes d'action n'ont pas été les véri- 
tables instituteurs , ou du moins les souverains mai- 
tres des écrivains : la vérité est que Tinfluence des 
uns et des autres s'est succédé alternativement et 
toujours. On dit , en outre , que la puissance des let* 
très s'est accrue à notre époque par la muitipKcatio& 
des écrivains et des écrits. Mais les écrits sont comme 
toute autre marchandise : l'abondance en fait baisser 
le prix. La fadlité d'écrire , d'être imprimé sans firais 
ou avec profit, a fait devenir écrivains beaucoup de 
gens auxquels manquait plus ou moins la faculté na« 
tnrelle d'écrire, beaucoup qui ne l'ont pas développée 
par l'étude , beaucoup qui » ne travaillant pas leurt 
productions , n'emploient pas tous les moyens qu'ils 
ont, ou , ne méditant pas , en font un mauvais usage | 
il en résulte que la marchandise, déjà dépréciée par 
la trop grande quantité , s'avilit de nouveau par la 
mauvaise qualité. La vérité est que, d'une part, ces 
vastes travaux littéraires, élaborés avec soin, qui fii- 



DB L'tTÀLlB. 235 

rent ftéquents dans les deux on trois demien^ sièdes, 
deviennent de Jour en Jour plus rares ; que de l'autre, 
cette attention générale qu'il ét^it d*usage de leur ac- 
corder, le devient bien plus encorCé Tout s'est rape- 
tissé de nos Jours : nous avons la monnaie des gros 
livres, des longues études, des grandes réputations. 
ie ne voudrais pourtant pas le déplorer trop, comme 
font quelques-uns, ou plaindre la société tout entière 
de cet accroissement du nombre des écrivains et de 
c^te diminution de leur crédit; Je croirais plutôt que 
la société y a gagné des vérités plus nombreuses, 
que celles-ci sont devenues plus claires, que l'ins- 
truction plus généralement répandue doit être pré* 
férée à celle qui a plus de profondeur dans quelques- 
uns^ que l'aristocratie la plus absurde et la plus 
tyrannique à vouloir maintenir serait celle des let- 
tres, et qu'en somme, la puissance de l'instruction, 
en général , s'en est accrue , et surtout celle de la 
bonne instruction. Mais, dans tous les cas, il n'est 
pas douteux que la puissance de chaque écrivain en 
particulier ait diminué ; de même que dans une ar- 
mée victorieuse , on tient peu compte- de tel ou tel 
guerrier personnellement, quelle que soit sa vaillance, 
qui le ferait grandement priser dans une armée no- 
vice ou battue. — Mais cette influence des écrivains 
est diminuée; elle va diminuant en Italie plus qu'ail- 
iers , et diminuera chaque Jour davantage , tant que 
dureront les conditions présentes. Les écrivains ita- 
heo& ont , non-seulement à vaincre leui*s émules de- 
venus plus nombreux , mais encore des rivaux placés 
dans une condition plus avantageuse. Celui qui écrit 
sous la peur de la censure , forcé de calculer , de 



236 DE» ESPéBA;<GES 

mesurer, de ilraer chaque phrase, chaque parole, 
pour la faire passer^ comme ou dit ; celui qui est con* 
traiut d'assouplir ses idées ne pourra jamais rivaliser 
avec des écrivaips qui s'expriment nettemcQt, sans 
tant de précautions. A rien ne sert de dire aux; Ita- 
liens : Lisez les livres italiens , lisez-nous ^ ne Usez 
pas les livres étrangers. Les Italiens reviendront tou- 
jours à ceux-ci , parce qu'ils seront toi:gours plus 
dairs, plus faciles, plus agréables, plus utiles à lire, 
tant qp'ils seront plus librement écrits. Nous avons 
déjà admis , en parlant de nos princes , qu'une cen- 
sure préventive était peut-être une nécessité politique 
de leurs gouvernements; mais c'est de toute manière 
un malheur , une impuissance littéraire qu'il est jus^ 
de signaler lorsqu'il s'agit de ce que peuvent ou non 
les écrivains italiens. Voyons une fois le fait comme 
il est. Le soin principal des étrangers est d'exposer à 
nu leur pensée, de la rendre claire et limpide; le soin 
principal des Italiens qui écrivent en Italie est de la 
voiler le plus possible. Dans les premières années du 
siècle , quand la censure fut rétablie par Napoléon et 
par ses successeurs (et rétablie avec une rigueur d'au- 
tant plus grande que les temps paraissaient plus dan- 
gereux ) , ceux qui auraient vouhi écrire, s'indjgnant 
contre un pareil joug ^ s'abstinrent d'écrire ou écrivi- 
rent très-peu ; puis, vers le quart du siècle, on finit, 
comme il arrive d'ordinaire , par tourner l'obstacle 
qu'on ne pouvait vaincre : chacun chercha à s'arran- 
ger de son mieux en recourant à la ruse contre la 
force. Les écrivains s'aperçurent qu'il y avait moyen 
de dire encore beaucoup avec la censure. La flexibi- 
lité de la parole offre des ressources infinies. A un 



DB L*lTAtIE. 337 

nom particulier qae Ton proscrivait, on substitua 
un synonyme qui fut admis ; à une idée complète, une 
qqi germait à peine; à une pensée précise, tine entor- 
tillée;, à une conception claire, une nuageuse. On 
compta sur Tintelligence du lecteur; on espéra qu'il 
comprendrait : c'est ce qui arriva, le pins souvent. La 
pénétration italienne, l'identité des intérêts, la géné- 
ralité de certaines opinions rendirent possible un style 
approprié, conventionnel, une espèce de jargon, 
entre les écrivains et les lecteurs ; artifice illicite, sans 
doute, s'il avait pour but d'exprimer des choses illi- 
cites, et légitime pourtant, s'il tendait à un but légi- 
time. Mais Tartiâce, même pour ce qui est licite, est 
toujours un malheur. La parole n'est belle qu'autant 
qu'elle est complète et limpide. Il arrive parfois qu'en 
trompant la censure on trompe aussi le lecteur; par- 
fois l'intelligeuce habituelle de l'argot vient à man* 
quer entre l'écrivain et le lecteur, et de toute cette 
appropriation natt une littérature adaptée aux cir- 
constances du moment, ténébreuse, moins belle, 
moins utile et parfois nuisible. On traite davantage 
les genres dans lesquels on peut parler en apparence 
d'une chose et d'une autre en réalité, les genres obs- 
curs; la confusion des pensées, le mensonge des 
expressions, devenus les vices de la parole , menacent 
de passer dans les actions nationales. Les Italiens qui 
écrivent et font imprimer au dehors peuvent seuls 
sortir de pareilles difficultés, se corriger de ces vices, 
échapper à ces périls, à cette honte, fonder une lit- 
térature italienne non appropriée en présence de celle 
qui subit l'appropriation , et faire autant et peut-être 
p<«s pour notre patrie que les étrangers pour la leur. 



338 D£$ BSPÉBANCES 

C'est à eu^ de savoir profiter de cet avantage et d'en 
user avec cette modératioD qai est de devoir plus 
étroit pour ceux tfui sont plus libres; c'est à eux de 
travailler avec cette ardeur qu'on ne saurait avoir si 
l'on ne peut donner carrière à toutes ses facultés ; 
c'est à eux de ne pas oublier la patrie pour les nations 
qui leur donnent une noble et généreuse hospitalité. 
'^ Mais Dieu me préserve de décourager même ceux 
qui écrivent et font imprimer en Italie. J'ai voulu 
uniquement^ ici comme ailleurs, écarter ces fausses 
errances qui, en ne se réalisant pas, laissent au bout 
du compte plus découragé que jamais celui qui a été mal 
à propos encouragé. Je crains que celane soit arrivé 
à plusieurs de nos écrivains, même des plus distingués, 
de ceux dont les ouvrages ont eu le plus d'influence 
en Itaiie ; je crains qu'après avoir comparé le résultat 
de leur travail aux difficultés subies^ il ne leur ait 
paru bien peu de chose, et que leur main n'ait laissé 
tomber la plume , quand elle aurait pu être encore 
très-utile à la patrie. Ceia ne serait peut-être pas 
arrivé si , dès le début, ils avaient bien prévu la fai- 
blesse de l'effet à attendre. Nos écrivains les plus 
élevés se trouvent, par le désavantage des conditioni 
italiennes » ravalés au rang des écrivains étrangers de 
second ou de troisième ordre. Ceux-ci savent bien ne 
pas pouvoir acquérir la gloire d'un Byron, d'un 
Walter Scott, d'un Goethe, d*un Alfléri ou d'un 
Chateaubriand, ni produire des effets pareils à ceux 
qu'ils ont obtenus; mais ils n'en persévèrent pas 
moins, soit parce qu'une réputation médiocre leur 
parait encore désirable à défaut d'une grande gloire, 
soit plutôt parce qu'ils considèrent comme un devoir 



Dt L*ITilXIR. tZU 

d^caiployer diaeiin, an profit de leor patrie^ lei fii- 
dikés que lear a accordées la Providence. PounpKn 
les nôtres ne feraient-ils pas de même? Ils ne pea- 
Tcnt écrire clairement, nettement, avec des termes 
propres? qa*ils écrivent obscarément Ils ne peuvent 
écrire avec liberté ? qu'ils écrivent avec des entraves. 
Ils ne peuvent écrire tout? qu'ils écrivent la moitié , 
le quart, ce qui leur est concédé. De ces trois précep- 
tes : écrire la vérité, rien que la vérité, toute la vé- 
rité, les deux premiers peuvent toujours être suivis , 
même chez nous; quant au troisième, conformons- 
nous-y autant que nous le pouvons; le Dieu de misé- 
ricorde dans le ciel et nos compatriotes sur la terre 
nous tiendront compte un jour d'une vie aussi pleine 
d'angoisses, aussi tourmentée, aussi riche d'ennuis 
intérieurs, aussi pauvre de compensations extérieures 
que l'est celle de l'écrivain italien. Sauf deux ou trois 
de nos compatriotes écrivant actuellement en Italie , 
le reste, tous tant que nous sommes, aura probiUde- 
ment près de la postérité, comme il a près des étrim- 
gers, peu de mérite littéraire; mais peut^tre ne nous 
en accordera-t-on que plus celui de la vertu. Au sur- 
plus, peu importe ce que l'on nous accordera, pourvu 
que nous remplissiims, nous aussi, notre devoir en- 
vers notre patrie. 

7. Une existence de beaucoup plus heureuse est 
réservée parmi nous aux savants, aux artistes, à 
tous c^ix qui consacrent leurs facultés à des travaux 
étrangers à la politique , à l'histoire , à la philosophie. 
Ceux-là se trouvent plus ou moins dans les mêmes 
conditions au dedans et au dehors de l'Italie, et s'ils 
ont aussi à souffrir du grand nombre de leurs émules, 



240 DES ESP£aAi!TGES 

ils n'ont du moins à gémir d'aucune condition parti* 
cuiièrement italienne. Or, ils peuvent tous servir la 
patrie au delà peut-être de ce qu'ils pensent : par leur 
gloire personnelle d'abord , qui revient toujours à la 
patrie, et dont il lui sera tenu compte au grand jour 
où ses destinées dépendrout de la somme de respect 
qu'elle aura su acquérir. Nous avons vu la Grèce de- 
voir en grande partie son indépendance à son ancienne 
glœre^ à la gratitude des nations qui se reconnaissent 
redevables envers elle d'une civilisation et d'une cul- 
ture intellectuelle bien anciennes et désormais étein- 
tes. C'est même peut-être une honte de notre époque, 
que ces nations aient plus tenu compte de cette gloire 
antique aux Grecs actuels que de leur qualité de Chré- 
tiens. Mais il en fut ainsi. Or, les mêmes nationd eu- 
ropéennes auraient aussi une semblable dette, et moins 
vieille, à payer à l'Italie : la dette de la civilisation et 
des lumières modernes et chrétiennes. Elles ne la re- 
nient pas, quoi que beaucoup de nous en disent. Elles 
replient les exagérations que nous faisons ; elles re- 
nient les fausses et petites suprématies auxquelles ndus 
prétendons en sus de celle véritable et grande que nous 
eûmes ; elles renient ^surtout sa continuation actuelle 
et la probabilité de celle à venir. Nous sommes à leur 
égard comme des bienfaiteurs rappelant et exagérant 
leurs bienfaits, ou comme des nobles qui , en rappe- 
lant et en exagérant leur noblesse, la font prendre en 
aversion à tout le monde. Ne prenons pas nos bienfaits 
et notre noblesse, et l'on en reconnaîtra plus facilement 
et ceux-là et celle-ci ; ne dénigrons pas chez des na- 
tions sœurs des Connaissances et une civilisalion dont 
nos ancêtres ont répandu 4es germes dans leur sein ; 



DE l'ITALIE. 241 

ne Dous montrons pas surtout leurs descendants dé- 
générés, et le jour viendra où noua recueillerons aussi 
les fruits de la gloire italienne et de la gratittfde 
étrangère. — Du reste, tous les arts , toutes les scien- 
ces peuvent, même directement , servir la patrie, la 
faire avancer vers ses destins futurs ; car les sciences 
et les arts peuvent contribuer, chacun pour sa part, 
à ces vertus qui ont tant d'influence sur l'avenir. Ne 
voulant pas m'étendre . je ne sais si je parviendrai à 
faire comprendre ma pensée. Mais il me semble qu'il 
y a une musique vertueuse et une qui ne Test pas, de 
même pour la peinture, pour la sculpture, et je dirais 
aussi pour l'architecture. Gela ne saurait être douteux 
pour la musique : exprimant les affections , les senti- 
ments de l'âme, elle peut exprimer ceux qui sont ver- 
tueux et ceux qui sont vicieux ; elle est donc vertueuse 
si elle rend les premiers aimables , odieux les autres ; 
elle est vicieuse si elle agit en sens opposé. Il faut en 
dire autant à cet égard de la poésie et de la littérature. 
La peinture et la sculpture sont dans le même cas. 
Depuis quelques années , on en est venu à choisir des 
sujets nationaux qui , plus voisins de nous que ceux 
de l'antiquité grecque ou romaine, ont poul*nous 
plus d'intérêt. Mais cela serait à faire plus souvent , 
tant de la part de ceux qui commandent que de celle 
des artistes. Il y aurait surtout un progrès à faire 
dans le choix de pareils sujets. Il ne suffit pas de nous 
retracer quelque fait du moyen âge, où ce qu'il y a 
de plus remarquable, c'est la richesse des costumes, 
des satins, des velours ou des armures. On devrait 
choisir plutôt d'illustres exemples de vertu , des faits 
où brillât surtout le noble sentiment dé l'union 

21 



3 «3 DSS BSPÎUANGES 

et de t^riépeiKlaiiee , des faits glorieux, non pas 
seulemeiit pour une proviDce, mais pour la patrie 
commaney pour toute la nation. Ou en trouverait 
certainement dans ces treize siècles> durant lesquels 
s'est continuée jasqulci ^'entreprise, dans ceuK parti- 
culièrement qui s'écoulèrent de Grégoire VU à la 
paix de Gonstailce, époque dont nous avons dit qu'elle 
est la plus belle de Thistoire italienne. Lettres , scien- 
ces , arts , et tout ce qui est apte à faire sentir , à faire 
penser noblement , devraient rechercher à Tenvi tout 
ce qui peut rappeler , louer , faire renaître , avancer , 
exalter , développer les deux vertueux sentiments de 
l'union et de Tlndépendance ; devraient les faire péné- 
trer par tous les sens dans les âmes italiennes , en 
importuner les étrangers par tous les sens. 

8. Mais il y a quelque chose de plus efficace encore, 
et cela est au pouvoir non-seulement de tous ceux 
qui ont une activité , une vie exceptionnelle, princes, 
hommes d'Ëtat , prêtres, écrivains , savants ou artis- 
tes, mais aussi de chaque Italien d'une condition 
privée. C'est ici que je désirerais avoir un esprit et 
une autorité capables de persuader non plus quelques* 
uns de mes compatriotes , mais tous. Je les exhorte- 
rais à se compter» et à conclure qu'une nation de vingt 
millions d'hommes est invincible si elle est unanime 
et vertueuse. L'unanimité et la vertu sont les deux 
conditions de l'indépendance. La vertu sans l'unani- 
mité, l'unanimité sans la vertu ne serviraient à rien. 
— Or l'unanimité est plus avancée qu'on ne croit. 
Nous avons repoussé les différents songes italiens, 
parce qu'ils sont à rejeter tant qu'il en restera une 
ombre. Nous avons parlé, selon que nous croyions, 



1>E l'italir. 243 

et croyant que ce sont les rêves d'un petit nom- 
bre , des rêves prêts à s'évanouir, sans que nous ou 
d*autreâ écrivains ayons besoin de nous en mêler, 
rien qu'en laissant faire le simple bon sens italien , 
éclairé par les dernières expériences. Mais les songes 
une fois évanouis, la vérité restera nue et une , et la 
vérité, c*est Funanimitéé La division territoriale de 
ritalie n*y est même pas un empêchement Les trois 
quarts du pays sont assez indépendants pour qu'y 
soient nés et s'y soient accrus Tidée , Tamour , le 
désir, la volonté de Tindépendance complète; pour 
que tout sujet d'un prince italien se persuade, s'il ne 
l'est pas encore , qu'elle ne sera complète que lors- 
qu'elle sera commune à tous les sujets italiens de 
l'étranger ; pour que chacun y professe ouvertement, 
hautement, cette opinion ; pour qu'en la propageant» 
en la transmettant à l'entour de soi et derrière soi, 
elle pénètre dans les conseils des princes et dans l'es» 
prit des princes, si déjà leur propre nature ne la leur û 
pas inspirée. — Quant aux provinces soumises à 
l'étranger, faisons à cet égard l'éloge de nos ffères; 
hommes et femmes, jeunes et vieux, tous, instruits 
ou seulement ayant reçu quelque éducation , y sont 
encore pins unanimes que les sujets des princes na-* 
tionaux. Gela est naturel^ ils sentent à chaque ins- 
tant, ils ont constamment pour les tourmenter, 
non quelques-unes, mais toutes ies épines de la 
dépendance, qui, véritables supplices pour toute 
âme élevée , pour tout esprit cultivé , vont nécessai- 
rement atteindre aussi la classe inculte et ignorante; 
yeutH>n des faits, des signes , des manifestations de 
cette unanimité ? on les trouvera dans Téloignemeut 



214 4 DES ESPÉBAMCES 

OÙ presque tous se tienuent du gouvernemeot^ de la 
cour étrangère , de cette famille .impériale qu*0Q 
estime pourtant comme souveraine dans ses domaines, 
qu'on admire partout comme famille privée ; dans 
cet éloignement de tous et de chacun , à l*égard de 
ces étrangers, quelque estimables qu'ils soient person- 
lement. Ces signes, ces protestations, on les trouvera 
dans l'antipathie pour cette nation germanique, que sa 
bonté naturelle, son caractère paisible et son amour 
intelligent des arts rendraient autrement la plus sym- 
pathique à la nation italienne, qui verrait en elle une 
sœur ; on les reconnaîtra dans cette abdication géné- 
rale de toute activité publique et militaire, doulou- 
reuse, n'en doutons pas , à nos compatriotes , naturel* 
lement actifs, et qui, s'ils poussent trop loin, comme 
je le crois, cette abstention, n'en prouvent que mieux 
toute l'horreur que leur inspire la dépendance. Mais, 
dit-on , il n'en est pas de même tout près d'eux , à 
Venise. Serait-il vrai qu^un peuple indépendant du- 
rant mille ans aurait appris en moins de cinquante à 
se plier à la dépendance ? Si cela est , ce serait «ne 
grande preuve de la corruption de son ancien gou- 
vernement qui aurait à tel point dégradé ce peuple ; 
ce serait un puissant motif pour n'en pas regretter la 
chute ; de laisser là le passé pour se tourner v^rs un 
avenir meilleur et tout différent. Mais nous ne croyons 
à un tel avilissement de la part d'aucun peuple italien; 
nous ne croyons pas en tout cas qu'il puisse durer au 
milieu de l'unanimité italienne , et de l'admirable fer-, 
meté lombarde. '— Ces protestations, cette unanimité 
ont eu elles-mêmes une bien autre efficacité que les 
sociétés secrètes, les conjurations ou les soulèvements. 



DB l'iTAL1£. 24Ô 

Les sociétés secrètes se vainqueut par les moyens de 
police , les conjurations par les supplices , les soulève- 
ments par la force. Mais quelle force, quels supplices, 
quelles mesures de police peuvent suffire à vaincre 
une résistance passive , unanime y quotidienne , dans 
tous les lieux publics ou privés, de tout national di- 
sant à tout étranger : a Vous êtes des gens comme il 
«faut, aimés, estimés 9 heureux dans vos foyers, 
« dans votre pays ; mais vous êtes ici , et vous y serez 
« toujours repoussés de la société, laissés seuls entre 
« vous , montrés au doigt, méprisés plus qu'exécrés, 
« comme les aveugles et serviles instruments d'une 
« injustice flagrante , d'une injustice qui est une folie 
t dans l'intérêt même de votre maître. » Je ne suis pas 
seul à admirer de semblables protestations ; Tltalie et 
l'Europe entière les admirent. Elles les admirent^ et 
peut-être s'étonnent qu^eiles n'aient pas encore pro- 
duit plus d'effet; 

9. Pourquoi n'en produisent-elles pas davantage ? 
Pourquoi tient-on si peu de compte de cette unani- 
mité? Précisément parce qu'elle ne sufût pas sans la 
vertu. Les nations sont entre elles comme les hommes, 
qui ne tiennent compte des protestations et des me- 
naces que de la part de ceux qui sont forts, actifs , 
vertueux. Cette distinction de Montesquieu , que la 
vertu est la nécessité, le principe des républiques seu- 
les, n'est pas vraie; s il en était ainsi, ce serait, en 
définitif, la seule forme de gouvernement bonne et 
possible. Mais la vérité est que toutes les nations, sous 
quelque forme qu'elles, soient régies, ont besoin de 
vertu ; que la vertu est le principe de tout gouverne- 
ment pour les nations indépendantes , le principe de 

21. 



240 DKS ESPÉBAfVCES 

riudépendaDce pour celles qui sont asservies; d*où 
résulte qu'elle est nécessaire surtout à celles-ci. Il n'est 
pas vrai non plus, comme le disent Montesquieu et 
tant d*autres^ qu'il y ait deux vertus, l'une publique, 
l'autre privée : ce sont plutôt deux formes^ deux appli- 
cations de la même vertu. La vertu publique ne peut 
être exercée que par un petit nombre, dans quelque 
nation que ce soit, par extrêmement peu dans celles 
qui ne sont pas libres , par nooins encore dans celles 
qui sont dépendantes ; elle n'est même exercée d'or-*' 
dinaire par personne dans ce qu'elle a de difficile ^ 
quand' les temps sont faciles. Mais la vertu privée est 
commune à tous, sous tous les gouvernements, dans 
tous les temps, et plus encore. dans ceux qui sont&* 
ciles et tranquilles. Les vertus nationales se composent 
des deux sortes de vertus, publiques et privées $ il peut 
se trouver pourtant une nation à qui manquent les 
moyens de pratiquer presque aucune vertu publique, 
mais qui , en possédant beaucoup de privées , ait une 
somme de vertus natimiales supérieure à celle d'autres 
nations où il y aurait plus de vertus publiques : or, 
la somme des vertus nationales, de quelque manière 
qu'elle soit formée^ est en définitif ce qui impose à 
autrui l'admiration ou le respect, selon l'oceurrenee* 
£n Italie, les vertus publiques ne peuvent, de notre 
temps, être que rares; delà, pour nous, la nécessité 
d'accroître, de multiplier les vertus privées, si nous 
voulons avoir à présenter une somme à notre avan- 
tage, un total imposant. Ainsi l'objet important. Je 
ne dirai pas de nos pensées, de ces pauvres pensées 
que nous exposons ici tant bien que mal , mais de 
celles de tout bon Italien , doit être : de recherdier 



DE l'italie. 247 

si ces vertus privées existent ou non en Italie; si etks 
nV existent pas, comment chacun peut les y faire re* 
naître par ses propres moyens; le prince on Thomme 
d*État par les lois; le prêtre par les prédications; 
l'homme iDstruit par les productions de l'esprit ; tom 
par Texemple principalement , qni est le moyen le 
pins efficace et au pouvoir de chaque particulier. 
Mais c'est ici que^ si je dis ma pensée tout entière, 
je serai traité de faiseur de morale, de pédant^ 
tl'homme austère et de mauvaise humeur, de tartufe , 
ou (comme disait Botta) de capucin, et que sais*je 
encore? Et^ bien pis que tout cela, on dira que Je 
n'aime pas ma patrie si je vois ses vices ci en fais 
l'aveu pubKc. Je n^gnore pas que le meilleur moyen 
de se l^aire ahner est de fermer les yeux sur les dé- 
buts pour ne voir que les vertus et lés beautés. Mais 
de qui se faire aimer? De cette espèce de personnes 
à qui Dante, avec son autorité propre et la rudesse 
de son temps, osait comparer trop justement l'Italie, 
mais à qui je ne croirais pas juste de la comparer au* 
jourd'hui , espérant qu'elle ne désire pas être aimée 
ainsi. Et puis, si c'e$t la manière la plus facile de se 
faire aimer, ce n'est pas la bonne; ce n'est pas aimer 
l'objet préféré plus que soi-même, en lui et pour lui ; 
ce n'est en aucune façon l'amour vrai, l^amour éner- 
gique. Ce n'est pas ainsi qu'aimèrent ni Dante, ni 
Alfiéri, ni Parini; et moi, qui ne saurais les imiter 
dans leur génie, je voudrais au moins les imiter dans 
leur amour. -^ Je dis donc que ce n'est pas désormais 
l'unanimité , ce ne sont pas les opinions, ni rien de ce 
qui dépend de Fesprit, ni peut-être les che& de l'en- 
treprise qui manquent à l'Italie; ce qui lui manque, 



248 DES fiSPÉttANCfiS 

sinon : absolument, à coup sûr comparativement, c'est 
la vertu sévère, forte, suffisante. Je dis qu'elle nous 
manque, en comparaison des autres nations chrétien- 
nes nos contemporaines; de l'Angleterre peut-être^ 
quoique non catholique ; de la France peut-être, quoique 
sortant d'une révolution ; et peut-être aussi de TAUe- 
magne elle-même, qui nous maîtrise. C'est là le grand 
mal. Je ne me mettrai pas à détailler et à discuter les 
faits, ce serait pour n'en pas finir. Mais qu'on ne vienne 
pas me dire, avec un scandale affecté et une componc- 
tion corruptrice, que ces nations hérétiques ou ce peu- 
ple révolutionnaire ne sauraient être plus vertueux 
que nous, ni même vertueux en aucune façon. Les na- 
tions hérétiques sont telles dans les dogmes ou dans 
quelque point de morale, mais elles ont en somme tout 
ce trésor de moralité chrétienne, principe de toute 
vertu , de toute civihsation , de toute culture intellec- 
tuelle et de tout progrès. Quant aux révolutions , Je 
dis que les nations qui y entrent sont immorales, non 
celles qui savent en sortir. J'en appelle d'ailleurs à 
tant d'Italiens qui connaissent ces nations , non pour 
avoir voyagé au milieu d'elles en courant , mais pour 
y avoir été en exil , y avow vécu de quelque manière 
que ce soit , longuement , à demeure dans les capi- 
tales , dans les provinces , dans le sein des familles. 
Malgré les regrets donnés à la patrie refusée à leurs 
vœux, ils nous ont raconté, ils nous racontent encore, 
avec une sainte envie, la bonté, l'union qui régnent 
dans les familles, la sévérité, l'activité, lamâleénergie 
de leurs mœurs. J'en appelle ensuite , pour l'Italie , à 
ces étrangers qui parlent de nous dans leurs écrits, 
non à ceux qui écrivent contre nous, au contraire, à 



DE L ITALIE. 349 

ceux qui nous sont le plus favorables et se montrent 
plus enthousiastes à notre égard , à un Goethe , à une 
Staël, à un Byron, à un Lamartine, et à d'autres sem- 
blables. Eh bien ! comment ceux-là mêmes se passion- 
nent-ils pour cette Italie qu'ils appellent la terre des 
oliviers et des orangers'! pour ce beau ciel, ces belles 
femmes, ces douces brises de l'Italie? Tout épris qu'ils 
sont d'elle, ils la vantent précisément, ô honte! comme 
une contrée faite pour leur procurer d'agréables loisii-s, 
quand ils sont fatigués de leurs graves pensées septen- 
trionales, comme un lieu de plaisii^ et de délasse- 
me,nts, comme un jardin, une promenade, ou que 
sais-je ? un endroit public ouvert à tous. Il est vrai 
qu'ils' font parfois l'éloge de notre esprit facile, varié, 
mobile , susceptible de revêtir des formes nouvelles , 
et ils ont raison. Mais de nos vertus, qui en parie? Qui 
ne s'en tait, même parmi nos partisans les plus en- 
thousiastes? Et passer la vertu sous silence en vantant 
Tesprit , est-ccautre chose que la plus perfide des ca- 
lomnies ou la plus mordante des accusations? Mais il 
n'y a que trop de vraisemblance pour une accusation, 
quand celui qui la produit ainsi jouit des beautés et 
des charmes de celle dont il fait mal l'éloge; quand 
celle-ci accepte honteusement de pareilles louanges, 
quand elle s'y complaît en déclinant elle-même la 
tâche ingrate de la vertu. Il n'en est pas ainsi , à vrai 
dire, de toute notre patrie ; mais c'est ce que font pour 
elle ses flatteurs, qui, s'étendant complaisaroment 
sur tous nos autres mérites, ne trouvent pas même une 
période à insérer dans leurs panégyriques sur nos 
fortes et môles vertus. Bien plus, notre langue elle- 
même s'en est trouvée viciée. César Borgia a été ap- 



2^0 D£8 £SP£B4If€£$ 

pelé virluoso par nos classiques ; Farélin virtuosOy cl 
maintenant, ce ne sont plus les mères de famille ou les 
vierges italiennes qui sont appelées virtuose y mais 
celles qui servent sur nos théâtres à nos plaisirs et à 
ceux de l'Europe. Mais laissons les comparaisons, et 
revenons à notre sujet. — Pourvu que nous ayons une 
vertu suffisante, c'est tout ce qu'il en faut, nae diront 
quelques personnes , et je ic dirais bien aussi ; maïs 
sujfBsante à quoi 7 A vivre au jour le jour, pour nos 
besoins présents, en paix et en tranquillité, sans souci 
de l'avenir? Assurément nous avons assez de vertu 
pour cela. Mais si parmi dos lecteurs il en est un qui 
croie avec moi à la probabilité, ou seulement à la pos* 
bilitéd'un progrès quelconque de notre patrie, et sur- 
tout du progrès de l'indépendance ^ je lui demanderai : 
Avons -nous des vertus qui puissent suffire ^ l'oc- 
casion quand elle se présentera ? Les aurions-nous si 
elle se présentait demain ? Serions-nous préparés, par 
la sévérité de notre vie privée, à la sévérité de cette 
vie publique qui conunencerait alors? à une activité 
continuelle , fatigante , pénible ? au sacrifice de notre 
superflu, à celui du nécessaire? à celui de nos per« 
sonnes? Serions-nous prêts à tous ces sacrifices mo- 
raux , plus difficiles encore que ne sont ceux-là? J'en 
appelle de nouveau aux gens de bien, aux bommes 
sincères. Je ne in'adresse pas à ceux qui excusent la 
mollesse parle climat, de bonteux amours par Toisi- 
veté , l'oisiveté par la servitude , la servitude par la 
force qu'ils appellent majeure, ni à ceux qui regrettent 
le carnaval, les masques, les casini de Venise ou d'au- 
tres villes, comme des institutions nationales perdues, 
les plaisirs, les folies insouciantes du siècle passé, et 



DE l'iTAI^IE, 251 

les cavaliers servants comme de grands et beaux exem- 
ples de nos pères. Nous ne nous entendrons Jamais 
avec ceux-là, et n'en prenons cure; mais nous nous 
adresserons , pour parler de vertu , à ceux qui ont au 
moins, comme nous, le désir de la vertu, et nous 
les exhorterons à supporter la vérité, ce qui est un 
commencement de vertu ; à vouloir regarder et voir 
quelles vertus nous manquent, quelles sont celles 
où l'étranger l'emporte sur nous , quelles sont celles 
dont nous avons besoin pour devenir une nation 
estimée, respectée, et, à l'occasion, redoutée. Si, après 
ces rapprochements faits avec sincérité, il se trouve 
que nous scions, comme je le crains en vérité, sur- 
passés par les autres nations , ne nous donnons pas de 
paix, rivalisons avec elles, travaillons sur nous-mêmes 
avec zèle, afin de le» égaler au moins en vertu; sans 
cette égalité, nous n'obtiendrons jamais une indépen- 
dance égale à la leur. Et si , comme Je le voudrais , 
J'étais dans l'erreur, si nous n'avions pas besoin de ri- 
valiser avec les étrangers, tant mieux! Rivalisons entre 
nous, et surpassons-nous nous-mêmes.— Ajoutons de 
toute manière à la somme de nos vertus; nous n'en 
aurons Jamais trop pour l'entreprise que nous avons 
devant nous, et surtout pour le grand Jour où il faudra 
l'accomplir* 

10. Mais quand il serait vrai , objectera-t-on, que 
la vertu produirait l'indépendance , en attendant , la 
dépendance enfante le vice qui maintient la dépen- 
dance. Ceux-là ont raison , c'est là un cercle vicieux 
dont il est difficile de sortir. Dans les États italiens 
mêmes> l'activité nationale est comprimée par la dé- 
pendance indirecte; mais elle Test incomparablement 



2>2 DES ESPÉilAlVGES 

plus dans les provinces^ soumises à Tétranger. Là , 
sans doute/ ils sont à plaindre ces jeunes gens pour 
qui nulle activité publique n'est ni possible ni hono- 
rable, pour qui toute occupation militaire est si in- 
grate, si entravée toute occupation littéraire. Mais 
ils sont à plaindre , non à excuser, même là, s'ils 
s'abandonnent eux-mêmes. 11 leur reste à eux aussi 
quelque activité; une principalement, celle à laquelle 
tous sont appelés, qu'on ne peut ravira personne, 
l'activité de la vie privée, de la famille. Pour qui 
l'accepte comme une source d'activité, la famille en 
est une source presque inépuisable. Au jeune homme 
l'assistance, les égards envers ses parents ; à l'époux 
le premier amour de la femme , les premiers pas des 
enfants ; à l'homme fait , l'éducation de ses fils , les 
espérances, les craintes et l'administration des biens; 
à l'homme sur son déclin, tous ces soins multipliés' et 
compliqués; au vieillard, le trésor des souvenirs; et 
voilà plus d occupations qu'il n*en faut non-sèule- 
ment pour fuir l'oisiveté et les vices qu'elle entraine , 
mais pour la pratique des vertus : vertus que celui qui 
les aura cultivées au sein du foyer domestique exer- 
cera un jour en mourant pour sa patrie , ou transmet- 
tra du moins tout entières à ses neveux. Ce champ-là 
est ouvert à l'activité de tous, s'ils. veulent dépouil- 
ler vanité, préjugés, prétentions. S'il faisait défaut à 
quelques-uns ou ne leur suffisait pas , il est dans la 
civilisation chrétienne un genre d'activité qui supplée 
et remédie à tout, celui de la charité. Au demeurant, 
ce grand cercle vicieux doit être rompu de manière 
ou d'autre par tous, si nous voulons seconder les es- 
pérances nationales. Or, il n*y a que deux manières 



DE l'itaLIK. 253 

d'y réussir, ou en acquérant d'abord l'indépendance 
pour arriver par elle à la vertu , ou en commençant 
par acquérir celle-ci poui' en venir à celle-là. Mais le 
premier mode ne dépend pas de nous ; le second , si 
fait. Employons-y donc de mâles efforts ; résistons à 
ces moyens de corruption , que je ne crois pas em- 
ployés sciemment, sauf peut-être par quelques vils 
subalternes, mais que mettent toutefois en œuvre, sans 
s'en rendre* compte, les étrangers le plus haut placés 
et les plus honnêtes ; résistons à ces amorces à l'aide 
desquelles on nous plonge dans l'oisiveté , l'insou- 
ciance, la vie facile et inutile, dans la nullité. Qu'il 
y ait en cela guerre ouverte entre les étrangers et 
nous : aux étrangers de corrompre, à nous de résis- 
ter. Il n'est pas de degré de corruption dont on ne 
puisse guérir.Disons unedernière fois avec notre grand 
compatriote : Les nations chhetiennes peuvent 

ÉJBE atteintes DE^ MALADIES , MAIS NON PAS MOU- 

i^ijR. Un étranger , non pas du nombre de nos parti* 
sans efféminés et enthousiastes^ mais un de nos amis 
sévères, un illustre Allemand du Nord, se trouvant 
un soir avec plusieurs Italiens, et s'entretenant avec 
bienveillance de la situation, de la vertu et des espé- 
rances de ritalie, mettait poui*tant quelque amertume 
dans ce qu*il disait d'une des provinces assujetties à 
rétranger, où il trouvait les mœurs moins bonnes 
qu'ailleurs. Les Italiens cherchèrent à excuser des 
frères qu'ils plaignaient , à en accuser leurs corrup- 
teurs : a Vous avez raison , reprit-il avec sa froideur 
et sa prononciation allemandes; vous avez raison; mais 
on ne corrompt pas une nation qui ne veut pas se lais- 
ser corrompre. » Et comme nous insistions en citant 

22 



354: DBS ESPSBANCfiS 

des faits et des noms, en rainant les exilés à qêï Vùd 
avait >reeoinmandé, à leur retour dans leurs foyers, €le 
se divertir y et les jeunes gens qui , venus au bureau 
de censure avec un manuscrit , avaient reçu pour ré- 
ponse , que c'était vraiment dommage de voir des 
hommes de familles distinguées se fourvoyer dans la 
littérature ; et d'autres faits du même genre : « Vous 
avez raison, reprenait le rude Allemand ; mais on ne 
corroippt ^a& une nation qui ne veut patf se laisser 
corrompre. » Et la discussion s'échauffant, comme on 
commençait à élever la voix et à demander : « Mais 
que faire? qu'y peut-on ? qu'en résultera- t-il ? -^ Vous 
avez raison, vous avez raison, ¥ reprenait notre lK>m- 
me , €t nous ne pûmes jamais le faire sortir de son 
imperturbal^lité tudesque : « Vous avez batson ; 

MATS on NB COBBOMPT PAS URB NATIO.V QUI NB VBUT 

PAS SE L^issEB coBBOMPBE. « Ricu dc plus vrsi , et 
une nation qui ne se laisse pas corrompre fait un acte 
de vertu tel, que c'est déjà un grand pas vers son in- 
dépendance. 

11» Mais ce que nous avons dit de la vertu privée 
italienne ne serait ni complet ni véridique, si, après 
avoir confessé qu'elle n'est pas malheureusement au 
niveau de ce que nous la voyons chez plusieurs au- 
tres nations, et de ce que les espérances nationales 
attendent, nous n'ajoutions pas qu'elle a feit néan- 
moins des progrès considérables depuis les derniers 
siècles jusqu'à l'époque actuelle — Nous avons remar- 
qué ailleurs x[u'un progrès évident en beaucoup de cho- 
ses s'était manifesté en Italie au commencement du 
siècle passé. Ce progrès a continué incontestable- 
ment jusqu'à nos jours, et la condition morale sur- 



DE l'iTALIB. 255 

tout s'est beaucoup améliorée. Il existe ua livre 
qui n'est ai bon, ni grand, ni d'une vertu pure, à 
vrai dire, mais qui pourtant offre aux Italiens des 
consolations po^tives. Je veux parler de deux vo- 
lumes de reprises critiques par Baretti ( Italien, comme 
chacun sait , qui vivait à Londres dans la seconde 
moitié du dernier siècle), contre un voyageur an- 
glais très-sévère dans sa relation, et peut-être imper*- 
tinent envers l'Italie. Il faut voir avec quel zèle , peut- 
être excessif, Baretti s'acquitte de cette tâche géné- 
reuse de défendre ce qui nous concerne /tâche deve* 
nue vulgaire aujourd'hui. Écrivain très-mordant dai^ 
sa patrie, personne ne Tignore, une fois qu'il en fut 
dehors , il se lit, sinon le flatteur, au moins l'avocat 
général de l'Italie. Or, tout en nous défendant ainsi , 
tout en voulant nous excuser sur quoi que ce soit, il 
laisse échapper ou plutôt il prodigue les aveux sur 
notre oisiveté et nos vices, au point de nous en faire 
honte pour une époque aussi voisine, mais aussi de 
nous consoler pour la nôtre qui se montre tout à fait 
changée. Il faut voir tantôt excusées, tantôt non, mais 
toujours avouées par lui, les impertinences seigneu- 
riales, les souffrances populaires de ce temps; la cor- 
ruption, non-seulement des classes infimes, auber- 
gistes, douaniers, gondoliers et ainsi de suite,, mais 
de la classe moyenne, ^t des classes les plus élevées^ 
et les plus saintes; l'existence désœuvrée de tous,, 
principalement à Venise; la mollesse des mœurs, le 
luxe des vêtements et des mascarades; enfin cet en- 
fantillage de nymphes et de bergers alors général, 
même hors de l'Italie, mais qui avait élu domicile 
dam l'Académie de TArcadie et dans ses nombreuses. 



25C DES ESPÉBANCBS 

colonies. II faut voir Baretti, Tauteor du Fouet lit- 
téraire, excuser et louer tout cela, et dresser ces lon- 
gues listes d'illustres Italiens, qui ne servent ni à 
graver leurs noms dans la mémoire des étrangers, 
ni à les faire vivre dans celle de la postérité, mais 
parfois seulement à faire rire les concitoyens de ces 
grands hommes inconnus. On pourrait aussi trouver 
«ne preuve de la légèreté de Tépoquè et de l'auteur 
tout ensemble, dans les louanges qu'il donne à l'es- 
prit des Italiens à propos de leur habileté à jouer aux 
cartes et aux dés; dans celles qu'il décerne à l'habileté 
])olitique des Romains ses contemporains, supérieure 
selon lui à toute autre ; dans ce qu'il dit du commerce 
italien comparé en espérance à celui de la France et 
de l'Angleterre ; enfin dans la complaisance avec la- 
quelle il vante nos races de bœufs, de chevaux, d'ânes 
même, et ainsi du reste : ridicules prétentions,- pué- 
rilités, illusions, tromperies, folies, qui nous sautent 
aux yeux à présent. Mais sa défense la plus curieuse, 
et la confession la plus honteuse en même temps, est 
celle des sigisbés et sigisbées ; c'était le nom que l'on 
donnait^ si mes jeunes lecteurs l'ignoraient, à ceux 
que l'on appela depuis le cavalier servant et la dame , 
puis par abréviation le cavalier et la donna, et plus 
tard l'ami et l'amie, c'est-à-dire, pour parler claire- 
ment, l'adultère effronté, public, réglementé par l'u- 
sage. Ici le défenseur officieux se donne carrière et 
se complaît dans son sujet. 11 donne Tétymologie de 
cette belle dénomination, vantant son antique ori- 
gine, qu'il fait remonter à la chevalerie et à la philo- 
sophie; il explique j il embellit, il relève cet usage 
immoral en le rapportant à l'amour platonique, 



DE L*ITÂLIE. 257 

immatériel; que sais-je encore. Et cependant Parini 
était déjà connti, ii avait écrit, et Baretti cite son 
nom et son immortelle satire I Tant il est vrai que 
pour donner des louanges imméritées, on néglige le 
plus souvent d'accorder celles qui sont dues 1 Tant 
cette bonne intention d'excuser le mal , aveugle sur 
des progrès déjà commencés, fait rester en arrière 
de leur temps ceux-là même qui, par leur nature, 
sont et furent en d'autres circonstances des écrivains 
progressifs, mâles et sévères 1 — Quoi qu'il en soit, 
ces usages, cette oisiveté, ces vices qui datent de 
soixante-dix années (le livre est de 1769), sont si dif- 
férents de ce qui est aujourd'hui parmi nous, qu'ils 
semblent à des siècles de distance, qu'on ne saurait 
plus même s'en indigner, qu'ils ne peuvent plus exci- 
ter que le rire. Ce qu'il y a de remarquable surtout, 
c'est la différence des mœurs au sein des familles et 
parmi les femmes italiennes. Il est assurément aujour- 
d'hui encore, et il y aura toujours en Italie, et ailleurs, 
4es femmes et des familles sans mœurs. Mais le nom- 
bre en a diminué, mais l'effronterie a presque dis- 
paru; or, ce sont là deux améliorations qui, grande 
chacune par elle-même , se servent de preuve mu- 
tuellement. L'usage, la mode était alors l'adultère, 
l'adultère véritable ou au moins son apparence ; le vice 
on l'affectation du vice; l'oisiveté, la mollesse en 
tous cas; l'exception était la moralité, et une excep- 
tion très-rare, la pratique avouée des bonnes mœurâ. 
Aujourd'hui , au contraire, la vertu et le vice ont re- 
pris chacun leur place naturelle: la règle, la mode 
est la vertu, l'exception le vice; on professe l'une , on 
cache l'autre* Il y a pourtant des gens, admirateurs 

22. 



268 DES ESPE&ANGES 

tellement obstinés du bon vieux temps, qu'ils traitent 
tout cela d'aggravation du mal , d'hypocrisie. Je ne 
fiais, à vrai dire, entre l*hypocrisie de la vertu et Tfay- 
pocrisie du vice, ce qu'il y a de meilleur ou de pis 
pour rhypocdte; mais pour la société, mais comme 
indice de moralité publique, à coup sûr, rbypocrisie 
delà vertu vaut mieux; car elle prouve au moins 
que la vertu est plus estimée, a plus d'autorité, est 
plus profitable à affecter que non pas le vice. Je ne 
chercherai pas quelle part ont eue les étrangers dans 
cet immense progrès italien ; si les invectives de Na* 
poléon n'y ont pas plus contribué que celles jnémes 
de Parini ; si le ridicule n'a pas plus fait encore, et en 
sus les troubles apportés dans ces quasi- mariages par 
les étrangers, fort peu moraux eux-mêmes ; si la lit- 
télrature, si les romans étrangers* qui , sans avoir en 
horreur toute immoralité, sont les adversaires irré- 
conciliables de celle-là, y ont pu quelque chose; 
ou si cette amélioration est due à la civilisatii»i, au 
changement des lois, à l'abolition du droit d'at- 
nesse, à la diminution du nombre des célibataires et 
des cadets, à une activité plus grande, surtout dans 
les principautés italiennes. Peut-être toutes ces causes 
réunies y ont-elles coopéré à la fois ; mais le change- 
ment, le progrès est évident pour tous. Les femmes 
italiennes aiment ou affectent d'aimer leurs maris ; 
elles aiment ou affectent d'aimer leurs enfants; elles 
s'occupent de leur éducation, du gouvernement delà 
famille, des ouvrages de leur sexe, dans leur ménage, 
ce sanctuaire de leur vertu. Gomme le vice produit le 
vice, la vertu produit la vertu ; l'éducation des jeunes 
filles, qui ne pouvait se faire dans des maisons dés- 



liOBDètes, peut se faire at^oupd'h&i et se fait à la 
maison par les mères; s'il y a pour cela quelque 
empêchement , elle se fait mieux encore dans des pen- 
sionnats ou dans des couvents, où se sont introdaitea 
aussi de grandes améliorations; mais en quelque lieu 
qu'elle se fasse, elle a pour but de fbrmer des femmea 
de ménage plutôt que de société^ ou , comme on le 
disait, (le talent ou élégantes. En sonmie, les femmes 
en Italie semblent avoir plus avancé que les hommes, 
si bien que, si elles ccmtinaent, c'est à elles que revien- 
dra rbonneur d'avoir rappelé ceux-ci à leur-dignité-» 
à l'activité virile. J'étends bien parler, sans doute, 
d'une ou de plusieurs villes d'Italie où beaucoup de 
jeunes hommes sont réduits à déserter le logis^ à fuir 
l'entretien de, leurs femmes, trop supérieures à eux 
pour qu'ils puissent se plaire près d'elles; à s'en aller 
chercher des femmes qui soient plus à leur niveau. 
C'est ce dont s'affligent nos Hà*aclitBS , et quelques 
autres aussi pour qui le vice s'atténtie s'il prend 
des formes gracieuses, s'il est de bonne société, 
comme ils disent. Mais il me semble à moi qu'on 
ne peut jamais appeler bonne société celle où 
l'on professe le vice; que la condition bumaioe vou- 
lant qu'il y ait toujours des vertus et des vices, il 
vaut beaucoup mieux qu'ils se séparent, qu'ils vivent 
diacun de leur côté, ceux-ci exilés loin de celles-là. 
Si cela continue ainsi , que les dames italiennes soient 
assurées de voir bientôt de retour près d'elles ces 
mêmes hommes à qui ne manque peut-être, pour se 
trouver à leur niveau, que d'avoir des moyens d'acti- 
vité égaux aux leurs. — Soyons justes en effet, c'est 
chose plus^ diflioile pour les hommes que pour les 



260 DES ESPÉBÀNCES 

femmes : pour elles Tactivité de la famille suffit, mais 
non pas toujours aux hommes, et d'autant moins qu'ils 
en laissent davantage aux femmes. Mais elles feront 
leur éducation, sous ce rapport , par la forcé de 
l'exemple, par les exhortations, par la mode elle- 
même. Il est certain que la mode une fois venue pour 
les femmes de s'occuper des soins du ménage, celle 
de pourvoir à la bonne administration des biens com- 
mence pour les hommes. Les dissiper, ne pas en pren- 
dre souci, s'en remettre de ces embarras à des inten- 
dants, est passé de mode ; cela ne paraît plus de bon ton, 
ni une obligation de grand seigneur. Aujourd'hui 
Ton s'occupe d^agriculture; on embellit ses maisons de 
campagne , on accumule dans ses appartements ces 
commodités, ces agréments^ ces recherches, qu'on 
appelle, d'un mot étranger, mais très-expressif et 
même italien, des conforts. C'est là une élégance qui 
n'est pas seulement utile^ mais presque vertueuse; 
c'est un moindre degré d'activité que tant d'autres, 
mais c'en est une, et d'autant meilleure que, de sa na- 
ture, elle a besoin d'être continuelle. A cette mode, à 
ces occupations élégantes, s'en ajoutent d'autres en ce 
qui concerne les exercices du corps, et surtout l'équi- 
tation, l'éducation des chevaux, les courses. Nos 
puristes de nationalité font la grimace à ce qu'ils 
traitent d'emprunts faits à l'élégance étrangère, tandis 
que ce sont de très-anciennes habitudes italiennes pas- 
sées comme tant d'autres au dehors , revenues chez 
nous perfectionnées, et qu'il n'y a nulle honte à re- 
prendre ou à prendre , comme on voudra dire. La 
honte serait à ne pas les prendre tout entières, dans 
ce qu'elles ont de meilleur ; de conduire, par exemple. 



DB l'iTALIE. 261 

des attelages à quatre ou à sîx chevaux avec toutes ses 
aises, au lieu de monter à cheval ; de chevaucher tran* 
quitlement par récréation , au lieu de se livrer à un 
exercice mâle et pénible, à dompter des chevaux, 
à chasser à courre ou à faire des courses au clocher, 
Baretti vante les chasses au filet, aux roccoli; je van- 
terais au contraire toutes celles qui se font avec des 
armés et à cheval. Si la nature diverse dû pays ne 
permet pas qu'elles soient partout les mêmes, comme 
ailleurs celles du renard, du cerf, du chevreuil y il en 
est d'autres qui sont propres à l'Italie, et qu'il serait 
beau de mettre à la mode, comme celles du sanglier 
dans les forêts, des chamois,4es bouquetins et même 
des ours dans les Alpes. On a trop vanté peut-être les 
Alpes comme défense; mais assurément c*est une 
beauté particulière à notre Italie, et elles pourraient 
devenir pour la jeunesse italienne une palestre ou- 
verte aux genres d'activité les plus variés. C'est une 
honte que, si voisines de nous, elles soient explorées, 
franchies, parcourues, étudiées, décrites de cent façons 
partout le monde, excepté par nous. Il n'est peut-être 
pas un Italien à qui revienne l'honneur de Tune de ces 
premières ascensions sur les sommets des Alpes qui font 
événement presque comme les découvertes transatlan- 
tiques ou polaires. Dans ces listes annuelles des ascen- 
sions au Mont-Blanc, qui sont si nombreuses, il est rare 
que parmi des noms russes, anglais, suédois, on trouve 
(comme cette année) celui d'un Italien. Ce sont là pour- 
tant des voyages dans lesquels, à l'attrait, à l'exercice 
de l'activité, se «joignent l'attrait et l'exercice du dan- 
ger. Courts et faciles pour des hommes jeunes et hardis, 
ils ne peuvent leur être interdits , ni par leurs occu- 



263 DEè ESPÉRANCES 

pationSy ni par la médiocrité de leur fortune , ni par 
les défiances du gouvernement. — > Mais est-il vrai 
qu'ils soient empêchés d'entreprendre des voyages 
plus lointains? Est-il vrai que subsiste encore, dans 
les provinces soumises à l'étranger, cette prohibition 
qui, de sa part^ serait un aveu trop naïf de ne pas 
vouloir être comparé avec les habitants d'autres pays 
plus civilisés? Aveu à laisser faire à de plus barbares. 
Quoi qu'il en soit, aucune prohibition de ce genre n'est 
faite par les princes italiens , et leurs sujets peuvent 
exercer à leur gré leur activité dans les voyages, non- 
seulement en Europe» mais surtout le globe. Si, pour 
les vieillards, les voyages sont souvent de l'oisiveté ou 
un moyen de tromper l'oisiveté, ils sont, pour ceux 
qui sont jeunes et ardents à apprendre , une activité 
véritable et une éducation nouvelle. Il en est, c'est 
trop vrai, qui reviennent des pays les plus éclairés et 
les plus actifs du monde, en nous disant qu'ils s'y sont 
ennuyés. Je le crois bien aussi : il n'y a pas de plus 
grand ennui que de paraître ennuyeux, que de se trou- 
ver très-désœuvré au milieu de gens très-affairés. Mais 
qu'ils y aillent disposés, sinon à mieux, à désirer de 
l'activité, et ils seront contents de ces gens qui trou- 
vent du temps pour tout , sauf pour l'ennui. Je m'é- 
tonne ensuite que l'on n'entreprenne pas un certain 
genre de voyages qui offriraient aussi le double attrait 
de l'activité et des dangers ; je veux parler des voyages, 
ou plutôt du service, comme volontaire, dans les pays 
où se font ces belles guerres de conquêtes chrétiennes. 
Ce serait là se préparer directement à ces autres 
guerres où sont fondées nos meilleures espérances. 
Nous avons une de ces guerres tout en face de l'Italie, 



BB L*ITÀLIB. 263 

et U non plus il n'est pas beau qu'il y ait des Tolon- 
taires ée tous les pays chrétiens et lignés ^ et non 
pas du nôtre qui est si près. — Mais je n'en finirais 
pas si je voulais parler de tous les genres d'activité 
quiy dans ce siècle si actif, se présentent à tout Italien ; 
il en est déjà qui ont été embrassés par plusieurs de 
nos compatriotes, dignes de grands éloges pour cet 
exemple donné. On peut donc espérer que d'autres, 
en grand nombre y les imiteront peu à peu selon la 
position particulière de chacun , et qu'il finira par en 
être ainsi de tous. Il y a encore toutes ces sociétés in- 
dustrielles et ces entreprises publiques qui , si elles 
n'augmentent pas toujours la fortune des actionnaires» 
accroissent au moins le capital , le progrès de la pa- 
trie; c'est pourquoi ce devraient être là les spéculations 
des personnes riches principalement. Je ne parle pas 
des différents genres de commerce, parce que, de même 
que les arts et les professions libérales , ce sont des 
moy^M d'activité spéciaux n'appartenant qu'à un petit 
nombre des personnes dont nous nous occupons ici.— - 
Mais j'en reviens à louer et à bénir en dernier cette 
activité que j'ai dit suppléer à toutes les autres , et 
que j'appellerai ici l'activité antique et nationale de 
l'Italie , celle de la charité. Je crois qu'il n'en existe 
pas un mode , une forme adoptée avec succès de nos 
jours, dont l'origine ne se retrouvât dans quelque 
vieille institution italienne. Je m'étonne donc que 
ceux qui ne cessent de réclamer en toutes choses la 
supériorité pour les Italiens , ne se soient pas encore 
mis en peine de rechercher ces origines dans les chro- 
niques de notre patrie. Moi , qui tiens peu de compte 
des commencements auxquels il n'a pas été donné 



264 DES ESPÉRAnCES 

suite Je ferais grand cas de ceux-là , précisément par^ 
ce que ce ne furent pas de simples essais, n'ayant rien 
produit ; ils se perfectionuèrent beaucoup durant le 
moyen âge, et laissèrent des exemples, des modèles 
qu'on n'a guère surpassés depuis. Mais ce dont il faut 
se réjouir davantage est de voir des progrès de ce 
genre se multiplier d'un bout à Tautre de ritalic. 
C'est là une activité bonne à tout et pour tous : 
bonne comme activité chrétienne , ce qui n'est ignoré 
de personne , mais bonne aussi comme activité pu- 
blique , bonne surtout comme activité privée. Gomme 
activité publique , la charité est.peut-étre la dernière 
solution de ces graves problèmes économiques de la 
plus grande communauté des biens , du plus grand 
rapprochement des conditions extrêmes, d'une espèce 
de loi agraire pour le monde chrétien. En Italie partir 
culièrement, en outre du mérite de continuer l'œuvre 
de nos ancêtres , la charité a le très- grand avantage 
d'être la vertu qui réunit le plus , d'être un lien entre 
les personnes de tous rangs , de toutes les opinions : 
princes, grands et peuple, riches et pauvi*^, hommes, 
femmes, vieillards, enfants^ gens en sauté et malades, 
prêtres et laïques, tous se réunissent dans l'exercice 
de la charité, et parfois dans un même établissement 
charitable. Là il est pourvu à tout ce qui est bon et 
utile à la patrie, à la santé de la population, à TaccroiS'^ 
sèment de l'instruction, au maintien ou à l'améliora- 
tion de la morale, de l'ordre,. de l'obéissance, de la 
régularité, de l'amour; rien de mauvais n'en sort^ 
rien du moins qui soit devenu pire. Gomme activité 
privée, la charité est le moyen le plus sûr et le plus à 
la portée de chaque particulier de faire, tout en- 



DE L'ITALIE. ^265 

semble, le bien de sa patrie et le sien propre ; c'est le 
moyen de conserver vivantes en soi plus de vertus , 
plus de mâles vertus; c'est l'activité du corps, de 
l'esprit, de l'homme tout entier; c'est le labeur, le 
péril , le sacrifice. Avez-vous une autre activité spé- 
ciale , obligatoire dans votre condition ? Êtes- vous 
prince, homme d'État, professeur, artiste, artisan, 
commerçant, père, mère, fils de famille^ occupé des 
devoirs que Dieu vous impose ? Remplissez d'abord 
ceux-là , ceux en premier dont la Providence exige 
l'accomplissement, puis, ceux dont vous avez fait choix 
vous-même ; sinon , vous serez précisément comme 
ceux qui réduisent leur famille à Taumône pour en- 
richir un hôpital. Il doit d'autant plus en être ainsi, 
que, même dans l'exercice de vos devoirs, vous pou- 
vez, vous devez exercer aussi la charité. Mais n'avez- 
vous aucune activité publique^ spéciale ou privée ? Ou 
bien celle que vous avez ne sufût-elle pas à remplir 
votre vie, à vous soustraire à l'oisiveté? Voulez-vous 
sauver de la corruption vous et les vôtres , tous ceux 
que vous pourrez, votre patrie entière, et lui être utile 
aussi , autant qu'il est en vous , d'une manière infail- 
lible? Faites alors ce que firent tant de nos ancêtres, 
ce que font tant de nos contemporains : donnez-vous 
à la charité et laissez dire ; vous vous serez donné à la 
patrie. Laissez les autres excuser leur oisiveté en 
accusant la patrie , les princes , les temps, les étran- 
gers ; aucun de ceux-ci , même les derniers , ne peu- 
vent vous' ravir cette grande ressource, toujours prête 
à suppléer à l'activité partout où elle manque; ils ne 
peuvent vous ravir l'exercice des deux vertus dont 
toute patrie a et aura sans cesse besoin, mais plus la 

23 



266 BBS ESPBliÀNCES 

nôtre pendant qne Tentreprise se prépare, et phis 
que jamais quand viendra l'occasion : les deux ver- 
tus de Tactivité et des sacriflces. 

12. Mais, au moment de finir, je crains que l'on ne 
me demande qui je suis' pour prêcher tant la vertu; 
quel droit, quelle mission j'ai pour cela ; si j'ai moi- 
même tant de vertu. Je répondrai d'abord que peu 
importe qui je suis; que ma mission, je la tiens de mon 
amour pour ma patrie; que c'est lui qui m'inspire et 
me fait dire ces vérités que certaines personnes traite- 
ront d'austères , comme il inspire à d'autres ce que 
j'appelle , moi , des flatteries. Si , du reste , on traite 
mes paroles de sermons, je réclame le droit et le devoir 
de répéter avec tout prédicateur : Occupez- vous de ce 
que je dis et non de ce que je fais. Je vous ai parlé de 
vertus, non de mes vertus, et ceà vertus, je les encou- 
rage et je les désire en général, précisément ^arce que 
je sens le besoin de me les rendre propres. — Si l'on 
me disait ensuite que j'ai parcouru et fait parcourir 
beaucoup de chemin pour arriver à des conclusions 
vulgaires, et bonfies tout au. plus pour la vie privée, 
aux vertus des pères et des mères de famille, des 
frères ignorantins et des sœurs de charité^ je répon- 
drais que je n'ai parcouru tant de chemin que pour 
en arriver précisément à ceci : que toutes les vertus 
publiques et privées sont indispensables pour atteindre 
le but si élevé de Tindépendance , pour changer les 
songes en espérances. — Si l'on me disait eriTIn que 
le résumé de tout ce que j'ai proposé se réduit à la 
résignation y vertu des malheureux et des faibles , je 
répondrais que le résumé de ce que je propose est 
précisément la résignation , vertu des malheureux , 



DE l'iTÀLIB. 167 

mais des malheureux qui sont forts en même temps; 
cette résignation qui n'est pas te renoncement à Fac- 
tivité, mais 1^ résolution de lui donner une direction 
nouvelle, celle qui est Tacceptation volontaire de tout 
ce qui ne peut se changer vertueusement, pouf avan- 
cer avec d'autant plus de zèle vers tout ce qui peut 
et doit être yertmeusement changé. — Je résume , au 
surplus, mon écrit en deux mots :Un seul but, l'in- 
dépendance ; un seul moyen, la vebtu. 



368 DES BSPEBANCES 



CHAPITRE DOUZIEME. 

DU PBOGBES GHBÉTIEN ET DE L'ENCOUBàGEMEINT QUI 
BN BBSULTE POUB LES ESPÉBÀNCES ITALIENNES. 

L'azlone tneiTilitrice deir Evangelto è fat- 
tavia ne' siioi prtncipii. 

' (GiOBERTi-Del Buonu, Avvcrt. xx. } 



1 . Voilà mon livre fini , tel que je me suis proposé 
de récrire , en respectant , autant que je Tai pu , sans 
trahir mes pensées, cette opinion exagérée de natio- 
nalité qui me paraît très-répandue dans notre patrie. 
Toute opinion patriotique me semble respectable jus- 
qu'à ce point que celui qui croit devoir la combattre 
est tenu de le faire, comme un flis les erreurs de ses 
parents, avec l'espoir de s'être trohipé lui-même, avec 
le désir du moins de leur trouver des excuses. Mais 
chez une nation qui n'a point de nationalité complète, 
toute exagération du sentiment de nationalité est par- 
ticulièrement excusable. Or , mon intention étant de 
traiter des espérances de l'Italie, je m'en suis tenu 
à celles qui lui étaient spéciales, et si parfois j'ai 
abordé, par nécessité , celles des autres pays, je me 
suis hâté de repasser les Alpes et de les mettre, pour 
ainsi dire, entre nous et le reste du monde. Si parfois 
je n'ai pu éviter le mot et l'idée de progrès chrétien 
universel , je ne m'y suis point arrêté, et bien malgré 
moi. Mais mon livre est fini, et je ne saurais m'em- 
pêcher de penser qu'il est beaucoup d'Italiens d'une 
âme plus élevée et vraiment libérale, qui, au milieu 



DE L'tTALIf. 269 

même des drcoofitances moins prospères de leur pa- 
trie, sont capables de voir, en s'en réjouissant, l«s con- 
ditions on ne peut plus heureuses de la chrétienté , et 
d'y puiser volontiers de nouvelles espérances^ plus 
favorables encore. Cette vertu , qui consiste à savoir, 
dans une infériorité relative de fortune, ou même au 
sein de ses propres disgrâces , se réjouir au spectacle 
du bonheur des autres , est une des vertus privées les 
plus nécessaires sans doute ; c'est celle qui donne et 
tout infortuné la force de remplir ses devoirs et de 
demeurer fidèle aux affections qui lui restent. Il en 
est de même des nations : pour elles, comme pour 
les individus, l'envie est coupable; l'envie pervertit 
la douleur qui est destipée à améliorer, non à rendre 
pire ; Tenvie est le dernier degré du malheur. Savoir 
prendre part aux joies d'autrui est parfois , pour les 
nations plus que pour les individus, une source de 
joies nouvelles , parce que la vie des hommes ne se 
renouvelle pas, mais bien celle des nations. — J'adresse 
donc ce supplément ou ce complément de mon livre 
à ceux de mes compatriotes qui sont susceptibles de 
cette vertu ; je leur adresse encore ce peu de pages 
pour éclaircir cette idée de progrès universel, devenue 
inévitable pour quiconque s'occupe d'une des trois 
sciences qui traitent des destinées humaines : Thistoire, 
la politique et la philosophie. Juste ou fausse, bonne 
ou mauvaise, utile ou inutile, cette idée préoccupe une 
grande partie de notre génération. Le temps que cha« 
cun de nous emploiera à la rendre plus claire ne 
sera donc pas perdu. — Il ne sera perdu en particulier 
pour aucun Italien. Soyons de bonne foi. La plupart 
des espérances spéciales, offertes jusqu'ici à nos com- 

23. 



370 DBS E8PBBÂ.IICBS 

patriotes, pour no pas dire toutes , dérivent de cette 
espérance suprême , que la chrétienté est pour pro- 
gresser en sagesse , en modération, en civilisation et 
en vertu ) au milieu du genre humain; l'Italie, au 
milieu de la chrétienté. Si cette espérance suprême 
était trompeuse, toutes les autres le seraient dans leur 
spécialité ; si elle est vraie, au contraire^ peu impor- 
terait que je me fusse trompé sur celles qui sont se- 
condaires ou éventuelles: au lieu d'une occasion qui 
manquerait, il en surgirait plusieurs autres* Le progrès 
chrétien est la source de toutes; cela vaut la peine d'y 
remonter. — Mais, naturellement, ce supplément à un 
livre déjà court par lui-même , ne peut être que très- 
court ; il ne peut dès lors prétendre à persuader ceux 
dont les. opinions contraires sont invétérées, ni à en- 
seigner les nôtres à ceux pour qui elles sont tout à fkit 
nouvelles. 11 ne peut être qu'un mémorandum ou tout 
au plus une récapitulation d'idées déjà conçues , une 
conversation entre gens de même avis ou différant 
snr bien peu de points. 

2. L'idée du progrès du genre humain n'est pas 
nouvelle. Je crois qu'elle est venue à l'esprit de beau- 
coup , chaque fois qu'il s'est éleVé une grande nation, 
un grand empire, un grand conquérant, époques aux- 
quelles les flatteurs ne manquèrent probablement pas 
de dire qu'elle était le commencement d'une nouvelle 
ère de réunion et de prospérité universelle. Sans cher- 
cher d'autres exemples, c'est ce qui arriva au temps 
d'Auguste : la fameuse églogue de Virgile et autres 
flatteries du même genre en sont des monuments 
irrécusables. — Toutes ces prophéties se trouvèrent ^ 
à la vérité , mensongères. Mais il en fut fait d'autres 



DB l'iTALIB. 371 

tout à fait différentes, non à un conquérant, non à un 
empire , à une nation , par des poètes ou des panégy- 
ristes, mais à la chrétienté primitive, par ies saints 
Pères, par les Évaugélistes, par les Apôtres, par saint 
Paul plusj[>articulièrement, par le divin auteur du chris- 
tianisme lui-même, et, en remontant plus haut, parles 
Prophètes, par les Psalmistes et par les écrivains sacrés, 
jusqu'à TAuteur de la Genèse, qui tous ajoutèrent, à la 
promesse d'un Rédempteur, la promesse d'une lumière 
nouvelle, d'une vérité nouvelle, d'une nouvelle réu- 
nion du genre humain. Aperçue à peine par ceux qui 
n'avaient que la lumière de la raison ou des traditions 
imparfaitement conservées , contemplée par ceux qui 
étaient illuminés par la révélation, l'idée confuse d*un 
progrès universel futur est aussi ancienne que le 
monde ; l'idée précise d*un progrès , déjà commencé 
pour continuer, est aussi ancienne que la chrétienté. 
3. Les philosophes du siècle passé, à qui elle est 
attribuée ordinairement, ne firent que lui assigner un 
nom et la formuler. Bien ou mal? Là gît la question. 
— Voyant le véritable et grand progrès qui se faisait 
de leur temps dans toutes les sciences matérielles, es- 
pérant et promettant d'en faire faire un semblable dans 
les sciences spirituelles, ils annoncèrent un progrès 
universel présent et futur, puis, se passionnant peu à 
peu, comme c'est Tusage, pour leur propre idée, et 
revenant sur le passé, ils proclamèrent que ce progrès 
était déjà ancien, très-ancien, contemporain du monde, 
perpétuel, naturel au genre humain. L'homme fut 
défini un animal progressif, la raison fut progressive, 
la nature humaine aussi, par elle-même ;-tout ce qui 
fut , est ou sera de bien dans le genre humain ,' fut 



273 DES ESPÉBàNGES 

décidé l'effet de cette faculté progressive ; tout ce qui 
est mal , Texceptioi^ — Une difflculté restait. Les 
historiens avaient remarqué toujours, les liommes pra- 
tiques et politiques observaient journellement que cer- 
taines nations s'élevaient en prospérité et en vertu^ 
tandis que d'autres déclinaient; les liistoriens uni- 
versels et les philosophes avaient même signalé des 
périodes de temps dans lesquelles il semblait que non 
pas une ou plusieurs nations , mais le genre humain 
tout entier eût rétrogradé, et cela aurait détruit, 
jusque dans ses fondements, la nouvelle et attrayante 
idée du progrès perpétuel. Mais cela n'arrêta pas les 
philosophes. Ne pouvant se tirer d'embarras à l'aide 
des faits et par les raisonnements, ils eurent recours à 
une comparaison. Ils comparèrent le progrès humain 
à une spirale, qui, à chaque tour, semble rétrograder 
et pourtant avance. De cette manière, sans écîaircir 
si les retours de l'humanité en arrière furent appa- 
rents ou non , tout le monde se tint pour satisfait 
avec eux, et la difficulté cessa. — Il en naquit une autre, 
il est vrai. Dans cette idée du progrès perpétuel se 
trouvait, dès le commencement, impliquée l'idée que 
le christianisme, qui est incontestablement le plus 
immense des progrès humains, n'était qu'un pro- 
grès naturel , humain ; qu'un autre progrès sembla- 
ble , et par conséquent plus grand , qui serait 
la philosophie, était possible, probable, certain, im- 
minent. C'était là certainement une grande difficulté 
pour les chrétiens sincères , qui n'admettent pas que 
le christianisme soit un progrès naturel, ni qu'il en 
puisse survenir un supérieur. Mais ces philosophes ne 
s'arrêtèrent pas à cela. La chute du christianisme une 



DB L*ITàLlE. 273 

fois évidente à leurs yeux » dédaignant et plaignant 
tous ceux qui né la voyaient pas, ils ne tinrent d'eux ^ 
c*est-à-dire de tous les chrétiens, aucun compte. Pour 
cette question comme pour d'autres, ils séparèrent, 
comme par égard, le champ de la religion de celui de 
la philosophie, puis, laissant de côté les discussions sur 
le passé, sur l'histoire entière du genre humain, ils la 
déclarèrent inexplicable, la laissèrent inexpliquée, 
et se réfugièrent dans l'avenir, qu'ils expliquèrent à 
leur manière avec plus de facilité. 

4. Mais ce temps, qui pour eux était à venir , est 
déjà devenu le présent, et leur a, dans Tespace de 
peu d'années, d(mné un solennel démenti. Le chris- 
tianisme se montre plus florissant que jamais. Nous 
n'acceptons donc , et moins que jamais , nous autres 
chrétiens, qui nous adonnons à l'étude de la philoso- 
phie, de l'histoire, de la politique, aucune poli- 
tesse de ce genre ; nous n'avons pas besoin de séparer 
le champ de la philosophie de celui de la religion, de 
la raison et de la révélation , ni de nous en remettre à 
un avenir incertain. Il nous suffit du passé et du pré- 
sent, de l'histoire telle que nous l'avons dans son en- 
tier, depuis l'origine du monde jusqu'à nous. Elle se 
divise pour nous en deux parties principales, en deux 
séries d'événements , séparées par un événement im- 
mense, la venue du Rédempteur. Pour nous, la série 
antique est rétrograde , la série chrétienne est pro- 
gressive. Pour nous , le progrès actuel du genre hu- 
main est évident et certain ; mais il ne commence pas 
à l'origine du monde, ni au premier homme, ni 
naturellement ; il commence avec le christianisme , à 
la venue du Rédempteur, à la grande et dernière 



374 DBS BSPIBÂNCBS 

révélation , €t dès lors surnaturelletneiit. Pour nom, 
en un mot, le chHstianisme fut et est non-seulenfent 
Un très-grand progrès» mais la cause du progrès; il 
ue progressa pas lui-même dans sa V^tu intime » qui 
dut être et fut parlîaite dès le principe, puisqu'etie 
est divine; mais il progressa dans les effets de cette 
vertu, dans tous les effets humains qu'elle produisit; 
il flt progresser tous les hommes en qui elle se ré- 
pandit : la société chrétienne , la cl^rétienté.- Tout cela 
jusqu'à nous, certainement, tout cela bien probable- 
ment dans tout Tavenir qu'il nous est possible de 
prévoir ; mais nous renonçons pour un avenir éloigné 
à savoir ce qui ne nous en est pas ouvertement révélé, 
c'est-à-dire , presque tout, sauf quel'Église chrétienne , 
quoi qu'il arri.ve, durera autant que le genre humain. 
5. Les preuves que le genre humain a rétrogradé 
jusqu'à la Rédemption sont pour nous évidentes, d'a- 
près tous les livres , sacrés et profanes. Les livres 
sacrés (qui sont le seul document clair , le seul tolé- 
rable pour les trois ou quatre premiers millénaires 
jusqu'à Gyrus) ncnis montrent le genre humain sortant 
deux fois d'une famille, commençant deux fois par 
l'adoration du Dieu véritable et unique, par la vie 
patriarcale dans sa simplicité, et deux fois s'écartant 
de la vérité et de la vertu , tombant deux fois dans 
ces polythéismes , dans ces idolâtries multiples et 
corruptrices , devenus désormais presque inconce- 
vables. — Les histoires profanes elles-mêmes n'ont 
rieuquiy contredise, si on ne les interprète pas, comme 
on ne l'a fait que trop jusqu'ici, avec cette pédanterie, 
c'est-à-dire, avec cette science affectée et cette igno- 
rance effective qui ne laisse conceroir librement à 



BB LltALlB. 275 

Tesprit rint qui ait de la réalité. A Texc^ption d'une 
chroDique chinoise, le ChimirKing ^ et une autre de 
Kachemir, je neeonuais aucun livre profane anté- 
rieur à Hérodote, qui mérite le nom d'historique, qui 
ne soit, jusqu'à l'absurdité, mythique et poétique. Ces 
deux livres, qui ne diffèrent nullement du récit bibli- 
que» mais sont pauvres à l'égard des reoseigoements, 
ne nous sont connus, le premier, que depuis moins 
d'un sièeie; le second, depuis une dizaine d'années. 
Tous les autres historiens, y compris Hérodote, que 
l'on appelle anciens , ne nous retracent que les six 
derniers des quarante ou cinquante sîèeles qu'em- 
brasse l'histoire ancienne ; et ces six siècles sont ceux 
de cette civilisation, de cette culture gréco-romaines, 
qui furent l'apogée de celles de l'antiquité (1). De là 
provint rillusioB. J'entends l'illusion de ceux qui , en 
observant ces arts ou cette littérature , ne sachant pas 
apercevoir au delà ni plus haut, quand lis remarquent 
un progrès de la culture intellectuelle, le disent 
un progrès de la civilisation» et tous les deux ensem- 
ble un progrès de l'humanité, ou humanitaire y pour 
me servir de leur expression. Si ce n'est pas là de la 
pédanterie ou de la préoccupation , une étude étroite 
et très-incomplète de ia science, je ne sais ce que 
c'est. Il ne s'agirait que d'étudier mieux tous ces his>> 
toriens anciens, si faciles , du reste , et si attrayants 
pour l'art admirable avec lequel ils ont écrit , et d'y 
joindre l'étude des poètes, des philosophes et de tous 

(1) Mais pour aUeindre à cette apogé% ne fallut-R pas du pro- 
grès? La ciYilisatioD italo-grecque ne fit, il est vrai, que préparer 
les esprits à recevoir TËvangile, sans lequel elle ne pouvait guère se 
soutenir ; mais c'est par cela même qu'elle fut un Irès-grand pro- 
grès. Trad. 



276 DBS fiSPBBÀNCES 

les autres écrivains non moins admirables dé cette 
époque, pour voir : 1® que tous tant qu'ils sont, mais 
surtout les plus anciens et ceux dont le génie est le 
plus élevé, Hérodote et Platon en tète, puis Xéno- 
plion, Tite-Live, Gicéron, et après eux les poètes en 
masse de fépoque la plus éclairée de l'antiquité, rap- 
pellent sans cesse non pas une seule , mais plusieurs 
époques antérieures et meilleures, et, en premier, un 
âge d'or, c'est-à-dire, un siècle de simplicité de mœurs 
et de pensées , de vie patriarcale et d'adoration uni- 
que; S*" que tous, mais principalement les philoso<f 
phes, et surtout Platon, s'abstinrent de faire cette 
distinction des deux champs de la philosophie et de 
la religion, qui est toute récente et de nos jours, mais 
qu'ils cherchèrent même, comme ils le pouvaient, à 
l'aide des lumières réunies de leur raison très-puis- 
santeettrès-avaDcée(l),et de leurs traditions très-erro- 
nées au contraire, les restes de ces croyances et de 
ces mœurs primitives qu*ils voulaient rétablir; 3" que 
sans pédantisme, sans se préoccuper de l'éclat de 
leur culture intellectuelle, et encore moins de leur 
civilisation, ils avouèrent, professèrent, proclamèrent 
qu'ils vivaient dans un siècle corrompu et rétro- 
grade, et aspirèrent (quoique en vain , comme on ie 
vit bientôt) à un nouvel état de choses qui aurait été 
un coramehcement de progrès. Ce n'est pas leur faute 
à eux si les modernes, ne croyant pas à leurs propres 
paroles , les louant de ce dont ils ne se louèrent pas 
eux-mêmes, et ajoutant au texte, comme tous les 

(I) Comment leur raison aurait-elle été si avancée, sans qu'elle eût 
fait (les progrès ? 
Voir notre précédente noie et celles pages 54 et U79. Trad. 



DB L'ITALIE. 277 

commentateurs^ ce qui n*y était pas» out habillé 
Thistoire ancienne à leur gré, Font façonnée à Tusage 
des opinions de leur temps, et en contradiction avec 
toutes celles de l'antiquité. Ce n'est pas leur faute si 
certains auteurs d'histoire moderne, joignant à une 
science étroite l'étroite imitation, ont enjolivé les nar- 
rations des événements de notre temps,de ces doléances 
sur la décadeneedu genre humain, qui,chez les anciens 
écrivains, étaient graves et spontanées, tandis qu'elles 
sont chez eux de risibles plagiats et rien que mensonge. 
6. Mais nous laisserons ici, comme dans tout le 
reste de notre travail , l'histoire ancienne, et ne pren- 
drons de la moderne que ce qui est nécessaire à notre 
tâche. — L'histoire de la chrétienté n'est pour nous 
ni plus ni moins que l'histoire du progrès. Elle le 
comprend tout, elle y est comprise tout entière; ils 
sont contemporains, parallèles, identiques. C'est, je 
Je sais, aux yeux de beaucoup, chose difficile à prou- 
ver ; il semble que dans l'espace de plusieurs siècles , 
durant ceux de barbarie surtout, il soit impossible de 
découvrir un progrès quelconque. Mais si, écrivains 
ou lecteurs, nous laissons encore ici de côté toute 
préoccupation de métier littéraire , si nous savons 
nous élever à considérer, dans la vie de tout homme 
et dans celle de l'humanité , la vérité et la vertu 
comme les nécessités premières, les premières condi- 
tions, les premiers buts , il nous sera facile d'aperce- 
voir le progrès du genre humain dans le progrès de la 
chrétienté, et celui-ci dans toute la succession des 
siècles chrétiens, y compris ceux appelés obscurs et 
barbares. — Pour peu que l'on considère la question 
dans sa généralité, dans son ensemble, à partir de 

24 



27S DBS BSPiBANCBS 

son prinelpe jQ8({u*à nous, et dans son résultat présent, 
elle ne peut être, die n'est, que Je erde, douteuse 
pour personne. Personne ne doute que la chrétienté 
n'ait progressé en se répandant et en répandant la 
culture inteUectuelte , depuis son origine jusqu'à 
nous; personne ne doute que la société chrétienne ne 
soit la seule, parmi les grandes sociétés humaines, qui 
ait été en progrès jusqu'à présent, et cpi'eile ne con- 
tinue d'y être; personne ne doute que le mahomé- 
tisme, lebrahmisrae, le bouddhisme, le théisme chi- 
nois, et les restes de toutes les idolâtries païennes, ne 
soient ou stationnaires ou même en voie rétrograde» 
C'est là une grande preuve sommaire, à vrai dire , et 
qui suffirait pour démontrer la vertu progressive 
attribuée exclusivement à la chrétienté; c'est là une 
grande présomption de son progrès continu. Mais 
abandonnons cette preuve comme trop gàiérique. 
Loin de décliner l'examen spécifique des différents 
siècles, nous n'avons d'autre regret que de ne pouvoir 
descendre ief dians les moindres détails , car ils n'en 
dénumtreraient que mieux notre proposition. 

7. Les divisions qui, dans Thistoire, comme daia 
les autres sciences, sont très-importantes, dépendent 
de la justesse et de la laideur de la conc^tion que 
l'auteur s'en est formée , et la produisent chez le lec- 
teur. Mais comme plusieurs conceptions justes, rela<^ 
tives à une science quelconque , peuvent naître dans 
l'esprit humain, qui n'atteint pas à la conception in- 
finie, plusieurs divisions peuvent être également bon- 
nes, d'où suit que toute division est plus ou moins 
arbitraiie. Après cette déclaration préliminaire en. ce 
qui concerne les divisons eu général , je vais diviser 



DB l'iTÀLIB. 279 

comme sait Thistaipe da progrès cbrétien. — I*^ épo- 
que. De la naissance du Rédempteur à la destruction 
de l*empire romain ( de Tan 1 à 476 ) ; époque de la 
décadence de la culture et de la civilisation anti€|ues, 
et du commencement de celles du christianisme; épo- 
que intermédiaire entre le roonde ancien et le monde 
renouvelé. — 11* époque. De la destruction de l'em- 
pire romain jusqu'à Grégoire yil (476-1073); époque 
que l'on pourrait peut-être séparer en deux , avant et 
après Charleipagne, mais dont nous ne formons qu'une 
seule 9 pour la nommer époque de la suprématie ger» 
jnanique (1). - III® époque. De Grégoire VII jus- 
Ci) Cette suprématie gennaniqae nous parait fort cootestable. 
Nous ne saurions reconnaître aux bandes guerrières des Germains 
d'autres éléments de progrès qui leur appartinssent en propre, que 
celui de la force ; et nous savons à quoi ce même élément sut àboa^ 
tir dans des temps plus recalés, quand les ancêtres de ces mêmes 
barbares envahirent de la même maT^ière Toccident et le midi de 
FEurope. Heureusement cette fois-ci la Providence était venue en 
aide àja civilisation réduite aux abois par ses propres excès, et 
les papes parvinrent à tirer parti de ce redoutable élément en le 
dirigeant vers le bien , autant que cela était possible. Cest donc 
à eux, à eux seuls, qu'appartient la suprématie des siècles barbares. 
Supposons, en effet, que, durant ces beaux siècles dans lesquels, 
selon quelques faiseurs d'histoire, les lumières du Piord venaient 
éclairer les pays du soleil , Rome n'eût pas été là pour : I. détour- 
ner l'apothéose des nouveaux thesmophores en canonisant les saints ; 
II. empêcher l'hérédité du sacerdoce par le choix personnel, et plus 
tard par le célibat du clergé ; III. démocratiser peu à peu la race 
des conquérants, en proclamant le mariage libre avec tout le 
monde, excepté entre proches parents; IV. arrêter la localisation 
de toute chose par la consécration de- la royauté centralisatrice, 
oeUe fille indocile de l'Empire et de l'Église que l'on s'est évertué 
à faire dériver de l'élection des chefs militahres, praUquée en tout 
temps chez tous les peuples nomades ; Y. relever les Cknnmunes 
des indigènes en poussant les seigneurs aux croisades; supposons. 
dis-Je, que Rome n'eût pas été là pour opérer tous ces miracles el 
bien d'autres de la même importance, et croyons encore, si cela 



280 DBS ESPEBANGES 

qu'au grand débordement des étrangers en Italie 
( 1 073-1491 ) , époque 3ans contredit de la supréma- 
tie italienne. — IV^ époque. De ce grand déborde- 
ment Jusqu'à nous, que nous appellerons, pour ne pas 
trop subdiviser selon les diverses suprématies d'une 
moindre durée qui se succédèrent, époque des diffé- 
rentes suprématies chrétiennes. — Gomme on le voit, 
nous acceptons de M. Crioberti le nom et l'idée d'une 
suprématie exercée jusqu'à présent par une nation 
chrétienne sur les autres ; en nous en écartant toute- 
tefois en ceci , que , selon nous, elle n'aurait pas été 
toujours possédée par une seule , mais serait passée 
plusieurs fois de lune à l'autre. Les idées des grands 
penseurs laissent toujours beaucoup dans l'esprit de 
ceux qui les contredisent non par une manie d'op- 
position , mais par amour de la vérité. 

8. Dans la première époque, il n'est guère besoin 
de démontrer le progrès chrétien au milieu de la dé- 
cadence gréco- romaine. Alors les deux mondes se 
rencontrèrent pour se livrer bataille, l'ancien et le 
nouveau; alors les deux séries d'événemeuts, les uns 

nous platt, que la suprématie des Germains, quand eUe eût été 
Traie , n'aurait pas ramené parmi nous la barbarie des druides, ou 
fondé quelque chose se rapprochant davantage de l'heureuse 
immobilité asiatique- Pour peu que les Brahmines n'eussent pas 
fait défaut, les Xattryas, les Yalscias, les Soudras et surtout les 
Parias, ne manquaient certainement pas. 

Si l'on veut que les hordes barbares qui se pressaient les unes les 
autres à travers les forêts de la Germanie, en venant enlin se 
heurter contre les populations romaines corrompues par les excès de 
la civilisation y aient fait Jaillir de celles-ci de nouvelles étincelles, 
comme l'acier de la pierre, à la bonne hedre; mais prétendre que 
ces mêmes hordes aient exercé une suprématie de progrès , nous 
en demandons pardon aux adorateurs des nobles châtelaines du 
moyen âge, cela nous parait exorbitant Trao. 



DB l'ITALIR. 284 

rétrogrades, les autres progressifs, se trouvèrent en 
présence et se déroulèrent à l'envi ; alors se précipi- 
tèrent également les deux mouvements contraires. — 
En l'an l^**, la culture intellectuelle anlique était à 
son apogée ; l'antique civilisation croyait y être ; et la 
religion , non celle du vulgaire, il est vrai, mais celle 
des philosophes et de tous les hommes éclairés, s'ef- 
forçait de revenir à la simplicité et à l'unité abandon- 
nées depuis tant de siècles. En l'an 47 6, au contraire, 
la culture antique tout entière s'était déjà éteinte 
d'elle-même peu à peu, par son vice et son impuis- 
sance propres. La civilisation, à quelque point qu'elle 
fût parvenue, avait passé par tous les excès de la ty- 
rannie impériale, qui demeura la plus atroce parmi 
tant d'autres, et elle était arrivée au désordre le plus 
complet qui jamais ait exfeté. Cette religion philoso- 
phique, qu'au milieu des erreurs universelles on pou- 
vait croire d'autant plus voisine du triomphe qu'elle 
était sur la route dé la vérité, n'avait pourtant pas 
avancé sur son chemin; elle n'avait été capable d'y 
faire entrer ni Tempire , ni une province , ni une 
ville, ni une classe de citoyens, ni une association 
d'hommes quelconque ; elle n'avait pas été capable 
de former une société de ce petit nombre de philoso- 
phes, et encore moins de reconnaître la religion , là 
société véritablement philosophique, qui, remontant 
véritablement à l'unité, grandissait tous les jours à 
côté d'elle. — La société chrétienne, au contraire, 
commence par quelques hommes vulgaires , de la 
classe la plus méprisée, dans la plus méprisée des 
provinces romaines ; elle reste un petit nombre d'an- 
nées dans cette contrée et dans les provinces grec- 

24. 



283 DBS fiSPlifiANGBS 

ques environnantes, et bientôt portée à Rome elle 
s'y propage au point d'attirer l'attention et les persé- 
cutions impériales ; elle se répand-néanmoins à l'^n- 
tour, malgré la guerre que lui déclare toute la phi- 
losophie et tonte la culture humaine, malgré la guerre 
^qu'elle-même fait à tous les usages du temps , non, 
comme tous les autres progrès, en secondant l'oj^nion 
et en étant secondée par elle, mais en dépit d'dle ; 
elle grandit cependant , et elle est devenue assez puis- 
sante en trois siècles pour monter sur le trône impé- 
rial et devenir religion de l'État , pour créer un grand - 
principe de culture intellectuelle propre, de civilisa- 
tion propre; pour se mettre seule, en un mot, aux lieu 
et place de toute la société gréco-romaioe. — Cette 
société avait été, à dire la vérité, la plus splendide, 
la plus avancée de l'antiquité : mais il en existait en- 
core d'autres, parmi lesquelles deux grandes, celle de 
l'Inde et celle de la Chine* Or, toutes deux , soit Im- 
sard, soit disposition de la Providence, se trouvèrent 
précisément, vers Tan 1^^, à leur apogée, toutes deux 
presque parvenues à la même splendeur que la société 
occidentale gréco-romaine ; leurs philosophies étalait 
même pareillement à la recherche de la religion primi- 
tive. Or, toutes les deux démontrèrent, chacune à 
leur manière, une impuissance égale. Elles la démon- 
trèrent d'autant plus que ce fut plus diversement 
Elles ne déchurent pas, ou ne déchurent que peu; 
elles restèrent stationnaires ; stationnaires alors, sta- 
tionnairesau milieu de nombreuses vicissitudes, du- 
rant de longs siècles, jusqu^au moment où nous 
sommes et où nous les voyons tomber. Les débris de 
la société et de la religion si anciennes des Perses ou 



DE l'italie. ;283 

des mages, restèrent 9ussi stationnaires , comme 
aussi les sociétés et les religions diverses et multiples 
des barbares tant méridionaux que septentrionaux, 
Germains , Scandinaves , Finnois , Scythes , Tartares , 
Arabes, Africains : toutes demeurèrent stationuaires, 
comme on trouva plus tard les sociétés et les religions 
américaines. — Assurément il ne serait pas besoin 
d'aller plus avant dans Thistoire de la chrétienté , il 
suffirait de s'arrêter à cette première époque pour dé- 
montrer, l"* qu'elle porte innée en elle-même une vertu 
de progrès ; 2^ que cette vertu ne se rencontre dans 
aucune autre société humaine; 3^ que par consé- 
quent elle lui vient, non de la nature humaine, mais 
du dehors, surnaturellement. — Je déclare ici , pour 
ne scandaliser personne, qu'il y a certainement d'autres 
preuves de cette vertu surnaturelle que la philosophie 
de l'histoire ; mais , comme toutes les autres philoso- 
phies, celle de l'histoire en donne une, et doit la don- 
ner ; la grande idée du progrès chrétien ne serait pas 
complète sans celle de l'origine surnaturelle du pro- 
grès même (1). 

9. Mais laissons l'époque de l'Église primitive per- 
sécutée ou triomphante, l'époque des apôtres, des pre- 
miers disciples et des saints Pères, durant laquelle le 
progrès ne peut être et n'est pas contesté, et venons à 
celle de la barbarie, champ^de prédilection de ceux qui 
nient cette continuité de progrès. — De 476 à 1073 
il y a un intervalle de six siècles, durant lesquels on 
ne trouve pas un grand écrivain , pas un grand ar- 
tiste, pas une science, pas une culture intellectuelle 

(I) Non da progrès, selon nous, mais de l'Évangile qui le rendit 
impérissable. . Tbao. 



284 DES ESPBB\NCES 

florissante. Je n'entrerai pas en discussion à cet égard 
en exhumant de longues listes de grands hommes in- 
connus; non-seulement j*admets y mais je soutiens 
moi-même cette obscurité, cette barbarie en fait de 
culture intellectuelle; j'admets et je soutiens la con- 

temporanélté de la barbarie en fait de cfvilisation . 

Qu'en résulte-t-il? Revenons encore une fois sur ce 
point : vivons-nous ici-bas pour écrire ou pour peindre, 
même pour gouverner et être gouvernés? Ou bien ou 
n'écrit-on y ne peint-on , toutes les sciences ne sont- 
elles encouragées, n'est-il des gouvernants et des 
gouvernés qu'à l'effet de vivre pour le bien et pour la 
vertu? Quelle est la somme (c'est un problème que je 
soumets aux philosophes non théologiens ou purs non 
moins qu'aux nôtres), quelle est la somme des vies 
de toute génération quand elle fait place à celle qui 
la suit ? la somme des livres, des tableaux et des 
lois, ou celle des vertus? Si, comme je le crois, non- 
seulement tous les philosophes, mais tous les hommes 
doués du sens commun, sont d*accord que la somme, 
le but des vies humaines est la vertu, alors certaine- 
ment on pourra dire qu'une époque qui a fait des pro- 
grès en vertu a progressé en général. Or c'est précisé- 
ment ce qui est arrivé, et cette époque déchue en sa- 
voir et en civilisation avança dans les voies de la 
vertu ; car à défaut des progrès accessoires et de moin- 
dre valeur, il en fut un plus grand qui les suppléa et 
les surpassa tous, le christianisme; car tandis que les 
connaissances et la civilisation continuaient à déchoir 
ou restaient stationnaires , la chrétienté continua à 
avancer. — L'empire romain en devenant chrétien 
avait sans doute progressé en vertu , ou plutôt avait 



DE L*1TAL1R. 28d 

corrigé beaucoup de ses ^ices. Mais cetix-ci avaient 
été poussés si loin , que, même en diminuant, ils res- 
taient encore très-grands, si grands qu'une foule de 
témoignages montrent les sujets de l'empire désireux 
de passer sous la domination des barbares, qui étaient 
également pauvres de vertus et riches de vices; ce 
dont il n'y pas moins de témoignages. Le fait est que 
les deux sociétés civiles en lutte à cette époque étant 
très-vicieuses toutes deux, il n'y avait de vei1:u que 
dans la société religieuse, dans la chrétienté, et que le 
seul progrès de vertu qu'il pût y avoir , était son 
propre progrès à elle, que personne ne saurait mécon- 
naître. Elle se répandit de l'intérieur de l^empire 
où elle avait été renfermée (sauf quelques rares 
exceptions ) tout à l'entour, mais principalement 
parmi les races germaniques, envahissantes ou enva- 
hies. Quoi 1 ce ne serait pas un progrès que d'avoir 
amené une grande et innombrable nation à renoncer 
au culte d'Odin , de Theuth et d'Ërta, et aux sacrifi- 
ces humains pour le culte du Dieu Un et pour le sa- 
crifice de J. G4 ? Mais ne nous donne-t-on pas pour 
un progrès la première initiation des Romains aux 
arts et aux lettres grecques? Les deux cas sont sem- 
blables. Les Romains vainqueurs prirent des vaincus 
les connaissances grecques, les Germains vainqueurs 
prirent la religion chrétienne. Qui prit le plus? Je 
soumets de nouveau la question à ce qu'il y a de plus 
pur en philosophes. Je ne crois pas qu'un seul ose 
nier que les derniers prirent davantage ; que le pro- 
grès germanique fut plus grand, et, pour parler comme 
eux, plus humanitaire. Si l'un d'eux l'osait cependant, 
Je l'inviterais à considérer les deux résultats, la cor- 



286 DBS BSPBBANeBS 

ruption romaine par les arts de la Grèce, la citilisa- 
tioD germaDiqae par le ebristianisme. — Cette épo- 
que fut destinée à rendre chrétiennes, à civiliser, à 
faire avancer tes nations germaniques; le progrès 
germanique fut la grande tâche de cette époque; 
c*est pourquoi cette époque dans son ensemble fut 
répoque de la suprématie germanique avant et après 
Charlemagne, depuis Odoaere jusqu'à.GrégaireyiI (1 ). 
Un des plus illustres et des derniers philosophes de 
récole pure, Hegel, dans sa Philosophie historique, 
publiée depuis sa mort, appelle âge germsaiique, 
monde germanique, toutes les époques de l'histoire 
chrétienne. C'est encore là une exagération , mais 
^ans laquelle il y a pourtant un fond de vérité. Il 
n'y eut Jamais de monde germanique, ni, comme les 
appelle le même Hegel , de monde oriental , de monde 
grec, de monde romain. Mais chez les anciens, 
comme ensuite chez les modernes , il y eut assuré* 
ment des nations qui prédominèrent; avec cette dif- 
férence essentielle, que les suprématies anciennes 
aboutirent toutes à des chutes, les suprématies chré- 
tiennes à des progrès, tant pour les nations prédomi- 
nantes que pour celles qui furent primées. Voilà ce 
qui est à mes yeux la réalité de l'histoire, en opposi- 
tion aux deux exagérations semblables de la supré- 
matie germanique et de la suprématie italienne. IHi 
l'une ni l'autre n'a subsisté durant toute la succes- 
sion des âges chrétiens ; ni Tune ni l'autre^ ni aucune 

(I) Cette coDséqaence est, ce nous semble, en désaccord avec 
les fHrémisses; car eHe attribue la saprémaUe à ceux qui ont suht 
et non à ceux qui ont exercé Faction civilisatrice du ebristianisme. 
Du reste, pour tout ce qui concerne ce paragraphe, nous ren- 
voyons le lecteur à nos deux notes, pages 54 et 279. Tràd. 



DE L^lTAilE. 287 

ne fut, et ne peut être destinée à durer tmijours, dans 
une société destinée à être universelle, catliolique, 
chrétienne. — Mus la suprématie germanique dans 
les six siècles dont nous parlons est incontestable. Les 
Germains prédominèrent par les armes; ils prédomi- 
nèrent en s'établissant dans les gouvernements, dans 
les maisons, dans les champs des vaincus, en fondant 
de nouveUies ^BimiUes, des générations nouvelles ; ils 
remportèrent peut-être aussi par la culture iutellee- 
tiKlle ( si pauvre dans cette période qui no compte 
presque pas), mais certainement par l'activité an mi- 
lieu de l'activité universelle qui était très-grande par* 
tout, et dans laquelle ils se montrèrent supérieurs. La 
suprématie germamque fut la première en date 
parmi les suprématies chrétiennes, et la plus longue, 
car elle dura depuis les premiers établissements de 
ces populations au milieu de la chrétienté, vers la 
moitié du v^ siècle, jusqu'à la fm de la tyrannie des 
empereurs d'AUenrtagne sur, l'Eglise romaine, et par 
elle sur l'Église entière , c'est-à-dire jusqu'à Gré- 
goire YII, après la moitié du xi^ siècle, six siècles 
en tout. La tentative, l'empire de Charlemagne, ne 
fut, si l'on y regarde bien , qu'un événement de cette 
suprématie; le plus grand ^ il est vrai, celui à l'aide 
duquel on voulut le rendre perpétuel, mais sans pou- 
voir y réussir. 

10. Le progrès de sa diffusion ne fut pas le seul 
que fit la chrétienté dans cette période de barbarie. 
Elle en fit encore un autre contemporainement, non 
moins important, et auquel on n'a pas donné assez 
d'attention : un progrès de réunion. La chrétienté de 
l'empire romain, soit celle primitive et souffrante, 



288 DES VftpÉRANGES 

soit plus encore celle qui règne triomphante, avait 
été divisée par d'inombrables hérésies. Cette multipii** 
cation d'erreurs qui, annoncée si hardiment par Bos^ 
suet il y a deux siècles, s'est réalisée si incontesta- 
blement de nos jours, fut pareille et presque identi- 
que au V* siècle; si bien qu'il n'est pas peut-être une 
hérésie actuelle qui ne pourrait, si elle le voulait, 
prendre le nom d'une des anciennes. Mtâs (et c'est 
là vraiment un augure magnifique) toutes ces erreurs 
cessèrent, s'éteignirent d'elles-mêmes dans le court 
du vi« siècle. Dans son cours recommença l'union de 
la chrétienté, qui dura ensuite, sans exceptions nota- 
bles, non-seulement pendant toute la période de bar- 
barie, mais pendant toute la période suivante. Fau- 
drait-il en faire honneur à la simplicité, au bon sens 
de la race germanique prédominante? Je crois que 
oui, et que cela est même de bon augure pour l'époque 
actuelle, et pour cette même race fourvoyée depuis 
trois i^iècles plusque les autres, mais qui sembleaujour- 
d*hui,par les études^historiques, sincères autant qu'as- 
sidues, marcher sur les traces de ses ancêtres. — De 
toute manière,ce progrès de réunion dans la chrétienté^ 
à l'époque barbare ou germanique^ est incontestable (1). 

(I) Nous pouvons nous tromper, mais il nous parait évident, au 
contraire, que cette simplicité, ce bon sens, ce progrès dqnt parie 
l*auteur , ne durèrent , ciiez les nations germaniques , que tout 
Juste le temps que ia suprématie italienne , et plus parUculièrement ' 
catiiolique romaine , put le retenir sous sa tutelie. CTest i*ËgIise 
qui les dérouilla de leur barl>arie; c'est elle qui les réunit à la 
grande société chrétienne; c'est elle qui les éclaira de toute manière. 

Mais un beau jour , soit que les chefs de l'Église y aient ou non 
contribué par leurs fautes, soit que la lumière vint à leur manquer 
ou qu'elles en fussent éblouies, soit entin par tous ces motifs en- 
sembfe , ces nations éprouvèrent des regrets , brisèrent les liens de 
Tunllé, et plus tard , croyant faire du nouveau , elles se mirent à 



DE l'iTAMB. 28!) 

1 i . Mais un antre grand événement s^accomplissait 
cependant sur les limites de la chrétienté (aucun'autre ^ 
fait notable ne se passant plus loin , puisque les reli- 
gionS} les civilisations, les sciences de l'Inde et de la 
Chine, et les autres moins avancées, y restaient sla- 
tionnaires) : le mahométisme naquit. ~ Fut-ce là un 
progrès ou un pas rétrograde ? Certes , il ne fit pas 
perdre à la chrétienté peu de provinces , quelques- 
unes en Asie, toutes celles d'Afrique, et presque tou- 
tes celles de l'Ibérie. C'est donc un nouvel argument 
pour ceux qui veulent voir, dans ce siècle, des retours 
en arrière. Mais d'abord cette diminution de chrétiens 
au Midi fut plus que compensée par raccroissement 
qu'apportaient contemporainement à la chrétienté les 
races septentrionales. Puis, ce même mahométisme, 
qui peut être considéré , et que plusieurs considèrent 
comme une espèce de secte , une hérésie semiratio- 
naliste chrétienne, ce mahométisme ne fut pas peut- 
être un pas rétrograde bien grande eu égard aux reli- 
gions incertaines et mêlées de l'Arabie , et il fut 
certainement un progrès partout où il se substitua 
aux idolâtries multiples et vagabondes, c'est-à-dire, 
dans les trois quarts dellmmense territoire sur lequel 
il s'étendit.» Si, par exemple, on considère le théisme 
mahométan ^ans ses conquêtes indiennes, dans sa 
guerre contre cette idolâtrie qu'on pourrait dire la 

ratare et une philosophie orientales quant aa fond , septentrio- 
nales dans leurs allures, occidentales seulement par la forme. 

Le retour vers la bonne voie a commencé, il est vrai , mais on 
espère en vain de le voir complètement effectué avant que toutes 
les causes qui donnèrent lieu aux regrets aient disparu complè- 
tement, ce qui se rattache aussi à la crise italienne, devenue iné- 
vitable désormais. Trad. 

2i 



29Q DES SSPBBANCLS 

plus parfaite , préelsément parce cpi'elte a pons^ le 
plus loin son principe 4e multiplicité , à coup sAr , 
on doit le regarder comme un moyen se rapprochant 
de la vérité, comme une amélioration. Il en est de 
même où il détruisit le magisme perse et le féti- 
chisme des populations nomades de l'Asie ou de TA- 
frique. — Nous ne savons pas encore quelles seront les 
voies de la Providence dans les futurs aecroisse- 
ments de la chrétienté et du christianisme qui sem- 
ant 8*annoBcer de toutes parts; si les races non 
chrétiennes y restées au milieu de populations chré- 
tiennes , se convertiront ou disparaîtront comme en 
Amérique ; si des conversions larges et nationales ve^ 
nant à s'opérer, elles auront lieu parmi les sectateurs 
de la religion mahométane plus que chez d'autres. 
Mais en observant cette religion en die-méme, et dans 
ses premiers siècles, on ne saurait nier, on ne nie pas 
ce fait, quelques-uns même Texagèrent, qu'elle fut et 
produisit un progrès. — L'histoire de l'islamisme est 
une tâche magnifique, mais elle ne coBvie&t pas à 
cette sorte d'historiens qui prétendent raconter tout , 
qui visent à Térudition, et ne voient d'importance 
que dans des documents inédits. Ils disent gravement 
qu'une histoire du mahométisme est impossible sans 
avoir fouillé de nouveau les archives de Simanca, s'être 
fait ouvrir celles de ConstantiDople, et sans retrou- 
ver celles de Bagdad , de Broussa , de Ghisné, de Bo- 
kara ou de Samarcande. Cette tâche convient à ceux 
qui, sans dédaigner les détails et les rectifications mi- 
nutieuses, n'accordent une grande importance qu'aux 
grands ftdts, croient que l'histoire est désormais plus 
sue que comprise et répandue , et qui , par ce motif. 



B£ L ITAUB. 20 i 

eberchent à l'expliq^uer el à la répandre^ A ceox-là 
les faits mahométans sufiiraient pour en composer 
une histoire , je dirais presque un poème, variée, at- 
trayante, utile et complète à l'heure qu'il est. En com- 
mençaut à Mahomet et à THégire , vers six cent ^ ce 
sont douze siècles en tout : quatre de jeunesse et d'ac- 
croissement, quatre d'état statiounaire ou d'équilibre 
entre les pertes et les conquêtes nouvelles , enfin , 
quatre de décadence ; ces trois époques correspondent 
admirablement avec les périodes chrétiennes que nous 
avons indiquées , quoique très-différentes dans leur 
développement. Mais il nous suffit d'observer que la 
première de ces époques mahométanes^ celle de la 
jeunesse et des conquêtes , s'étendant d'un côté jus- 
qu'aux Pyrénées, de l'autre au delà de l'Inde et du 
Gange ^ l'époque d'une civilisation peu inférieure à 
celle chrétienne contempwaine , et d'une culture in- 
tellectuelle, supérieure peut-être, fut, sans contredit, 
une époque de progrès pour toutes ces immenses ré* 
gions; que ce progrès raahométan soit donc considéré 
ou non comme une conséquence du progrès chrétien, 
il entre de toute manière dans le calcul du progrès 
universel de cette époque. — En résumé, les histo- 
riens qui veulent rabaisser le christianisnae, qui veu- 
lent attribuer la vertu progressive à la nature , à la 
raisou humaine, à la philosophie, au mahométisme, à 
tout, hors le christianisme, ne sachant dans nos dix- 
neuf siècles en trouver d'autres où le progrès chré- 
tien ait été aussi faible que dans ces six-là, s'y cram- 
ponnent, s'y complaisent, pour démontrer la presque 
nullité de l'instruction et de la civilisation chrétienne, 
et la supériorité mahométane pendant cette époque« 



292 D£S ESPBBAiNCfiS 

Nous y au contraire y nous voyons dans la cbrétienté 
de ces six siècles , d*abord deux grands progrès bien 
évidents : un de diffusion dans les races germaniques» 
et un de réunion dans l'Église catholique. Ensuite» 
bien que nous puissions réclamer ia totalité du pro- 
grès mahométan comme un fait qui ne serait pas ar- 
rivé sans le christianisme, et comme en étant dès lors 
une conséquence , sans insister sur cette prétention , 
nous aimons mieux considérer lemahométisme comme 
le dernier progrès tenté par le paganisme, comme un 
progrès analogue à ceux de Fantiquité, et comme eux 
incapable de durer ou d'avancer plus loin à l'avenir, 
et destiné à démontrer Tincapaclté en dehors de la 
cl^rétienté* Nous laissons, au surplus, à chacun le choix 
entre ces deux manières de voir, qui toutes deux tour- 
nent à la gloire exclusive du progrès chrétien. 

13. Passant donc à la troisième époque que nous 
avons fixée, de Grégoire VU (1073) à la fin du xv* 
siècle , et que nous avons appelée Tépoque de la su- 
prématie italienne , nous serons plus brefs : attendu 
d'abord que nous en avons touché quelque chose en 
parcourant les vicissitudes de notre indépendance ; 
ensuite, parce que le grand progrès de cette époque, 
et la suprématie exercée alors par Tltalie, sont des 
faits très-connus et avoués de tous. Je crois donc 
que non-seulement mes compatriotes sobt d'accord 
avec mol sur ce point, mais encore les étrangers» 
moins jaloux^ moins menteurs et moins ignorants que 
ne le disent quelques-uns. Les étrangers ne nous con- 
testent que les exagérations, à savoir : la prolonga- 
tion, la continuité de notre suprématie ; mais la supré- 
matie véritable de quatre siècles et plus » je ne sache 



DE L*1TALIE. 293 

pas qu'elle soit méconnue par aucun des étrangers ins- 
truits , dont plusieurs lui ont même rendu Thom- 
mage le plus réel qu'il y ait, quand nous n'avons su ou 
pu malheureusement le lui rendre nous-mêmes ; ils ont 
étudié, décrit ces temps, ces événements, ces hommes 
dont nous nous glorifions. Qui nous a donné l'histoire 
des républiques italiennes ? Qui , les vies de Sylves- 
tre II , de Grégoire VU , d'Innocent III , de Nicolas 
Rienzi, de Poggio^ de Laurent de Médicis, de Colomb^ 
de Raphaël ? Ouvrages qui, s'ils ne nous satisfont pas 
entièrement, sont pourtant les meilleurs ou les seuisque 
nous ayons sur chacun de ces sujets. Ils prouvent en 
tout cas le respect , la reconnaissance de ces étran- 
gers pour cette époque qu'ils ont tant étudiée. Et 
cette entreprise de la Ligue Lombarde, qui fait notre 
gloire et devrait être l'objet principal de nos ti*avaux, 
qui l'a étudiée le plus, nous, les vainqueurs , ou les 
Allemands, vaincus par nous cette fois? Certes, les 
ouvrage^ de Raumer, de Yoigt, de Kortumet de Léo 
n'ont pas épuisé cette grande matière ; mais il n'en a 
été certainement ni fait ni tenté autant en Italie , où 
rien n'a été essayé. Un Français a consacré naguère 
à Pétrarque de graves études ; un autre, plusieurs 
Allemands et un Américain en consacrèrent à Dante 
de plus graves encore. Tout cela ne peut passer pour 
des mépris des étrangers à notre égard. Il n'y eut 
pas non plus, à notre grande époque, de mépris des 
Italiens pour les étrangers. Nos ancêtres, ces chefs de 
la civilisation publique universelle, qui ne firent qu'un 
mot pour exprimer celle-ci et la civilité privée et per- 
sonnelle (notable et belle pauvreté de notre langue), 
au lieu de prêcher de mesquines jalousies ou des ex* 

25. 



391 DES ESPÉRANCES 

clasionSy prêchaient et pratiquaient i'union, la géné- 
rosité, la libéralité universelle. Pierre Lombard, Lan- 
franc, saint Anselme, Hiidebrand, Alexandre III, saint 
Thomas, Dante, Pétrarque et Boccace, les plus grands 
de notre grand siècle , tous s'instruisirent , ou profes- 
sèrent ou se réfugièrent chez ces étrangers. Il y a cinq 
cents ans et plus, les Italiens reconnaissaient la civi- 
lisation chrétienne comme une et générale , ce qui 
était naturel, et c'étaient eux qui la conduisaient. D'au- 
tres, qui se sont faits ses guides^ aujourd'hui la re* 
connaissent aussi pour telle, et reconnaissent en 
même temps notre ancienne suprématie. Nous seuls, 
en niant les progrès faits et les suprématies, surve- 
nues, nous renonçons à une partie de nos gloires , 
nous nions les conséquences de l'œuvre de nos ancê- 
tres. Je ne cotmais guère d'autres opposants à notre 
suprématie au moyen âge que ceux qui exagèrent la 
suprématie mahométane. Cette exagération, née dans 
le cours du siècle passé, vint de ceux qui voulaient 
ravir toute gloire à la chrétienté, mais surtout celle 
du progrès, lis dirent, et disent encore que la supré- 
matie de la culture intellectuelle chrétienne au^ xi*' 
siècle, l'architecture dite gothique, la poésie proven- 
çale, et les sciences mathématiques surtout, furent 
dues à la civilisation mahométane. Mais quant à l'ar^ 
chitecture, il faut n'avoir vu ni les monuments ni les 
dessins pour pouvoir confondre les deux styles gothi- 
que et moresque, ou pour croire l'un venu de l'atitre; 
toutes les études modernes concourent en outre à dé- 
montrer que l'origine de l'architecture appelée gothi- 
que est normande, saxonne ou lombarde, dans tous 
les cas germanique , ou mieux encore , qu'elle fut le 



DE l'iTALIE. v29,S 

produit de la transformation lente de la dernière ar- 
chitecture romane. En ce qui concerne- la poésie pro- 
vençale, nous accorderons que, venant des deux poé- 
sies espagnoles, la catalane et la castillane, elle dériva 
indirectement de la moresque. Nous accorderons aussi 
la dérivation des sciences mathématiques, la plus cer- 
taine des trois, c'est-à-dire (en excluant Tastronomie, 
pauvre encore et viciée d'ailleurs par l'astrologie ma- 
hométane et chrétienne de ce temps) , de celles con- 
cernant la numération décimale et les signes algébri- 
ques. Ces concessions faites, il faut dire de ces deux 
genres de culture intellectuelle étrangère, introduits 
dans la chrétienté, la même chose que des trois gran- 
des inventions, étrangères aussi, importées durant 
cette période de temps , la boussole , la poudre à ca- 
non et l'imprimerie. Toutes trois furent probablement 
introduites peu à peu de la Chine dans l'océan Indien, 
dans le Levant mahométan, dans la chrétienté; ou, si 
ce furent des inventions européennes, elles avaient été 
faites ailleurs bien auparavant. Mais c'est ici que se 
manifeste l'aptitude progressive de la chrétienté, et 
l'incapacité de toutes les civilisations ou cultures 
intellectuelles non chrétiennes. Ces inventions, de 
même que la poésie et les sciences mathématiques , 
étaient vieilles de plusieurs siècles dans ces civilisa- 
tions non chrétiennes, elles avaient passé de Tune à 
l'autre, et pourtant elles n'avaient trouvé ni dans leur 
patrie, ni dans le cours de leurs migrations un champ 
propice pour y croître , y fleurir, y fructifier, avant 
d'arriver sur le champ chrétien. Que conclure de là , 
au nom de la vérité , sinon que ces terrains divers 
étaient pour elles défavorables, naturellement infé- 



296 DRà ESPÉaAnCfiS 

conds , mal préparés ; que le seul fécond , prêt pour 
les recevoir, était le sol chrétien , où crûrent très-ra- 
pidement aussitôt que nées, et durant la première su- 
prématie italienne , les trois Inventions et la poésie y 
lentement, sans doute, les sciences mathématiques, 
mais en peu de temps, comparativement au temps 
qu'elles étaient restées stationnaires ailleurs. Nous 
laissons aux philosophes à décider la question de sa- 
voir comment et pourquoi; la question de la connexion 
existant entre la vérité Universelle ou religieuse et les 
vérités ou découvertes particulières et matérielles qui en 
paraissent indépendantes. Mais nous défions les histo- 
riens et les philosophes de nier ce fait et Fimportance 
de ce fait : que ces trois grandes inventions et plu- 
sieurs autres de peu inférieures (en chimie par exem- 
ple), possédées en premier, possédées durant de longs 
siècles (1) par d*autres civilisations» ne fructifièrent 
qu^au moment où, soit par importation, soit par réin- 
vention, elles devinrent chrétiennes. Gela établi, lais- 
sons attribuer aux mahométans, aux Indiens ^ aux 
Chinois toutes les merveilles que Ton voudra. Plus on 
leur en attribuera^ plus ce sera à la honte de leur in- 
capacité, à rhonneur de notre aptitude au progrès. — 
Cette aptitude s'est manifestée , s'est développée de 
tant de manières, sous tant de formes, liberté civile, 
science du gouveroement, charité, éloquence, poésie, 
histoire, musique, peinture, sculpture, architecture, 
théologie, économie politique, art militaire, commerce, 
navigation, découvertes maritimes et terrestres , du- 
rant toute cette époque de la suprématie italienne, 

(I) Celle de la boussole remonte à deux mille ans avant Jésus- 
Christ. Voir le dernier ouvrage de M. de Humboldt sur l'Asie. 



DE l' ITALIE. 297 

que vouloir en donner les preuves serait se proposer 
une tâche de rhéteur bien inutile, et celle d*un& longue 
histoire d*en vouloir faire la description. Cette histoire 
nous sera-t-elle donnée encore par quelque étranger? 
1 3 . En abordant maintenant l'époque que nous avons 
dit être la quatrième^ à partir du commencement du 
XVI® siècle, un grand événement, une grande ques- 
tion se présente à nous : quelle part a euedans le pro- 
grès chrétien cette séparation de TÉglise qui fut 
appelé Réforme? Il nous semble qu'une part beau- 
coup trop large lui a été faite par ses partisans et pres- 
que concédée par beaucoup de ses ennemis. Cette 
erreur, il est vrai, n'est que trop fréquente, et chez 
les hommes politiques contemporains et chez les his- 
toriens spéciaux de tout grand événement; s'en pré- 
occupant uniquement , ils en exagèrent l'importance 
et disent qu'il ne s'est jamais vu, qu'il ne se reverra 
plus un événement pareil, que c'est le commencement 
d'un âge nouveau, la cause générale de tout ce qui 
est arrivé ultérieurement. C'est pourquoi la principale 
mission de l'histoire universelle est de rendre à chaque 
événement sa juste importance, en le comparant avec 
ceux des autres siècles, et en soumettant à un examen 
éclairé les effets exagérés par les espérances et par 
les craintes contemporaines. Nous avons déjà dit de la 
'Réforme qu'elle ne fut à peu près qu'une rénovation 
de toutes les hérésies nées dans les siècles primitifs de 
l'Église : elle n'y ajouta guère que l'inimitié envers 
le pape et les arguments que lui fournit le changement 
survenu dans les conditions de la culture intellectuelle. 
Mais, laissant de côté les rapprochements à faire à 
eet égard , tâche qui serait longue aussi et peut-âtre 



298 DES ESPÉRANCES 

au-dessus de nos forces, ^ous aoiis eonteDteroBs de 
signaler les exagérations des effets dota Réforme. Ses 
partisans Tont représentée comme le terme du moyen 
âge, l'émancipation de la raison humaine, la mère 
de la liberté de conscience; elle a produit, selon eux, 
la liberté civile, toute la civilisation, toute la culture 
intellectuelle, tout le pi-ogrès présent. Ses ennemis, 
je ne sais si je dois dire trop imprudents ou trop timî* 
des, ou plutôt, comme cela arrive fréquemment, 
imprudents à la fois et timides, les ennemis de la 
Réforme lui accordèrent trop souvent tous ces impor- 
tants résultats, se contentant de changer les noms 
qu'ils leur donnaient de bien en mal, et de dire ré*- 
beliion et licence au lieu d'émancipation et liberté. 
Mais la vérité est que tous ces résultats ne sont his- 
toriques ni sous une dénomination ni sous Tautre. 
La raison n'avait pas besoin d'être émancipée ni de se 
révolter au xvi* siècle, après les quatre sièdes de la 
culture intellectuelle italienne, après un saint Thomas, 
un Dante et un Machiavel, pour ne pas parler de 
tant d'autres. Nî la liberté ni la licence civile n'avaient 
besoin d'être enfantées de la liberté ou de la licence 
de conscience; ni l'une ni l'autre n'étaient à naître , 
toutes deux étaient déjà vieilles de ce$ mêmes quatre 
siècles dans les communes, dans les républiques ita- 
liennes. La Réforme fut sans doute une rébellion et 
une licence religieuse ; rébellion contre l'autorité ori- 
ginaire établie dans rÉglise , licence de la raison hu- 
maine; mais ce ne fut qu'une de ces rébellions et de 
ces licences en grand nombre qui advinrentet ad vien- 
dront peut-être encore; ce ne fut pas le commence- 
ment d'une ère nouvelle, ni la fin du moyen âge, ni 



DE l'italie. 399 

des ténèbres, ni de la barbarie, qui déjà, depuis le 
xf siècle, avaient fini certainement en Italie, sinon 
ailleurs. Je ne sais ce que peuvent avoir dai^s Tei^rit 
tous ces faiseurs de discours historiques pour oublier 
ainsi tant de faits, tant de résultats de quatre siècles 
comme ceux-là. Il n'en fut pas ainsi de certains con- 
temporains d'élite (principalement d'Érasme), qui 
jugèrent dès lors la Réforme pour ce qu'elle a été réd^ 
lement, pour ce qu'elle est clairement aujourd'hui, et 
po^r ce qu'elle sera sans doute plus clairement encore 
chaque jour, non une impulsion et une coopération, 
bien moins encore la cause d'aucun grand progrès, 
mais une distraction , une entrave, une halte , un i^e- 
tard chez toutes les nations où elle prit racine et 
acquit de l'influence. L'Allemagne, où elle en eut le 
plus, n'entra ni alors, ni durant deux siècles encore, 
dans le progrès universel. Elle ne cultiva avec éclat 
aucune des connaissances qu'elle aurait pu, plus faci- 
lement qu'aucune autre nation , rapporter de l'Italie 
dont elle est une des deux voisines et fut la maîtresse. 
Quant aux arts, elle retomba de cette splendeur que 
semblaient lui promettre Albert IHirer et Holbein, 
dans de nouvelles ténèbres. Quant aux seules sciences 
^i sont toujours les plus indépendantes des circons- 
tances nationales , nous voulons dire les sciences ma- 
thématiques, deux Allemands, Kepler et Leibnitz, 
se montrèrent dignes de rivaliser avec le grand Italien 
et le grand Anglais. Mais la grande culture intellec- 
tuelle, en Allemagne, ne prit l'essor qu'au moment 
où , après un long siècle de divisions et de guerres 
religieuses et un autre de repos et de nullité , ce zèle 
et cette petitesse d'esprit, cette inimitié contré tous 



i 



800 DES ESPÉRANCES 

les antécédents chrétiens , cette aversion presque ico- 
noclaste pour les arts , tontes ces haines , et, pour les 
appeler par leur nom , toutes ces illibéralités qne la 
Réforme suscita et nourrit en les reprochante la ca* 
tholicité, eurent enfin cessé. Peut-être même , si Ton 
y regarde bien et si Ton veut comparer avec soin^ l'état 
florissant des connaissances en Allemagne, à Theure 
qu'il est, ne paraîtra pas au niveau de leur époque 
la plus brillante chez chacune des autres nations 
chrétiennes; et cette infériorité paraîtra devoir être 
attribuée à l'infériorité religieuse de cette contrée, 
qui ne pourra y remédier qu'en remédiant à sa cause. 
— Il en est de même de la nation britannique, qui 
fut la seconde à s'enthousiasmer pour la Réforme. 
Assurément, à bien étudier son histoire , on recon- 
naît avec évidence qu«tout progrèsdot y être retardé, 
et par la tyrannie néronienne de Henri YIII, et par 
le despotisme tibérien d'Elisabeth, et par la vmtté 
théologique de Jacques r*", et tout enseifible par les 
guerres civiles qu'eng^dra la Réforme ( ji»qu'eii 
1688). Les glorieux noms de Shakspeare, de Milton 
et de Newton, ni les formes si avancées de cette civi- 
lisation, ne prouvent rien à rencontre. £n effet, sur 
ces trois grands hommes, deux furent délaissés et 
longtemps presque inconnus dans leur patrie, et le 
troisième, bien que très-vanté, n'y eut guère de rivaux 
ni de disciples contemporains : on peut donc dire 
d*eux, plus justement que de tous autres, qu'ils furent 
des génies isolés et exceptionnels. Le fait est que la 
grande splendeur, Fapogée, l'universalité, la supré- 
matie de la culture intellectuelle, en Angleterre, n'eut 
lieu qqe plus tard, de nos jours, quand là aussi eurent 



DE l'ITALIE. 801 

cessé le zèle, Tinsplration, rilUbératisme de la Ré- 
forme. Quant à la civilisation , elle ne commença à y 
fleurir qu*à partir de 1688 , et si elle s*y accrut depuis 
lors jusqu'à cette puissance que chacun lui reconnaît 
aujourd'hui , il n'est pas douteux toutefois que les 
vices dont elle reste atteinte , et surtout les trois prin- 
cipaux, la charité publique mal constituée , la pro- 
priété territoriale tyrannisée, et les injustices accu- 
mulées sur rirlande, sont de funestes débris de la 
Réforme. Ainsi donc, l'Angleterre aussi a été retardée 
dans son développement, et ne brillera de tout l'éclat 
dont elle est susceptible que lorsqu'elle se sera débar- 
rassée de ces débris et sera revenue sur la route d'où 
elle s'est écartée, en suivant un mauvais guide. — 
Enfin la France , qui fut la troisième en ardeur pour 
la Réforme, n'occupe aussi que le troisième rang 
dans les troubles apportés par elle à la culture intel- 
lectuelle et à la civilisation.«Au xvi"* siècle,. elle était 
l'une des notions les plus en contact avec la nation 
italienne; elle fut une de celles qui lui enipruntèrent 
le plus en lumières de toute espèce; elle avait à sa tète 
un des princes qui les aimaient le plus et l'un des plus 
progressifs qui aient jamais existé, François P^ Lui, 
ses successeurs et Catherine de Médicis, sa bru, atti- 
rèrent eu France plus d'artistes et de littérateurs ita- 
liens que n'en reçut tout le reste de la chrétienté. 
Cependant la culture intellectuelle et la civilisation ne 
commencèrent à jeter un vif éclat en France que sous 
Louis XIY , eippéchées qu'elles furent aussi dans ce 
pays par les préoccupations et par les guerres de la 
Réforme. — Je ne sais et je ne mïnquiète pas de vé- 
rifier si je dis des choses nouvelles, ou seulement peu 

26 



302 DSS ESPBBAMCES 

coQDueSy bien que d^à signalées par d'autres; mais 
le jour \ieadra où le progrès des sdeoces historiques 
les reodra vulgaires. Il n'est pas possible que ce grand 
fait reste toujours inaperçu, à savoir : que du com- 
mencement du xvi^ siècle jusqu'à nous, les trois na^ 
tions qui avancèrent le plus et obtinrent les trois 
suprématies du progrès chrétien, l'obtinrent ppéeisé- 
ment dans l'ordre inverse de la part qu'elles prirent 
à la Réforme. Ainsi l'Espagne, qui en resta pure, fut 
la première, puis la France, ensuite l'Angleterre : 
preuve iiTéfragable que la Réforme ne vînt pas en 
aide au progrès; preuve, ce me semble, qu'elle fut 
pour lui une entrave (l). 

1 4. Quoi qu'il en soit, Tordre des suprématies obte- 
nues durant ces trois siècles jusqu'à nous par les 
nations chrétiennes, fut celui-ci. — La suprématie 
ibérique est incontestable, à partir de la moitié du 
XVI® siècle jusqu'à la moitié du xvii®. Les Espa- 
gnols et les Portuguais furent les premiers à l'élever 

(I) Mais l*Ila1ie , qai était demeurée tout aussi étrangère à la 
Réforme que l*Espagne, pourquoi selaissa^t-elle ra^ir sa luprématfe 
dessiècles antérieurs, et Jeter dans cet al)aisseaient dont elle o*a pas 
pu se relever depuis? -- Parce qu'elle perdit son indépendance. — 
Mais pourquoi la perdit-elle ? — Parce qu^elle était corrompue. — 
Or, comment «on orthodoxie ne Tavait-elle pas préservée de la 
corruption ? — C'est une thèse historique que nous n'essayeroofl 
pas de traiter dans une note, mais qui nous parait sans solution 
pour ceux qui ne ireulent admettre aucuns torts de la part , non 
certes de l'Église, maie de la cour de Rome. Elle en eut pourtant 
alors , et de si graves et de si vrais, que Machiavel, se laissant entrai 
ner par son esprit généralisateur, eu vint à lui en attribuer d'autres 
plus graves encore, mais imaginaires, pour prononcer contre elle 
cet inique jugement qui, suivi par la foule des écrivains médiocres. 
faussa l'intelligence de l'iiistoire, et fît, par là, infiniment plus de 
mal àritalie que toutes les fautes réelles temporellement commises 
par Içs ponUfes romains. Tn^o. 



DE L*J[TAL1£. 303 

tout litière à lltalie. Ils ne iui prirent pas seulement 
la poésie, les lettres et les arts; ils 4ui prirent aussi , 
et en totalité, tout le commerce oriental, ce com- 
merce qui est toujours le plus important de tous^ ils 
lui prirent cet esprit que je ne sais si je dois appeler 
d'aventures ou de découvertes, ou mieux^ de propa- 
gation chrétienne, dont nous avions donné l'exemple 
trois siècles auparavant , et que nous aurions con- 
servé, si nous n'eussions méconnu le plus grand 
homme de ce progrès , Christophe Colomb. Mais les 
temps n'étaient plus^ pour l'Italie , de tenir compte de 
ses grands hommes, de faire emploi de sa propre 
vertu. Celle-ci était passée à l'Ibérie , elle s'y était 
exercée et accrue durant les huit siècles consacrés à 
conquérir son indépendance. C'est un fait qui non- 
seulement nous est démontré, mais encore raconté en 
détail et presque mis en scène par l'histoire plus épi* 
que et plus dramatique que ne peut l'être aucun 
drame, aucune épopée. En effet , ce fut au siège dé 
Grenade , devant Ferdinand d'Aragon et Isabelle de 
Castille, au dernier acte et devant les deux héros du 
drame précédent (celui de l'indépendance et de la 
réunion ibérique), que se présenta Colomb, le grand 
Italien dédaigné dans sa patrie, pour leur proposer 
l'Amérique, le grand champ de l'activité future, 
de la future suprématie. Ferdinand et Isabelle l'ac- 
ceptèrent de Colomb ; puis tous trois la transmi- 
rent , presque déjà conquise en entier, à Charles- 
Quint, allemand d'origine et d'éducation, mais espa- 
gnol d'activité et d'allures, secondé toute sa vie par 
des Espagnols. Ses généraux , en effet , et ses minis- 
tres principaux (sauf un ou deux italiens) furent 



^04 DBS ESPÉRANCES 

espagoolSy ainsi que ses palatins, presque semblables 
et sans doute plus réels que les paladins de Cbarle- 
roagne. Lui-même fit profession d'être espagnol , vit 
que son héritage le plus important était en Espagne, et 
le laissa à son fils, Tibère succédant à Auguste. Cest à 
ce fils sans doute ( car la nature du prince est presque 
tout dans un royaume absolu , et plus encore dans un 
grand] qu'il faut attribuer la première décadence de 
ia suprématie ibérique, la perte des Flandres et du 
Portugal , l'abandon des expéditions contre les mabo- 
métans, Turcs et Barbaresques, bien que vaincus, le 
défaut d'encouragement pour toute espèce d'activité , 
la mollesse et la corruption dans lesquelles il fit ou 
laissa se plonger les provinces italiennes, la mesquine- 
rie, les défiances, les précautions, l'espionnage, les 
supplices , qui remplacèrent la tyrannie large et sans 
cesse active de son père. Mais une grande partie de 
cette décadence doit être attribuée à la nature même 
de la suprématie ibérique, fondée et maintenue sur- 
tout par les conquêtes et par les colonies transatlan- 
tiques. Les colonies, quand elles sont grandes, ont 
cet inconvénient, qu'elles épuisent l'activité de la mère 
patrie en appelant à elles tout ce qu'il y a d'hommes 
hardis et aventureux de leur nature. Le mal est plus 
grave quand ces colonies, comme celles de l'Espagne, 
enrichissent facilement et en peu d'années ces aven- 
turiers, parce qu'alors elles épuisent l'activité de ceux- 
ci, en renvoyant oisifs et vicieux dans leur patrie 
ceux qui en étaient sortis tout autres. C'est bien pis 
encore quand aux colonies lointaines s'ajoutent des 
pays de conquête voisins, comme furent, pour l'Es- 
pagne, Naples et Milan; ils corrompent, plus facile- 



D£ L*1TÂLIE. 305 

ment même et en plus grand nombre, les fonction- 
naires grands et petits, toute cette tourbe d'employés 
étrangers qui y accourent pour s'engraisser , corrom- 
pre et se corrompre. £n résultat, au milieu de la ty- 
rannie ou de la mollesse énervante des tristes succes- 
seurs de Gharles-Quint et de la corruption des colonies 
américaines ainsi que des États italiens, la suprématie 
espagnole , qui avait absorbé toute celle de la pénin- 
sule ibérique^ marcba rapidement vers sa fin, et dura 
à peine cent années. 

15. La France en bérita, non sans le mériter, mais 
pour cause. Elle avait en effet soutenu aussi une 
belle guerre d'indépendance contre les Anglais, et, 
après en être sortie victorieuse, sous Charles YII, 
s'étant réunie sous Louis XI , elle se trouva » sous 
Charles VIII, Louis XK et François r% très-bien pré- 
parée pour prendre part à tout ce qu'elle rencontra 
de progrès en Italie, et elle y prit part aussitôt que xces* 
sèrent chez elle , ainsi que nous Tavons dit, les em- 
pêchements des divisions religieuses et de la mesqui- 
nerie réformatrice. Une fois que Henri lY y eut mis 
un terme , que Louis XIII et Richelieu en eurent 
fait disparaître lès restes, Louis XIV put recueillir 
finalement les fruits de l'union nationale. Alors com- 
mença cette suprématie française que l'on voudrait 
nier ou amoindrir en vain. Ceux qui y tentent met- 
tent d'ordinaire en question la grandeur personnelle 
de ce prince, ety le jugeant selon l'inaltérable sévérité 
chrétienne, ou selon la sévérité de l'opinion publique . 
qui s'est améliorée , leur triomphe devient, à vrai dire, 
très-facile. Mais d'abord , pour juger de la grandeur 
d'un prince , il faudrait toujours le comparer avec les 

26. 



306 DES ESPÉRAJ^CES 

princes de son temps, et je crois qu'en agissant ainsi, 
Loais XIV grandirait plus que jamais. En second lieu, 
ni Léon X, ni Laurent de Médicis , ni Auguste , ni 
Périclès, ne furent des hommes sans défauts, ils ne 
produisirent pas non plus la grandeur des siècles 
auxquels ils donnèrent leur nom ; et tous, à Florence, 
à Rome, en Grèce, comme Louis XIV en France, 
nés en temps opportun pour recueillir les fruits, surent 
s'acquitter de cette tâche et ne pas manquer à leur 
époque, ce qui est encore une vertu peu commune. 
Mais pour laisser la personne de Louis XIV et en 
venir à la suprématie française, qui /commencée sous 
lui, a duré jusqu'à nos jours, je crois que si elle est 
niée par quelques-uns , c'est moins de leur part l'effet 
de Tignorance que de cette espèce de vengeance, ou, 
comme ^n dit, de réaction, qui se produit d'ordi- 
naire contre toutes les dominations, dans les premiers 
temps où elles ont cessé, chez ceux qui viennent de 
la subir. Mais quand il s'est encore écoulé quelque 
temps et que de nouvelles générations ont surgi, on 
en revient à cette modération de jugement qui n'est ni 
servilité, ni réaction. Quand le jour en sera venu, 
chacun jugera probablement que la suprématie fran- 
çaise a moins consisté en grandes conquêtes et en diffu- 
sions semblables à celle de l'Espagne, que dans un pro- 
grès général de toutes les sciences de la guerre et de la 
paix, analogue à éelle de lltalie à l'époque de Léon X. 
Dans l'art du gouveniement, ce fut sous Louis XIV que 
, commença ou du moins s'accrut cet ordre central d'ad- 
ministration et cette division des attributions minis- 
téi'ielles non selon les provinces, mais selon les affaires 
à diriger, système qui se répandit ensuite en Europe, 



DE L*ITALIE. 307 

OÙ ii est généralement adopté , et qui , critiqué plus 
ou moins justement dans ses abus, est pourtant un 
progrès très- réel partout. Dans l'art de la guerre, 
Condé , Turenne , Luxembourg et Vauban , pour ne 
rien dire des autres, inventèrent et mirent en usage 
cette tactique et cette stratégie qui , plus imitées que 
surpassées par leurs émules, le prince Eugène et Marl- 
borough, durèrent jusqu'à Frédéric et Napoléon. 
Dans les sciences naturelles et mathématiques seule- 
ment, la France, nrnlgré son Descartes et son Fermât, 
resta inférieure et ne fil pas alors de progrès à com- 
parer avec ceux réalisés en Italie, en Allemagne et 
en Angleterre, par Galilée, Kepler, Leibniiz et New- 
ton. Mais ce ne fut qu'un retard, et cette infériorité 
fut bien compensée ensuite par les Lavoisier, les La- 
place, les Cuvier et tant d'autres qui resplendirent 
dans la dernière génération de la suprématie française. 
Quanta la littérature de la France, qu*on appelle supré- 
matie, domination ou tyrannie, l'influence subie na- 
guère avec tant de servilité par toute l'Europe, durant 
cent cinquante années, elle se trouve confirmée par les 
cris mêmes poussés contre elle , par ces protestations 
tardives, par ces exhortations , désormais inutile^ , à 
s'en affranchir. On accuse aujourd'hui cette littéra- 
ture d'avoir été une imitation servile des anciens, et 
on lui reproche, en même temps, d'avoir reproduit 
par trop les temps , la nation, la cour, les princes 
régnants , et de n'avoir fait que cela. Mais une accu- 
sation détruit l'autre , et prouve que l'imitation clas- 
sique française (je parle de celle adoptée par les meil- 
leurs écrivains du siècle d« Louis XIV surtout) ne 
fut pas servile, mais semblable à celle des anciens 



308 DES £SPBBANGES 

Romains et des Italiens du bon temps ; qu'elle fut ce 
que devrait être toute imitation, cfassique ou non^ 
appropriée au temps , à la langue, à la patrie. En ce 
qui touche la philosophie, si , mettant de côté toute 
partialité de nation ou d'école, on considère que les 
philosophes de l'antiquité ne furent grands peut-être 
que par ce motif qu'ils méditèrent et écrivirent avec 
les lumières naturelles de leur raison, dans des temps 
et dans des lieux où les clartés surnaturelles de la tra- 
dition étaient inférieures et très- obscurcies; que les 
philosophes modernes, au contraire, méditant et écri- 
vant au milieu des lumières de la tradition rétablie 
et de la révélation accrue , n'ont obtenu et n'obtien- 
dront Jamais autant de succès (car celui qui s'élève 
davantage dans la philosophie, s'il s'engage sur le 
terrain de la théologie, s'appelle plutôt théologien 
que philosophe, et, s'il se tient en dehors , se fourvoie 
sans ressources) ; si on considère, dis-je, cette position 
dangereuse de la philosophie au milieu de la chré- 
tienté, peut-être trouvera-t-on que ce grand philo- 
sophe historique, Bossuet et les autres métaphysiciens, 
Descartes et Malebranche , sont , dans leur simplicité 
et leur retenue, ou, si l'on veut, dans ce qu'ils 
oiïreut d'incomplet, plus voisins de la vérité que 
beaucoup de leurs successeurs, écossais et allemands. 
Or, disons-le en passant, le mérite de l'école italienne 
actuelle sera peut-être de ramener la philosophie à 
cette modestie qui seule lui sied au milieu du christia- 
nisme. Puissent donc les maîtres ne pas se laisser dis- 
traire de cette haute mission/ ne pas se perdre dans 
des analyses sans nécessité désormais, et pro- 
duire de ces synthèses puissantes dont ils se montré- 



DE I«* ITALIE. 309 

rent maintes fois capables , car seules elles attestent 
la capacité définitive de toute école quelconque. — 
Quoiqu'il en soit, ce fût là le grand achoppement de 
la suprématie française. En effet, les successeurs de 
ces premiers pliilosophes pleins de retenue, devenant 
peu à peu plus hardis et incomplets, argumentant 
misérablement à la manière des plus malencontreux 
dialecticiens du moyen âge, en vinrent, par degrés, 
de Tanalyse de la pensée à une folle analyse de Tes- 
prit humain ; puis , inévitablement, soit à sa circons- 
cription et à sa matérialisation, au matérialisme, soit 
à son extension infinie, pour le faire tout-puissant et 
presque dieu, au rationalisme. Delà, effet ou cause, je 
ne sais , peut-être effet et cause tour à tour, une autre 
dépravation, celle des mœurs; de là cette corruption 
élégante de la cour de Louis XIV , mais dissolue dans 
celles du régent et de Louis XV, qui se communiqua 
à la capitale , puis passa dans les provinces et dans 
toutes les classes de la nation. Alors dépourvue de 
vérité et de vertu, la France fut perdue, et tomba 
dans ces excès connus de chacun, dans cet anéantis- 
sement de civilisation et de culture intellectuelle, l'un 
des plus grands, à coup sûr , dans lequel soit tombée 
jamais une nation chrétienne. — Mais c'est là comme 
un privilège de la France, dû à cette promptitude des 
esprits, à cette vertu d'activité toujours renaissante 
au milieu de tant de destructions , que les erreurs s'y 
corrigent aussi vite qu'elles s'y répandent rapidement. 
Ainsi, après dix ans ou un peu plus, la civilisation 
perdue renaquit sous les auspices de Napoléon ; les 
arts, les lettres, les sciences, la religion, furent ren- 
dus plus ou moins au pays, et , comme réveillée par 



1 



SIO DES BSPBBAIfCES 

l'énergie de cette réàurreetion, la suprématie française 
resplendit d'un nouvel et dernier éclat (1). Après 
avoir dominé par la culture intellectuelle, la France 
domina par les armes. Mais cette haute fortune dura 
peu, et elle rentra, elle se trouve aujourd'hui dans ses 
anciennes limites, forte du souvenir de ses gloires 
anciennes et nouvelles, guérie de beaucoup d'erreurs, 
grandie en civilisation , avançant en culture intellec- 
tuelle, en philosophie , en religion; non plus la pre- 
mière à dire vrai , bieu qu'elle s'en vante et que d'au- 
tres lui en fassent honneur par habitude, mais n'étant 
primée, peut-être, que par une seule nation , tout au 
plus. Puisse- t-el le se préserver elle-même de ces pré- 
tentions rétrospectives à une suprématie à laquelle il 
n'est pas probable qu'elle remonte jamais plus qu'au- 
cune des nations qui l'ont une fois perdue I Puisse-t-elle 
plutôt se contenter de prétendre à cette parité qui est le 
destin probable des nations chrétiennes les plus gran- 
des et les plus vertueuses 1 Dieu le veuille ainsi dans 
sa miséricorde , pour elle et pour nous. Car, située, 
comme elle Test, entre l'Espagne , l'Angleterre, l'Al- 
lemagne et ritalie , les quatre autres^raudes nations 
de la chrétienté , il n'est pas de nation dont les des- 
tinées bonnes ou mauvaises se, fassent plus sentir à 

(1) Dernier éclat, même dans cet avenir rapproché de nous, où 
se bornent les prévisions de l'auteur, nous ne le croyons pas. Nous 
croyons , au contraire , que ceux qui le pensent ne se sont pas 
assez rendu compte ni des véritables causes qui produisirent les 
deux révolutions de 1789 et de 1830, ni de tout ce qu'elles renrer- 
ment d'éléments progressifs eLexpansifs, pour bien apprécier le 
rôle immense que la suprématie française est appelée à jouer encore 
sur les destinées de l'Europe et du monde. Son esprit pacifique, en 
rendant son action moins brillante aux yeux de la génération ac- 
tuelle, ne la Irendra que plus incontestable auprès de la postérité. 
Voyez nos notes, pagei 149 et I86. Trad. 



DB L'ITALIE. 311 

tons, soit qu'elle domine, soit qu'elle fléchisse , soit 
qu'elle marche de pair. 

1 6. Et maintenant que nous voici arrivés aux temps 
où nous vivons, nous ferons, pour rhistoire du progrès 
chrétien, une question semblable è celle que nous 
avons posée pour Fhistoire de l'Italie en particulier. 
Que faut-il penser de ces temps? Sont*lls une simple 
continuation du siècle précédent , un siècle de progrès 
semblable ou peu différent? ou bien une époque dif- 
férente, nouvelle, un siècle de transition, une ère 
humanitaire^ comme quelques-uns l'appellent, soit 
en la vantant , soit en la détestant? — Je l'avouerai, 
quant à moi , je n'ai jamais compris ces deux dénomi* 
nations, qui me paraissent dictées par la préoccupation 
habituelle en faveur du présent qu'elle exalte en ou- 
bliant le passé. C'est ici qu'il pourra nous être utile 
d'avoir réuni dans un petit espace, et presque résumé 
dans une idée, les vicissitudes d'un grand nombre 
d'âges : la seule sauvegarde contre les exagérations est 
la comparaison. Or, quiconque voudra en tirer parti, 
verra que tous les siècles dont nous avons parlé ont 
été des époqu^ intermédiaires entre une de moindre 
et une autre de plus grand progrès, qu'ils ont été dès 
lors des époques de transition, ni plus ni moins que le 
temps actuel ; d'où suit que ce nom nesauraitdistinguer 
aucune époque , ou même ne signifie rien , tout siècle 
étant inévitablement une époque de transition entre 
celui qui l'a précédé et celui qui doit le suivre^ Quant 
à l'autre nom d'ère humanitaire, s'il veut dire que la 
nôtre est une époque dans laquelle les intérêts de 
chaque nation deviennent universels et se confondeat 
dans celui du genre humain , cela est vrai , cela est 



#^ 



313 DES ESPEB ANGES 

certain , et nous ne le nierons pas; mais si cette dé- 
nomteation Veut dire que ce soit là un fait ou le 
commencement d'un fait nouveau, un progrès en sens 
divers des précédents, autre chose, en un niot, qu'une 
continuation du progrès chrétien qui date de dix-huit 
siècles , nous nierons franchement cette nouveauté ; 
nous ne saurions imaginer quel peut étre^ comment 
peut venir ce progrès différent, nous ne saurions de- 
viner aucune signification à ce nom de progrès huma- f 
nitaire, différent du progrès chrétien . Il y a plus : nous ^ 
ne saurions, nous qui croyons et espérons tant dans .al 
le progrès présent, nous ne saurions le voir plus gi-and ^ 
que ceux qui Font précédé, sinon, comme tout pro- 
grès ultérieur Test toujours naturellement par rapport 
à ceux antérieurs ;, nous ne voyons point que les pas 
qui se font actuellement soient plus grands que ceux 
faits maintes et maintes fois auparavant. Assurément, 
le progrès de propagation , fait à cette heure en Asie 
par la chrétienté et commencé en Afrique, est grand; 
mais il serait trop long de discuter et difficile de dé- 
terminer s'il est plus grand que le progrès du même 
genre fait sous la suprématie ibérique et dans cette 
même Asie, et, de plus, dans ies deux Amériques. 
Ce serait certainement une grande révolution, un 
grand progrès que celui qui semble s'apprêter pour le 
commercé, en reportant ses voies des deux grands 
caps d'Afrique et d'Amérique vers les passages de 
Suez et de Panama ; mais il serait difficile de déter- 
miner si ce serait un changement et un progrès plus 
• grand que celui qui s'opéra en sens (^posé, en faisant 
abandonner la Méditerranée pour ces deux grandes 
circumnavigations. Assurément, le progrèsdes lettres, 



DE L'iTAXIB. 813 

des sciences et de la publicité est grand de nos joui*s , 
mais il reste très-douteux si celui qui se fit dans le 
demi-siècle de Tinvention et de la propagation de 
l'imprimerie ne fut pas plus grand. Assurément, c'est 
un grand progrès pour notre siècle présent de revenir 
des fausses philosophies ; il sera plus grand s'il les 
détruit, plus grand encore s'il détruit les hérésies, et 
extrêmement grand s'il détruit l'héritier de toutes les 
fausses philosophies, de toutes les hérésies, le rationa- 
lisme ; mais quand il y réussirait, notre siècle, ni aucun 
autre à venir,ne serait jamais à comparer à cette épo- 
que du milieu des temps qui vit tomber d'un coup, non 
quelques erreurs, mais toutes les fausses et insuffisan- 
tes philosophies de l'antiquité; non quelques hérésies, 
mais toutes les fausses religions. — Sachons comparer 
si nous voulons juger, si nous ne voulons passer pour 
des enfants aux yeux de ceux qui seront d'autant plus 
avancés que nous avancerons nous-mêmes davantage. 
1 7. £n comparant donc et en jugeant y il nous pa- 
raîtra que l'époque comprenant le temps présent et 
l'avenir prochain susceptible d'être prévu , ne saurait 
o^rir qu'une continuation du progrès chrétien, être 
qu'une époque ou une portioii d'époque semblable à 
celles que nous avons appelées de la suprématie ibéri- 
que ou française, époque ou portion d'époque qui 
pourra très-probablement être nommée de la supré- 
matie britannique.— £n effet, dût cela déplaire à quel- 
ques Français, à des Espagnols, à des Italiens ou à des 
Allemands détrônés de cette suprématie, dût cela dé- 
plaire à des prétendants nouveaux ou à qui que ce sott, 
il est évident en fait, pour tout homme sincère et médio- 
crement informé : l<*qu'à l'heure qu'il est, à la fin de 

27 



814 DE9 ESPÉBA«CBS 

Tannée 1843 , la nation qui comprend TAngleterre^ 
rÉcosse ei l'Irlande , qae nous appelons impropre- 
ment, mais pour abréger, nation britannique, est la 
première des nations chrétiennes dans Tœuvi'e des con- 
quêtes de la chrétienté; la part qu'y prend la France en 
Afrique étant belle et grande , sans doute, mais non 
pas à comparer jusqu'ici ; et celle qu'y prend la Russie, 
&[ï se détournant deFAsie, n'étant ni belle ni grande; 
a^ que la nation britannique est actuellement la 
première entre toutes dans la propagation de sa race 
propre, d'une de ces races chrétiennes qui (à juger par 
to!^ les exemples antérieurs , et surtout par celui de 
l'Amérique) semblent destinées à succéder à toutes les 
autres, à peupler l'univers ^tier, à être le grand moyen 
de la Providence pour propage le christianisme ; 3^ que 
la nation britannique est aujourd'hui la première dans 
cette propagation du çommei'ce qui sert de moyen aux 
jleux autres, bien plus importantes; 4'' qu'elle est là 
première dans tous ces genres d'activité industrielle, 
dans toutes ces application^ scientifiques^ en un mot, 
dans tous ces progrès matériels qui sont les moyens 
^u moyen commercial, et contribuent par là aux deux 
grandes propagations ; ce qui fait que, malgré tant de 
sots dédains, ces progrès matériels sont et seront l'oc- 
cupation, l'objet de l'activité de beaucoup de nobles 
esprits présents et futurs. — Si l'on ne veut pas don^ 
ner à tout cela le nom de suprématie, je ne sais quelle 
influence l'on peut ou pourra appeler ainsi.<]!enesaurait 
être celle de l'Allemagne, qui ne fut guère qu'une pro- 
pagation et une domination de la racé germanique 
parmi les nations chrétiennes; non celle de lltalie, qui 
fut égale, sinon plus grande, à celle de la Grande-Bre- 



DE L ITALIE. 31,5 

tagne, en culture Intellectuelle, en industrie, en com- 
merce , mais beaucoup moindre et presque nulle en 
conquêtes pour la chrétienté et en propagation de races 
chrétiennes (1); non celle de l'Espagne, qui fut grande 
dans ces propagations , mais non dans les lettres, les 
arts et les sciences ; non celle de la France, qui fut, au 
contraire, comme celte de Tltalie, grande dans la cul- 
ture intellectuelle, mais peu puissante en fait de pro- 
pagations.-^La suprématie britannique est-elle bonne 
ou mauvaise , juste ou injuste, utile ou nuisible? Ce 
sont là des questions différentes de la question du fait^ 
etquisontà peu près Vaines* Nousnelesavonspasposées 
pour les autres suprématies , ou plutôt , nous en avons 
reçu la solution de la Providence et des effets accom- 
plis, en reconnaissant ses voies dans chacun d'eux. 
Ayons encore foi en elle pour les effets de la supré- 
matie britannique présente, et laissons à nos neveux, 
qui seuls pourront le faire, le soin de les décrire. — 
Laissons-leur de même ces deux autres questions, si 
la suprématie britannique sera durable et si elle sera 
la dernière. Nous ne saurions guère rien prévoir de 
sa durée, sinon qu'elle dépendra probablement de 

(1) Cela pourrait être révoqué en doute , quand même la 8apçé« 
malie de l'Ilalie n'aurait commencé qu'avec Grégoire VII, ainsi 
que semble le croire l'auteur ; mais c'est par cela même que cette 
erreur devient évidente. On a dit que tous les progrès chrétiens 
des derniers trois siècles ont été réalisés en dehors de TËglise et 
presque malgré la cour de tlome. Cette opinion , si elle n'a pas 
pour elle la vérité, en a au moins les apparences. Mais que pen- 
dant les siècles de la barl>arie, l'Italie, où prenaient leur essor, où 
puisaient leur force toutes les missions qui christianisèrent les bar- 
bares, n'ait rien fait pour la propagation de la chrétienté et des 
races chrétiennes , cela n'a été dit , n'a été pensé , ne saurait être 
cru par personne. Voyez, au surplus, nos précédentes notes. Trad. 



fe?' 



i 



810 D£8 BSPÉHANCES 

rhabileté à déployer pour vainere, non pas tant les 
difficaités extérieures que celles intérieures, ces trois 
grandes plaies du paupérisme , de la prépondérance 
aristocratique et de la tyrannie anglaise en Irlande ; 
que le grand remède à toutes trois serait sans doute 
le retour au catliolicisme, vers lequel semble tendre 
la nation britannique tout entière ; que cette œuvre 
une fois accomplie ou avancée, quand, aux missions 
infructueuses de protestants , succéderont celles des 
catholiques, alors seulement on pourra espérer de 
rendre l'Asie chrétienne, ce qui serait Tunique progrès 
définitif de notre civilisation , la confirmation et la 
garantie de Fempire britannique dans llnde. Du 
reste, rien d*humain ne dure perpétuellement ici-bas ; 
et les Anglais, plus instruits, plus versés dans l'histoire 
et dans la pratique des affaires que qui que ce soit, 
savent fort bien que leur empire asiatique, d'où dépend 
leur {Suprématie, ne durera pas toujours; l'aveu s'en 
trouve, sinon dans des documents officiels, à coup 
sûr dans beaucoup des innombrables livres d'histoire 
et de descriptions indiennes qui font foi de l'opinion 
publique. Elle professe bien la volonté et le devoir de 
conserver, le plus possible, cet empire et cette supré- 
matie, d*en tirer le plus grand profit actuel en tributs 
et en spéculations commerciales, mais elle prévoit 
aussi le temps où le seul profit qui lui restera sera la 
propagation de la race , du nom et de la civilisation 
britanniques : elle considère un tel profit comme 
grand encore pour la génération à venir, mais de la 
même manière qu'elle regarde comme glorieux et utile 
pour l'Angleterre l'empire anglo-américain, séparé 
qu'il est de la mère patrie. C'est là, sans doute, une 



DB L* ITALIE. 317 

manière élevée, libérale et vraiment chrétienne d'en- 
visager le présent et l'avenir, l'activité, la vertu, 
les devoirs et le destin des nations chrétiennes. Une 
nation chez laquelle une pareille opinion est , sinon 
générale, au moins publique et fréquemment énoncée, 
n'a peut-être pas besoin d'une autre pour assurer sa 
suprématie ; elle peut bien laisser à ses neveux les 
questions qui se rattachent à sa durée, certaine, dans 
le fond de sa conscience, d'en bien user tant qu'elle 
durera. — Nous nous engagerons encore moins dans 
l'autre question, d'une solution plus éloignée, celle 
de savoir si quelque autre nation succédera à l'Angle- 
terre dans la suprématie chrétienne, si l'une de celles 
qui l'eurent déjà la recouvrera, ou si elle passera à 
quelque autre de ^ancien ou du nouveau continent ; 
ou bien si , de ce que nous voyons les suprématies 
moins évidentes , moins absolues , moins durables à 
mesure qu'elles se succèdent, on peut conclure qu'elle 
sont pour cesser et cesseront absolument pour l'ave- 
nir, d'où suivrait que plus tôt ou plus tard il viendrait 
une époque nouvelle, lors de laquelle les nations chré- 
tiennes ne poursuivraient plus que cette parité que 
l'on peut, dès à présent, considérer conmie la plus utile 
à toutes, la plus utile peut-être à chacune, la seule juste, 
la seule légitime*, la seule complètement chrétienne. 
Assurément, quiconque a foi dans le progrès, qui- 
conque, partant de celui qui s'opère actuellement, en 
aperçoit un ultérieur dans le cours des siècles, ne sau- 
rait trouver aucune espérance excessive. Mais nous 
laissons celle-là de côté avec les autres du même genre 
qui appartiennent à ce futur éloigné que nous conti- 
nuerons à appeler împrévoyable , et nous nous con- 

27. 



^18 l>LS ESPBRAKGES 

tenterons de Jeter up dernier regard snr ce progrès 
présent qui comprend les espérances les moins éloi'* 
gnées de notre patrie, en même temps que celles de la 
chrétienté entière. 

18. Que la chrétienté soit de nos jours en progrès 
universel, c'est-à-dire, en progrès de dilatation, en 
progrès d'union, en progrès de civilisation, en pro- 
grès de culture intellectuelle, c'est ce qui nous parait 
incontestable. — Toute l'Europe sans exception, 
toute l'Amérique avec si peu d'exceptions qu'elles ne 
comptent pas et finissent peu à peu , sont aujourd'hui 
chrétiennes; elles contiennent, à elles deux, environ 
deux cents millions de chrétiens, entre le quart et le 
cinquième du genre humain. Il a été remarqué que 
nulle autre religion ne comprend probablement à 
cette heure un aussi grand nombre d'hommes ; le 
brahmisme n'est suivi que par une partie des In- 
diens, dont l'autre a embrassé le bouddhisme, comme 
aussi une portion des Chinois : il ne reste à l'ancien 
théisme que l'autre portion de la population chi- 
noise. Mais nous abandonnons volontiers ce calcul 
très-incertain du nombre , qui signifie peu. Le calcul 
des forces immatérielles (comme la force progressive) 
ne saurait être juste si l'on ne tient compte que du 
nombre. Les forces immatérielles, comme les forces 
matérielles, consistent en- deux éléments que Ton 
pourrait appeler masse et vélocité, ou nombre et im- 
pulsion ; or, cette dernière étant de beaucoup supé- 
rieure dans la chrétienté, ou plutôt n'existant désor- 
mais que dans la chrétienté, il en résulte qu'il n'est 
désormais de force qu'en elle; car quel qu'il soit le 
nombre des non-chrétiens , leur force, n'étant mul- 



DE l'italie. 319 

tipliés par aucune impulsion, il se réduit à zéro. En 
effet, dans cette Asie et dans cette Afrique où les 
chrétiens sont si peu nombreux , qui a la force , qui 
a l'autorité, qui la domination directe ou indirecte, 
sinon la chrétienté? La chrétienté règne directement 
sur toute l'Asie septentrionale , sur toutes les Indes ; 
elle domine désormais indirectement , mais d'une 
manière incontestable, sur tout l'empire ottoman, 
sur tout l'empire persan; il ne reste donc de régions 
plus ou moins Ubres.de son influence que l'Asie cen- 
trale et la Ghine^ qui toutes deux ont survécu jus- 
qu'à présent, mais toutes deux stationnaires, lune 
éparpillée par ses races , l'autre comme corps de na- 
tion. H en est de même en Afrique: qui peut, qui 
opère, qui avance dans cette contrée? C'est une poi- 
gnée de chrétiens. Qui reste impuisisant, qui se livre 
à Toisiveté, qui va rétrogradant? Ce sont les maho- 
métans et les idolâtres, très-nombreux comparative- 
ment. Que servent même ces calculs particuliers ? il 
suffit de diviser d'un coup le genre humain en deux 
parts, chrétiens et non-chrétiens : la chrétienté con- 
tre tout le reste. Telle est la division réelle qui com- 
mença le Jour de la naissance de la chrétienté , qui a * 
duré depuis lors, mais qui de nos jours devient plus 
essentielle que jamais. Cette division acceptée, qui 
osera, qui pourra nier qu'il y ait un progrès continu , 
annuel, presque quotidien d'acquisitions du côté chré- 
tien , que chaque jour le côté non-chrétien ne perde 
quelque territoire, quelque domination? Nous nous 
somntes déjà arrêtés longuement à démontrer les pro- 
babilités qui présentent l'empire ottoman comme de- 
vant tomber et laisser la chrétienté le remplacer 



330 BBS BSPBBANGE8 

dans ces régions. Mais qaand on considère le pi*ogrès 
chrétien dans son impulsion de dixneuf siècles, 
dans son ensemble sur toute notre planète, la ques> 
tion turque se rapetisse au point de ne paraître pres- 
que plus digne d'être étudiée ni même qu'on s*y ar- 
rête. Cet empire est sur la frontière de l'Europe, sur 
celle de la mère patrie de la chrétienté ; il est sur sa 
frontière orientale, dans la direction où la pousse son 
essor actuel; il est sur la route^ il est le premier sur la 
route où elle doit passer pour s'étendre, et il est non- 
seulement un empire stationnaire, mais en décadence, 
non-seulement en décadence, mais déjà entamé, dont 
le partage est déjà commencé. Si donc toutes les 
propriétés de la chrétienté ne changent pas, si toute sa 
force ne vient pas à cesser soudain , si nous ne som- 
mes pas vraiment à une ère, au commencement d'un 
Biècle en tout contraire aux dix-neuf siècles écoulés, 
il ne saurait être douteux pour personne qae cet em- 
pire est destiné à nous laisser la plaee^ de quelque ma- 
nière^ à quelque moment que ce soit , mais probable- 
ment le premier parmi ceux qui auront le même sort. 
S'il était possible que la chrétienté ne passât pas par 
cette route, elle passerait par quelque autre, mais tou* 
jourstriomphante. Or, les conséquences de son triom- 
phe seraient les mêmes, ou du moins pareilles pour die 
et pour ses parties souffirantes : extensions, réparti- 
tions meilleures, affranchissements , nationalisations. 
19. La chrétienté est de plus en progrès d'union. 
Que l'on compare ce qu'elle est présentement avec ce 
qu'elle était il y a trois siècles, au commencement de 
la Réforme; ou bien deux^ lorsque celle-ci se consti- 
tua; ou même un, lorsqu'elle vit naître le philoso- 



DE LlTàLlB. 321 

pbisme^ ou au coromeEcement du siècle actuel, ou il y 
a dix ans, comme l'on voudra, comme il paraîtra le plus 
désavantageux au temp$ actuel. Il n'importe, quelle 
que soit la comparaison, le résultat en demeurera 
favorable. — Il est bien entendu que toutes les fois 
qu'un catholique, quelque chétif qu*il soit, parle de 
réunion , il ne veut parler que du rapprochement des 
autres revenant à nous ; nous n'admettons qu'une Vé- 
rité en théorie, qu'une Église en histoire et en prati- 
que. Mais cette Église, la nôtre, est précisément celle 
que nous voyons maintenant plus que jamais en pro- 
grès de dilatation, au détriment continuel de toutes 
les autres parties de la chrétienté. Faisons encore ici 
hardiment la division des deux camps, mettons-nous 
encore ici d'un côté et tous les autres de l'autre. Ici 
plus que Jamais la comparaison sera pleine de Joie et 
d'espérance; ici nous avons pour nous les deux coef- 
ficients de la force, la masse et l'impulsion. Sur deux 
cents millions de chrétiens, cent environ sont catho- 
liques; tous les autres, divisés en parties innombrables, 
arrivent à peine ensemble à l'autre moitié , chaque 
partie est une petite fraction, et, bfen pis, c'est une 
quantité indéterminée, variable de Jour en Jour. — 
Prenons-les cependant toutes ensemble, prenons la 
Réforme tout entière comme si elle ne faisait qu'un 
corps. Depuis trois cents ans et plus qu'elle a surgi, 
elle n'a guère fait de progrès que durant cinquante, 
mais (nettoQS-en cent, puis elle est restée statioqnaire, 
mettons cent ans'encore ; depuis lors assurément, c'est- 
à-dire depuis cent années encore , elle s'est divisée, 
subdivisée, désorganisée, déconstituée, morcelée tel- 
lement que ce n'est pUis elle, ce n'est plus presque 



323 PES ESPBUAINCES 

uoe hérésie^ ce n'est presque pkis du christianisme ; 
elle en est revenue en effet à ce doute du christia- 
nisme, à ce rationalisme qui sous des formes diverses 
et sous différents noms, mais surtout sous celui d*a- 
rianisme, est très-ancien, mais qui i*esta éteint durant 
un intervalle de mille ans. La Réforme une fois arri- 
vée à une semblable condition, est-il à espérer pour 
elle, à redouter pour nous qu'elle revienne sur fees pas, 
qu'elle se réorganise et se reconstitue pour avancer de 
nouveau ? qu'elle fasse ce qu'elle n'a jamais fait, ce 
que n'ont pas fait les hérésies primitives? Ou n'est-il 
pas plutôt à croire qu'elle aura la même destinée 
qu'elles ont eue^ qu'elfe s'éteindra, se perdra peu à 
peu, insensiblement, d'elle-même? — Cela est d'au- 
tant plus probable qu'en même temps la catholicité 
avance de nouveau évidemment. Je n'entrerai pas en 
discussion sur des détails de théologie ; mais c'est dé- 
sormais de l'histoire que cet affranchissement de sept 
millions d'Irlandais et d'un d'Anglais, que nous avons 
vu commencer il y a peu d'années, et que nous ver- 
rons sans doute s'accomplir entièrement avant qu'il 
s'en écoule beaucoup ; que ce rapprochement de l'é- 
cole théologique puséisle et d'autres encore anglaises 
et allemandes; que le progrès de ces études histori- 
ques allemandes et françaises, qui ne peuvent ne pas 
reconduire à la seule Église qui soit historique, à la 
seule qui ne présente pas de lacunes. Il est impossible 
que l'histoire universelle bien étudiée ne fasse pas eha- 
cun clirétien, car il suffit de comparer toutes les reli- 
gions anciennes ou nouvelles, pour qu'un avantage 
iafini reste au christianisme. Mais 11 est impossible 
que l'histoire moderne ne fasse pas chacun catholique. 



DE l'itALIE. 323 

en donnant un semblable avantage à l'Église catho*» 
lique sur toutes les autres. Ce sont d'ailleurs tous 
progrès catholiques, ces progrès de la philosophie qui 
l'amènent à reconnaître sa propre insuffisance , à 
comprendre, à propager et plus encore à réduire en 
pratique les grandes vérités qu'elle contemple ; à re- 
connaître dès lors la nécessité et par suite la réalité de 
la révélation , et, comme conséquence, celle desa conser- 
vation et de sa continuation dans une Église, la catho- 
licité, le catholicisme. Ici encore les généralités de la 
philosophie conduisent au christianisme, ses particu- 
larités au catholicisrae.~Il reste certainement, et peut- 
être restera-t-il une philosophie rationaliste, anti-chré- 
tienne , anti-catholique ; celle-là est certainement et 
sera peut-être longtemps ou même toi^joUrs le véritable 
adversaire du catholicisme; elle est certainement à com- 
battre^ beaucoup plus que ce matérialisme et ce pan- 
théisme qui, survivants chez bien peu, sont reniés par 
elle-même aujourd'hui. Mais le rationalisme doit 
être combattu par nous comme par gens sûrs de la 
victoire, avec ardeur et sans crainte; le ratiçma- 
lisme n'est de sa nature qu'une philosophie, il ne fut 
et ne peut être jamais une religion , encore moins une 
croyance populaire très- répandue; il ne peut être un 
culte, une for, un amour, une confiance parfaite dans 
le Créateur, ce dont a intimement besoin la nature 
humaine ; il n'est pas même une satisfaction complète 
pour la raison ; il ne peut être l'opinion ni des esprits 
les plus élevés, ni du grand nombre, il n'est et ne sera 
jamais que l'erreur de quelques hommes. Qu'il dure 
chez eux plus ou inoins de temps, il est de toute ma- 
nière la dernière station de tout ce qui s'éloigne delà 



3:t4 DBS ESPEBAKCES 

eatholicité; il comprendra bientôt tout cequin*est 
pas catholique dans la chrétienté. Le camp opposé se 
trouvant donc réduit nécessairement à ce petit nom- 
bre, le nôtre s'en accroîtra d'autant. — Du reste, je ne 
prophétise pas, je ne parle pas d'une réunion procla- 
mée, d\in retour déclaré des dissidents; je laisse dans 
les incertitudes de l'avenir imprévoyable, la forme, 
la quantité, le complément des conversions, mais je 
Yoi3 et j'affirme avec tous que la dissidence ou la Ré- 
forme est en désordre et en voie de retour; que la ca- 
tholicité est en progrès d'union, que dès lors la chré- 
tienté tout entière est en progrès d'union. — ^Un fait seul 
est contraire, une désunion seule est croissante, celle 
de la Russie, ou, pour mieux dire, du gouvernement, 
ou peut-être seulement de l'autocrate russe. Mettra 
qui voudra le pas en arrière qui se fait de ce côté en 
comparaison avec tous les autres progrès. Je ne puis 
que le déplorer, mais je le regarde comme bien peu 
de chose et devant être probablement de bien courte 
durée. 

20. La chrétienté est en progrès de civilisation. Les 
pas faits par elle appartiennent au nombre de ceux 
qui , d'ordinaire, sont reconnus avec le moins d'una- 
nimité par les contemporains; ils ne peuvent se faire, 
en effets sans détruire des privilèges et des injusti- 
ces , sans &ire passer de l'un à l'autre » ou du moins 
sans étendre certains droits civils, sans qu'il en reste 
du mécontentement, et chez ceux qui par intérêt, par 
habitude ou par nature , regardent les changements 
opérés comme trop grands, et chez ceux qui les trou- 
vent trop restreints, chez les conservateurs et les pro- 
gressistes exagérés. La reconnaissance des progrès 



DE L'ITALIE. 325 

civils se fait seulement quand, la premièce ardeur des 
partis et la génération qui s*y est livrée étant pas- 
sées f le bienfait est généralement senti ; cette recon- 
n^ssance est alors le sceau des progrès survenus, et 
elle-même est un grand progi'ès. — Je suis porté à 
croire que nous ne sommes pas aujourd'hui très-loin 
de celui-là ; que le Jugement de la postérité sur les 
changements opérés dans la civilisation chrétienne 
depuis les premières années du siècle , est déjà com- 
mencé ; qu'on ne leur refuse plus déjà le nom de 
progrès, sauf peut-être ceux à qui, à raison de l'ori- 
gine, l'idée répugne moins que le mot. Il en est quel- 
ques-uns qui , pour lui enlever cette souillure ou pour 
la pallier^ ajoutent bien entendus aux progrès recon- 
nus par eux. Il me semble que la correction serait 
meilleure et plus déterminée en sn^i^elantchrétie^is 
les progrès que nous voyons s'étendre plus ou moins 
sur toute la chrétienté, et ne s'étendre que sur la 
chrétienté. Mais si l'on aime mieux les appeler pro- 
grès bien entendus , ou plus timidement encore amé- 
liorations, organisations, ou autrement, j'y consens, 
pourvu qu'on les reconnaisse comme des bienfaits de 
la Providence envers la chrétienté de notre temps , 
comme des arrhes d'une continuation probable dans 
un temps à venir prochain. Ce sont de pauvres hom- 
mes d'État, de pauvres hommes de cabinet, de pau- 
vres chrétiens, ceux-là qui ne professent pas de la 
gratitude pour le déblaiement qui s'est opéré presque 
partout des derniers restes de cette féodalité, reste 
elle-même des anciens droits de la conquête païenne ; 
qui ne fut jamais un système ou une organisation, 
mais l'absence de tout ordre, qui fut la plus mai 

2S 



3<26 ^^^ £SPÉaA.N€ES 

constituée de toutes les aristocraties; aristocratie en- 
nemie du peuple et du souverain , État dans TÉtat , 
bonheur et activité d'un petit nombre au détriment 
de la masse , exception anticivile et antichrétienne , 
rien de plus. Ce sont de pauvres hommes d'État et 
de cabinet, de pauvres chrétiens, ceux-là qui ne pro- 
fessent pas de reconnaissance pour l'extension et l'é- 
galisation des droits civils à toutes les classes de 
citoyens; pour la simplification et la coordination en 
codes des lois de presque tous les États ; pour cette 
abolition de l'esclavage, qui , poursuivie par la chrér 
tienté dès ses premiers temps , ne fut jamais aussi 
avancée que de nos jours ; pour la cessation de tous 
ces usages qui, dans les successions, dans les risques 
de mer , dans la punition des délits , séparaient l'une 
de l'autre les nations chrétiennes ; pour la diminu- 
tion de ces jalousies commerciales qui les séparaient 
encore plus, et constituaient presque un état de guerre 
perpétuelle en temps de paix ; de même que pour 
toute cette extension donnée au commerce , pour tou- 
tes cf s facilités apportées aux communications maté- 
rielles et intellectuelles, qui, plus que jamais, font 
de la chrétienté entière une république, un État des 
États divers , une société non-seulement religieuse , 
mais civile. Ce sont , enfin , de pauvres hommes 
d'État ou de cabinet, ceux-là qui ne reconnaissent pas 
im immense progrès civil dans ce progrès de la cha- 
rité qui, général dans tous les pays chrétiens, se fait 
surtout remarquer aujourd'hui dans les pays catho- 
liques ; nous l'avons déjà signalé et nous le confir- 
mons, en regrettant vivement de ne pouvoir en déduire 
ici les preuves, comme la plus large solution possible 



DE l'italie. 327 

des dernières, des véritables et sublimes questions de 
l'économie politique. — Je n'ai pas énuméré pourtant 
dans ces améliorations celles des institutions politi- 
ques, tellement développées de toutes parts en gouver- 
nements représentatifs et consultatifs , qu'il ne reste 
peut-être désormais dans toute la chrétienté qu'un seul 
État dans lequel le gouvernement soit, en fait, vérita* 
blemept absolu. Les institutions politiques sont le sujet 
sur lequel la diversité des opinions est non- seulement 
la plus grande, mais la plus excusable ; si toutes les 
opinions exagérées sont le fruit de l'inexpérience et de 
l'ignorance, il n'en est aucune de sincère, assez cou- 
pable pour pouvoir être désignée comme antichré- 
tienne; mais à cet égard encore, la diminution de 
l'exagération et le rapprochement des partis opposés 
nous paraît incontestable, et c'est là un grand pro- 
grès. Nous l'avons dit ailleurs : dans tous les siècles, 
même les moins progressifs , sous tous les gouverne- 
ments, même les moins libres, il y a eu et il y aura 
toujours, sous quelque nom que ce soit, deux partis, 
l'un conservateur, l'autre progressif. Nous sommes 
heureux maintenant d'ajouter que, comme l'habileté 
à marcher entre tous deux , à conserver et à progres- 
ser à propos, fait la prospérité des princes et des gou- 
vernements, de même la diminution des hostilités 
entre ces deux partis fait la prospérité des peuples, 
et que c'est là un des plus incontestables progrès du 
temps présent. 

21. Enfin la chrétienté fait des progrès en culture 
intellectuelle. — Il en est pourtant qui le nient. Plu- 
sieurs de ceux-là, à vrai dire, sont bien Inoffensifs; 
enfoncés dans quelque coin de la chrétienté, séques- 



328 BBS ESPBBANGES 

très dans leur cabinet, datis l'horizon de leur journal 
où ne pénètrent pas les fruits de la culture univer- 
selle, ils en Jugent par ce qui les environne et frappe 
seul leurs regards, de sorte que, bien qu'ils en jugent 
de bonne foi , l'ignorance où ils sont rend leur juge- 
ment mauvais. Laissons-les dans leur impuissance 
innocente : leurs doléances ne sauraient faire grand 
mal y sauf peut-être dans quelqu'un de ces coins où 
nous n'avons pas moyen de les relancer. Mais il en 
est d'autres qui , tout en voyant et en admirant les 
progrès de la culture chrétienne, s'étonnent et s'aiïïi- 
geni qu'il n'en surgisse pas un de ces grands génies 
qui resplendirent dans les siècles passés ; que Tins- 
truction, plus répandue aujourà'hui , soit pour ainsi 
dire moins profonde ; ce qui fait qu'ils doutent s'il 
faut ou non la dire en progrès. Mais nous avons déjà 
répondu en partie à ceux-là , quand nous avons dit 
que la diffusion même des lumières, la multiplication 
des écrivains, des artistes, des savants, et les faci- 
lités données aux publications, sont autant de causes 
pour que chaque individu, chaque ouvrage se trouve 
en relief. Nous irons plus loin ici : nous avouerons 
que les progrès précédents de toutes les connais- 
sances sont un obstacle à ceux actuels. Ni les lettres, 
ni les arts^ ni les sciences humaines n'ont une car- 
rière infinie à parcourir; tous, au contraire, ont un 
champ très-limité; et plus chacun d'eux a été cul- 
tivé, moins il en reste à exploiter. Dans les lettres, 
quand une langue a un , deux ou trois grands poètes 
épiques , deux ou trois grands tragiques ou lyriques, 
autant de grands orateurs, il est bien difficile qu'il en 
surgisse d'autres pour s'élever à leur niveau. S'ils 



DB l'itaus. 329 

imitent les premiers , il leur est difficile de ne pas 
tomber dans la contrainte de l'imitation ; s'ils clier- 
chent à s'en écarter ^ dans l'affectation de faire du 
nouveau. C'est pour cela qu'on a recours à un autre 
moyen , celui d'imiter les étrangers , ce qui semble 
sauver, mais ne sauve pas toujours du double écueil , 
et y ajoute la difficulté d'introduire dans son pays 
des pensées et des Images dont il n'a pas l'babitude. 
Il en est de même dans les arts. Il a été beaucoup 
plus facile d'être bon peintre et bon sculpteur après 
Raphaël et Michel Ange, mais beaucoup plus difficile 
peut-être de devenir grand artiste dans les deux gen- 
res. C'est pour cela que les plus ardents à espérer 
dans le progrès universel en excluent généralement 
les lettres et les arts; reconnaissant que, parvenus à 
une telle hauteur qu'ils ne sauraient s'élever da- 
vantage, ils doivent nécessairement retomber pour 
remonter ensuite. Je croirais volontiers qu'il faudrait 
en venir à la même conclusion en ce qui concerne les 
sciences matérielles ou spirituelles, dont on a dit 
qu'elles ouvraient au progrès un champ illimité. Assu- 
rément, dans les sciences matérielles, après les grands 
inventeurs viennent ceux qui appliquent ks inven- 
tions, et qui se trouvent, par rapport aux inventeurs, 
précisément, comme en littérature, les imitateurs par 
rapport aux grands écrivains originaux. Or, après 
deux siècles d'un progrès scientifique tel qu'il n'en 
fut jamais, après ces glorieux inventeurs, Galilée, 
Newton, Leibnitz, Herschel, l^avoisier, Volta et 
Cuvier , vient l'âge des applicateufs : les premiers 
furent grands et de peu inférieurs aux inventeurs; 
mais ceux qui les suivent vont peu à peu diminuant 

28. 



330 DES BSPBBANCES 

de valeur , car le champ n'est pas non plus sans li- 
mites, et il a déjà été exploité par d'autres. Quant à 
ces sciences qui ont pour objet Thomme , esprit et 
matière, ou esprit seul, comme la politique, Téco- 
nomie, l'histoire et la philosophie, elles sont de celles 
où les progrès antérieurs nuisent peut-être le plus à 
ceux ultérieurs. Toutes ces sciences , plus ou moins 
spirituelles y participent à la fois de Tincapacité des 
sciences matérielles et de celle des lettres, attendu 
que procédant, soit par inyention, soit par exposition 
littéraire, il est inévitable, au premier cas, qu'après 
les inventeurs viennent les applicateurs ; au second , 
qu'après les grands écrivains originaux viennent les 
imitateurs. De là résulte, en somme, que dans les 
lettres , dans les arts , dans les sciences matérielles, 
dans les sciences mixtes et dans les spirituelles , il 
semble que nous soyons parvenus à cette époque des 
imitateurs et des applicateurs, qui ne peut que paraî- 
tre inférieure à celle des écrivains spontanés et des 
inventeurs. — Mais tout cela accordé ou même pro- 
fessé, il n'en faut pas conclure, à mon avis, que notre 
époque, ou celle que nous voyons prochaine, soit 
moins un progrès. La culture intellectuelle a deux 
genres de progrès : c'en est un pour elle de s'élever; 
mais c'en est un aussi de s'étendre. Ne nous lassons 
pas de revenir à ce point : les lettres ne sont pas faites 
pour les littérateurs, ni les arts pour les artistes, ni 
les sciences pour les savants , mais les uns et les au- 
tres pour le public en général, pour l'universalité , 
pour le genre humain. Or , le genre humain profite 
peut-être plus de la diffusion des connaissances que 
de leur élévation , ou plutôt il profite de toutes deux 



DB L'iTÂLIE. 3S1 

tour à tour. Il a besoin que les idées s'élèvent, mais 
aussi qu'elles se répandent; et le plus grand homme 
do monde, venu à l'époque de l'extension, ne fera 
que les étendre , parce que les grands hommes sont 
précisément ceux qui font ce qui est faisable, ce qui 
profite le plus à leur époque. Vouloir restreindre la 
grandeur aux inventeurs, vouloir faire de l'instruc- 
tion un privilège ou une aristocratie, a été et est 
encore la prétention de quelques-uns ; mais c'est la 
plus sotte des prétentions, et on s'en est justement 
moqué, en la traitant de pédanterie. Les véritables 
savants n'ont d'autre but que l'avantage général , et 
ils n'aiment la science que pour cela. Il y a, certes, 
un plaisir solitaire à apprendre, à découvrir, à écrire 
même; mais ce plaisir ne dure que par l'espérance de 
communiquer aux autres ce qu'on a appris, ce qu'on 
a découvert , et de le faire devenir utilité. Je ne 
sais, en effets si celui qui renfermerait en lui-même 
le fruit de ses études devrait être traité de fou plutôt 
que de méchant. L'incertitude de cette utilité est ce 
qui tourmente le plus tout homme de bien , studieux 
et de bonne foi ; c'est elle qui lui met la plume à la 
main et Ten fait tomber tour à tour ; car la certitude 
et l'espérance d'avoir répandu quelque vérité est la 
seule récompense digne de lui. Ne ravalons pas nous- 
mêmes le métier, n'en faisons pas une spéculation de 
gloire ou de vanité, qui ne vaut guère mieux que celle 
d'argent, et non-seulement consolons-nous, mais ré« 
Jouissons-nous de ce que nos noms soient obscurcis 
par ceux de beaucoup d'autres, nos é^aux ou nos 
supérieurs; dépouillons-nous de toute envie ^ et nous 
avouerons facilement les progrès d*autrui, et par suite 



332 BBS ISFÉBANCES 

le progrès oniyersel. — Peut-être alors avoaerotisk 
Dons de nouvelles espérance. De même qu'après Té- 
poque de spontanéité et d'invention est venue celle 
d'imitation et d'applications, de même après celle-ci 
en reviendra une pour les premières. Il s'est déjà of- 
feii; plusieurs exemples de pareils retours : nous avons 
fait mention d'un qui fut italien, quand après le 
siècle imitateur, qui dura jusqu'à la moitié du XVIII*, 
parurent Parini, Alûéri, Manzoni. L'Angleterre aussi, 
après l'époque des imitateurs français , produisit By- 
ron et Scott, et un renouvellement semblable des let- 
tres chrétiennes, à quelque moment que ce soit , n'est 
nullement improbable. A peine vient de commencer 
leur affranchissement de la vaine imitation des anciens: 
si, comme presque tout affranchissement à son début, 
celui-ci tomba dans la licence, on revient déjà des exa- 
gérations, et les lettres de la chrélientéy gagneront de 
demeurer chrétiennes. De plus , les communications 
mutuelles des diverses littératures nationales, la diffn- 
fusion de toutes dans des régions nouvelles , ce qui 
les enrichit de nouvelles images et de faits nouveaux, 
semblent devoir produire une communauté et une 
multiplication d'idées qui fera la richesse et4a nou- 
veauté des lettres et des arts à venir. Bien que l'ave- 
nir des sciences matérielles soit plus difficile à prévoir 
et plus incertain, il n'est pas n<m plus improbable en ce 
qui les concerne, que, les applications une fois épuisées, 
les faits et les expériences s'étant multipliés^ il vienne 
à surgir quelque génie nouveau, riche de cette faculté 
synthétique qui résume les ressources de la science , 
pour rassembler ces faits et créer une de ces théories 
dédaignées le plus souvent par les gens médiocres , 



DE L'iTÀLlE. 333 

mais dont les esprits élevés se font un but. Ici comme 
ailleurs, le vulgaire est seul à dire qu'il n'y a rien ou 
peu de chose à faire; au vulgaire seul la difficulté de 
comprendre tout ce qui est fait, enlève la faculté et le 
désir de faire plus. Ici comme ailleurs, les grands es- 
prits se fout un échelon du fait pour atteindre au fai- 
sable, et j'en sais quelques-uns qui aspirent à, cette 
théorie de la matière impondérable, dont la décou- 
verte, s'il est donné au genre humain d'y arriver, dé- 
terminera une nouvelle ère scientifique , égale aux 
plus glorieuses. Quoi qu'il en soit, le progrès de toutes 
ces sciences, que nous avons appelées spirituelles mix- 
tes et spirituelles pures, est certain et déjà commencé. 
Dans toutes, le plus grand des progrès est la modéra- 
tion: c'est de voir ses propres limites, c'est de s'y 
renfermer ; c'est de ne pas tenter l'inaccessible, l'in- 
fini, l'absolu. Or, ce progrès-là se fait incontestable- 
ment. Il n'y a pas longtemps, on cherchait encore le 
meilleur des gouvernements, la forme unique de liber- 
té; maintenant tous les hommes pratiques commen- 
cent à reconnaître une variété trop grande dans les 
conditions nationales, pour qu'il ne soit pas utile 
aussi de varier les formes des gouvernements ; et ce 
que Ton regarde comme la perfection dans les moyens 
de gouverner avec grandeur et chrétiennement, est 
plutôt d'étendre la liberté que de visera eu obtenir 
une quantité plus grande; c'est plutôt de conserver et 
d'avancer de concert, que d'avancer toujours, ou seul 
ou absolument. Il y a peu de temps que les économistes 
prônaient la richesse comme lebut de leur science, ceux- 
ci la voyant dans la terre seule , ceux-là dans le com- 
merce seul , qui dans l'industrie, qui, plus justement, 



334 DBS ESPÉBâNCES 

dans le travail. Mais on en est venu plus raisonnable- 
ment aujourd'hui à prendre pour but des richesses et de 
l'activité y les bonnes mœurs, la vertu. Les historiens 
(Je ne parie pas des simples faiseurs de phrases , qui 
songent à l*art et non à la science), prétendant pour 
leur science à une sorte d'indépendance de toutes les 
antres, et croyant trouver dans les actions humaines 
leurs causes et leur fin , isolaient le genre humain du 
monde supérieur, le plaçaient (presque en reniant 
Copernic et Galilée ) au centre de Tunivers, ou même 
( en reniant le Christ et la Providence ) , ils faisaient 
de rhomme un être indépendant, une non-créature, 
un quasi-dieu; les uns, du reste, en faisaient un dieu 
inabécite , allant au hasard , sans but ni raison ; les 
autres pis encore, un dieu raisonnant toujours dans 
chacune de ses actions. On en revient désormais à 
admettre encore une providence, une chrétienté , une 
direction supérieure à celle terrestre ; l'histoire rede- 
vient sœur des autres sciences spirituelles, de la phi- 
losophie chrétienne. Elle a repris cette modération 
native , qui consiste précisément à reconnaître dans 
le monde un ordre de faits surnaturels , dans l'esprit 
un ordre d'idées inaccessibles à la raison pure, acces- 
sibles à la raison illuminée par les communications 
avec Dieu , par la révélation. Cet immense progrès de 
la philosophie est tout contraire à celui qu'elle annon- 
çait peu auparavant, à ce progrès qui devait consister 
à se mettre en place de la révélation , à éliminer les 
faits, les idées surnaturelles. Ce mécompte dans ses es- 
pérances est précisément ce qui amène et (telle parait 
être la volonté de Dieu ) amènera de plus en plus à 
la restauration de la véritable philosophie. Déjà une 



DB L'ITALIE. 335 

fois, pendant la dernière époque de Tantiquité, la 
philosophie pure de tout élément surnaturel démon- 
tra sa propre insuffisance dans la Grèce et à Rome, 
dans rinde et en Chine ; elle la démontra d'autant 
plus, que les philosophes grecs , romains, indiens, 
chinois, étaient plus grands. Aujourd'hui, cette même 
philosophie pure et rationnelle prouve et démontre de 
nouveau son insuffisance, d'autant plus que les der- 
niers philosophesfrançais, anglais et allemands étaient 
grands aussi. Après deux semblables preuves ( car la 
dernière parait elle-même complète et avouée désor- 
mais par le silence de plusieurs philosophes purs, ainsi 
que par Je retour des autres à la philosophie surna- 
turelle), après deux preuves semblables, il paraît 
impossible que le retour à la véritable philosophie, au- 
jourd'hui commencé, s'hiterrompe et ne s'accélère pas 
au contraire. Si l'on ne veut pas ensuite appeler cela 
progrès et progrès chrétien , il faut inventer des mots 
nouveaux , et renier parmi les anciens ceux qui sont 
le plus unanimement compris dans la langue italienne 
ou dans toute autre. 

22. Les paroles sont des dons de Dieu, et en repous- 
ser une parmi celles qui se trouvent universellement ac- 
ceptées, me parait, sinon un crime, au moins un grand 
danger, à coup sûr; c'est presque participer à la con- 
fusion de Babel, c'est vouloir diminuer la somme des 
idées acquises par la génération à laquelle on appar^ 
tient. Il m*a paru dès lors devoir accepter celle de 
progrès, sans m'occuperde l'abus qu'on en a fait, 
comme de tant d'autres expressions scientifiques, pra- 
tiques et môme religieuses, qu'on n'a pas rejetées pour 
cela. Mais me serais-je donc trompé dans le fait de 



886 DB8 B8PÉBÀNGES 

l'acceptation universelle? A-tr-on fait plus abus que 
bon usage du mot progrès? est-il plus haï que béni , 
plus à rejeter qu'à admettre? n'est-il pas corrigé et 
déterminé suffisamment en disant progrès chrétien? 
Que ceux qui sont si engoués de nomenclatures nou- 
velles et les prennent ou les donnent pour des inven-^ 
tions, en inventent donc une autre pour exprimer ces 
trois faits : que toutes les religions , toutes les civili- 
sations , toutes les cultures intellectuelles non chré- 
tiennes sont tombées ou tombent ; que la religion , la 
civilisation , la culture chrétienne, ont duré, au con- 
traire, et se sont accrues ou en extension ou en inten- 
sité, depuis leur origine jusqu'à nous, pendant dix-neuf 
siècles; et qu*elles sont aujourd'hui à un point de pros- 
périté ou de splendeur^ ou de puissance ou de toute- 
puissance,qni,de quelque nom qu'on l'appelte^est la con- 
dition évidente et présente de la chrétienté. Si ces trois 
faits sont vrais , il est important de les exprimer, mais 
plus de les voir, de les confesser el de les proclamer cha- 
cun par ses œuvres, par sa vie entière. Cela est important 
pour les princes, pour les hommes d'État, pour les écri- 
vains, les savants, les artistes et même les particuliers, 
parce que tout ce qu'ils font ou feront dans le sens de 
cette activité universelle, demeurera, avec son aide , à 
leur propre gloire^ et bien plus à l'avantage du genre 
humain ; tout ce qu'ils font et feront en sens contraire, ' 
disparaîtra, sera nul, ou ne restera que pour être au 
moins pris en pitié , comme un gaspillage d'oeuvres et 
de facultés en dehors des voies de la Providence. — 
Mais cela est plus important encore pour chaque na- 
tion que pour chaque homme en particulier, attendu 
que tout homme peut être vertueux en suivant les 



DB L'ITALIE. 837 

simples principes de vertu compris âaûs toute doctrine 
chrétienne, sans trop se rendre compte de leur but 
élevé, même en ce monde. Mais pour réunir les actir 
vités^ les facultés personnelles avec les \'ertus natio- 
nales, il faut de toute nécessité un but matériellement 
visible, une voie largement ouverte à tous. Or, l'un 
et Tautre ne peuvent être désormais que le but et la 
voie de Tactivité chrétienne. Ce fut là toujours la voie 
principale 9 mais aujourd'hui c'est la seule au monde ; 
elle ne laisse place à nulle autre : hors de celle-là , il 
n'y a point de salut, même ici-bas. Toute nation qui 
ne s'y engage pas, qui n'y prend pas sa tâche; ne 
trouvera pas à l'employer ailleurs; elle tombera dans 
l'ioactivlté, dans le vice, dans le malheur et la honte. 
— Toute nation, au reste, a, de sa nature, de sa situa- 
tion, de nécessité, sa tâche dans la chrétienté. Les 
époques de suprématies embrassant tous, ou presque 
tous les genres d'activité, de suprématies toutes-puis- 
santes et faisant tout, sont passées ou vont passer. Un 
âge commence ou commencera bientôt, où toute nation 
chrétienne pourra et vaudra selon sa tâche propre, ne 
prédominera que dans le cercle qu'elle lui tracera, en 
laissant prédominer chacunedes autres dans lesien.Or, 
cette tâche, cette suprématie partielle de chaque nation 
devient plui^ claire de jour en jour, Lanation britannique 
peut plus que toute autre,' et prédomine sur presque 
toutes les limites de la chrétienté, en extension deterri- 
toire, en diffusion de races, de commerce, de civilisa- 
tion chrétienne. La nation française peut et prédomine, 
pour la diffusion religieuse et civile, sur la limite 
africaine, et pour celle de la culture intellectuelle, 
dans l'intérieur de la chrétienté. La nation germanique 

29 



338 DBS ISPB&AUCES 

peut et prédomine dans la tâche de détruire tousi 
les restes des suprématies universelles ; son industrie 
se rapproche de celle de TAngleterre; sa civilisation 
de celle de TAngleterre et de la France; son commerce 
surpasse le leur en libéralisme ; elle les égale on les 
surpasse même pour la profondeur des études; elle a 
peut-être pour mission de ramener à cette union reli- 
gieuse, détruite par elle il y a trois siècles, et elle 
seule peut avoir celle de faire avancer vers TOrient le 
territoire européen de la chrétienté. La tâche de la 
Russie ne peut être autre que de pousser la chrétienté 
plus loin dans TOrieut ; elle aurait à repeupler de 
chrétiens tant de contrées, jadis florissantes, mainte- 
nant désertes , sous les climats les plus tempérés , et à 
peupler les extrémités septentrionales du globe. Les 
tâches réservées à la Pologne, à la Grèce, à l'Espagne, 
se manifesteront aussi, quand la première sortira de 
cette dépendance absolue qui n'en laisse accomplir 
aucune , la seconde et la troisième , de ces essais , de 
ces noviciats d'indépendance et de liberté , qui ne les 
laissent accomplir que mal. Il en sera pareillement de 
tous les États américains soumis au même noviciat, et 
de tous les États chrétiens qui se formeront. Pour tous, 
tant qu'ils sont, sdt au moment où ils rentrent dans 
la grande société, soit quand ils rentrent dans la 
grande activité , un temps' de noviciat est peut-être 
inévitable. Le grand art donc de ceux qui sont pouf 
entrer ou pour rentrer, serait d'abréger le temps d'é- 
preuves, d'entrer ou de rentrer promptement, avec 
ardeur^ dans l'activité, dans leur tâche. — Il en sera 
de même pour nous, ô mes compatriotes ! notre hahU 
leté 9 notre vertu sera de rentrer, empressés et pleins 



D£ i'iTÂLIE. 339 

de zèle, dansTactivité universelle, et pour cela de voir, 
de reconnaître, d'accepter, de remplir tous les de- 
voirs qui nous y attendent, tous nos devoirs, ni plus 
ni moins. Les temps sont changes : ilne s'agira donc 
plus pour nous de réunir le monde occidental , réuni 
depuis dix-neuf siècles, ni de faire surgir la civilisation 
et la culture chrétiennes^ qui datent de cinq siècles; 
il ne s*agira pas , il ne peut s'agir de recouvrer notre 
première ni notre seconde suprématie, ni d'en établir 
une semblable, absolue, universelle. Mais les destinées 
auxquelles nous pouvons prétendre sont encore belles , 
grandes , et faites pour contenter toute ambition pa- 
triotique. Nous pouvons prédominer dans ces arts libé- 
raux , qui sont un des plus brillants Joyaux de la 
civilisation et de la culture intellectuelle, dans lesquels 
aucune nation , même la Grèce , n*a Jamais été notre 
égale, et dans l'un desquels, après avoir perdu tous 
les autres, nous conservons encore la supériorité. 
Nous pouvons de nouveau peut-être marcher au pre- 
mier rang, mais rivaliser, certainement, avec qui que 
ce soit, dans la littérature, pour laquelle nous possé- 
dons une des plus belles langues qui Jamais aient 
existé. Nous pouvons marcher au premier rang ou 
rivaliser dans ces sciences dans lesquelles Galilée fut 
le premier parmi les modernes , dans lesquelles La- 
grange et Yolta rivalisaient naguère avec les plus 
illustres. Nous pourrions et nous devrions ne céder 
le pas à personne dans toutes ces industries qui nous 
valurent de remporter sur les autres, tant que le 
commerce se faisait par la Méditerranée : nous en 
déchûmes pour n'avoir pas suivi ses voies nouvelles^ 
qui maintenant se reportent tout à i'entour de nos 



840 DES ESPÉBÂÏVCES 

côtes, tout à travers nos eaux. Nous pouvons et nous 
devons encore être au premier rang dans cette grande 
tâche d'entourer immédiatement le siège central de la 
chrétienté, de le défendre, de le maintenir ou de le 
rendre complètement indépendant. Voilà notre princi- 
pale tÂche (révélée, déclarée, rendue incontestable 
dans tous les ouvrages de M. Gioberti) ; cette tâchera, 
qu'elle plaise ou non, qu'elle paraisse petite ou grande, 
qu'elle soit acceptée avec reconnaissance ou en se rési- 
gnant, est pour nous incontestable, naturelle» consti- 
tutionnelle; elle dure et durera autant que la chré- 
ti^té. C'est celle pour l'accompUsseinent de laquelle 
les plus dignes parmi nos pères ont versé le sang de 
générations entières , et nous ne devrions pas lui re- 
fuser le nôtre le cas^chéant. Mais nous aurons prc^a- 
blement à y dépenser moins de sang que de vertu. — 
Quoi qu'il en soit, sang ou vertu, nous devons en dé- 
penser autant qu'il en est en nous, pour nous en 
acquitter et pour obtenir cette indépendance qui en 
est l'indispensable moyen. Dans des temps barba- 
re ou voisins de la barbarie, une indépendance in- 
complète pouvait suffire avec le désir de la compléter; 
mais dans un siècle avancé en progrès, elle n'est utile 
qu'autant qu'elle est des plus complètes , parce que 
les autres nations , qui la possèdent , nms dépassent 
de manière à nous humilier, sinon à nous opprimer^ 
parce qu'il ne peut rester à ceux qu'on humilie, comnae 
à ceux qu'on opprime , la faculté de bien accomplir 
aucun devoir. Les arts ne peuvent s'élever, les lettres 
ne peuv^t exister, les sciences elles-mêmes souffrent^ 
le commerce ne se développe pas, pour ceux quiso&t 
humiliés par la dépendance, durant laquelle il est im- 



DB L*ITAL1B. 84 t 

possible d'ailleurs de remplir la tâche de bien en- 
toarer le siège central de la chrétienté. L'indépen- 
dance est sans douté un devoir pour toutes les nations; 
mais , pour d'autres , c'est un de ces devoirs envers 
soi -même 9 de l'accomplissement duquel personne 
n'a à juger, moins encore à se mêler. Mais, pour nous, 
ce n'est pas seulement un devoir envers nous-mêmes, 
c'est encore un devoir envers toute la chrétienté, c'est- 
à-dire, désormais envers tout le genre humain; ou 
même , c'est un devoir plus qu*humain envers le di- 
vin fondateur de la chrétienté. Ne remplirions*nous 
pas ce grand devoir, soit par ignorance, soit par né- 
gligence, pour ne pas savoir ou pour ne pas vouloir re- 
connaître les conditions universelles de la chrétienté? 
Alors, toutes les espérances que j'ai développées avec 
modération, et, à plus forte raison, celles plus magni- 
fiques qu'un autre a fait briller, toutes celles qui ont 
été ou pourront être mises en avant , se trouveront 
déçues. En continuant à gaspiller, en activités dépen- 
dantes ou morcelées, ou vaines ou coupables, les donà 
prodigués par Dieu à l'Italie, en caressant des songes, 
en changeant de côté sur le lit de douleur où nous 
gisons depuis des siècles, nous ne ferons que changer 
de dépendance , de malheur et de honte ; la dépen- 
dance, le malheur, la honte, nous laisseront enfoncés 
dans Toisiveté, l'oisiveté dans le vice , et le vice nous 
apiH^tera de nouveaux fers. — Et pourtant je ne pro- 
I^étise pas ; hélas I non , je parle malheureusement de 
choses présentes: car, depuis que j'ai commencé à 
écrire ceci , de nouveaux cris, des mouvements nou- 
veaux ont éclaté contre un prince italien, le plus ancien 
et le plus important de toute Tltalie comme de toute 

29. 



941 nm BSPBBÏKCBS 

la chrétienté , en D^Kpogltion à notre tâche principale ; 



DK L ITALIE. 343 

ront plus quand il nous paraîtra naturel qu'elles fus- 
sent perdues dans la barbarie, ou dans la demi-civill- 

que de eonUiuicr à 1i diulmaler, quanil d^rmali pcrBonne ne 



S44 DFS BJPIBANCBS 

BatitH) , OD dans la comipt od ma s naturel aussi 
qu'elles ne se perdeut plus an mil eu de la etv I satiOD 
actuelle. La grande occasion de la chnte et du partage 
de l'empire ottomao , qui nous parait nue occasion 
probable et bonne en I étu|~ 
feçon restreinte, noua parai '\ 
et meilleure en la coosider 
ments nécessaires de la ebré 
sible que cette occasion ne ft . 
impossible qu'il n'en surv e 
blable, équivalente pour 
n'avait pas à avancer ains 




poai ttre,kcet égard, le champ fl^ 
Cette piiité devrait «re, uloa no^llk, 
ment encore dam un Étal où U»^^ 
n'éUiDt pu tom du pays , od <»< ^ 
toléni de> hTïura exceptisonc 

Au surplus 
«mise |-aDO«e dernlète par le llO]|j 
Pkccs, devant l'académie de i 

éveqara allemaoda , dont lea i 

■ooi lescoupa de la révolutloD V es pa 

■ Or, faot-llvolrlci au ma h pu Lg s 
K le considère que les évéquei p es du d 
n pouvall Clrelrès-nUteauso <le é< 

• Il était appliqué & cet obje , dépou es d a pa U d ears 
a rlcheatea et de leur puissance , seront plus dodles à la voli du 

• pontire suprême, et qu'on n'en verra aucun marcher sur les traces 
« des lupeAea et ambitieux patriarches de Canilantlnople, Dlpré- 
•I tendre ji une Indépendance presque scbUmatique. Halutenillt 
« aussi les populations catholiques de tous ces diocèses pourront 
ce contempler, dans les vtslleg pastorales, te visage de leur propre 
■ évtque, et lea brebis entendront au moins quelquefois la volide 
•I leur pasieur. n 

Pourquoi ne s'attend ralt-on pas & des tétultats semblables de la 
part des évéques de l'EtHt romain T Trad. 



DE L*1TÂUS. 345 

gérait encore de quelque autre manière peu différente 
en résultat pour nos espérances. Les assistances exté- 
rieures, jadis si traîtresses, ne peuvent qu'être moins 
à craindre , au milieu de la clirétienté , en Tétat de 
progrès où elle se trouve ; les unions intérieures, entre 
prince et prince, prince et peuple, grands et petits, 
toutes les unions italiennes, jadis si rares et si courtes, 
ne peuvent 9 selon tout espoir, qu'être plus fréquentes 
et plus durables, au milieu de lltalie en progrès. Et 
la vertu , ce suprême , ce seul moyen de parvenir à 
Tindépendance, ainsi que nous l'avons dit, la vertu 
nous sera facilitée par les exemples et les exhortations 
d'autrui, quand nous saurons les accepter, au lieu de 
chercher des exemples et des consolations à nos vices, 
en les comparant aux vices des autres. — Nous avons 
déjà résumé notre discours sur les espérances spéciales 
de notre patrie, en proclamant un seul but, Tindépen- 
dance^ un seul moyen, la vertu* Maintenant que nous 
venons d'étendre nos observations à la chrétienté en- 
tière , et que nos espérances se sont accrues de Tac- 
eroissement de ses progrès , ajoutons hardiment que 
Tindépendance 9 une fois venue, sera pour nous un 
moyen d'acquérir de nouvelles vertus. Ce cercle ver- 
tueux est infaillible non moins que le cercle vicieux 
opposé. Plaise au Dieu de miséricorde donner à l'Italie 
la force de sortir de ce dernier pour rentrer enfin dans 
l'autre , la force de chercher la vertu conufie moyen 
d'indépendance, l'indépendance comme moyen de 
vertu. 

80 novembre 1843. 



APPENDICE. 



SI UNE UNION DOUANIÈRE EST A ESPEfiER EN ITALIE , 

ET DE QUELLE MANIÈRE. 

1. L'idée d'une union douanière italienne s'est pré- 
sentée plusieurs fois à l'esprit, non-seulement des hommes 
d'État, mais de tout ce que Tltalie compte de négociants 
et de voyageurs, sentant chaque jour le préjudice maté- 
riel causé par notre morcellement. Plusieurs de ces dei^ 
niers, probablement, accusent les premiers de négli- 
gence ou d'incapacité, parce qu'ils ne font pas ce que 
l'on voit si heureusement fait par d'autres. Mais, s'il est 
vrai que l'accession d'un simple État germanique à 
l'union déjà formée et florissante dans ce pays, soit par- 
fois une question difficile à résoudre , celle de la for- 
mation d'une nouvelle union quelconque est beaucoup 
plus difficile, et celle d'une union italienne l'est surtout 
extrêmement par ses complications. Beaucoup d'écri- 
vains s'en sont occupés (1). Mais comme les étrangers 
ne peuvent prévoir toutes ces complications, et que les 

(1) Voyez Letture popolari, Turin, 12 décembre 1840.— LaNour- 
rais et Bères , L'association des douanes allemandesy son passé 
son avenir, Paris, 1841. — PeUtti, Considerazioni sulla lega doga- 
nale germanica , dani le Giornale agrario toscano , d° 01 , A. 2° , 
Uoione italiana. — PeUtti, Belle associazioni doganalifra vari 
statif daDS les actes de Facadémie des Georgofili de Florence, 
déc. I84I. — Allgemeine Zeitungy 23 avril et 2 Juin 1842. — Annali 
universali di statisitica , mars , sept. , cet. et noT 1843. 



S4S APPINDIOS. 

nationaux ne peuvent les diseuter, on n'a pas encore 
examiné sufGsaroment, parmi toutes les combinaisons 
imaginables de cette union , lesquelles seraient bonnes 
à désirer, possibles à pratiquer, et par quels moyens. 
11 faut distinguer pour s'entendre. C'est ce que j'ai essayé 
de faire brièvement , selon que ce livre pouvait le com- 
porter , en supposant , dès lors , chez mes lecteurs , non- 
seulement la connaissance des sciences économiques 
en général, mais celle en particulier du fait et des ré- 
sultats de Tunion douanière allemande. Laissons les 
gros livres à ceux qui veulent écarter le siècle de ses 
voies ; celui qui les accepte , telles qu'elles sont , peut 
être bref, en se réduisant à chercher comment y entrer, 
et commentles suivre le plus avantageusement dans dia- 
que circonstance opportune. 

3. Au premier aspect, la question présente deux cas. 
L'union italienne pourrait se faire ou entre les princes 
italiens seulement, ou en y comprenant l'Autriche. 
Celle-ci peut y être comprise pour ses seules provinces 
italiennes , ou pour tout l'empire ; et comme on a élevé 
déjà la question sur son accession à la ligue douan^re 
allemande , il en résulte l'autre possibilité de l'empire 
autrichien accédant avec l'Allemagne entière à l'union 
italienne. Voilà donc en tout quatre cas, quatre modes 
imaginables ; c'est-à-dire, en procédant du plus étendu 
aux plus restreints: 

P L'union allemande-italienne. 

IP L'union austro-italienne. 

IIP L'union exclusivement et entièrement italienne. 

iy° L'union des États italiens. 

a. La première, l'union allemande-italienne, serait, 
à vrai dire» une idée magniflque, une magnifique com» 
binaison. Toute l'Europe moyenne réunie ensemble. Un 
modérateur entre TOccident et TOrient faisant contre- 
poids. L'Angleterre, la France et TEspagne tendent à 



APPBNBICE. 349 

s^Qnir, avec ou sans une grande association occidentale; 
la chose n'est pas prochaine, sans doute , mais elle n'est 
peut-être pas impossible un jour ou Fautre. Cependant, 
sans tenir compte de cette éventualité, sans même sortir 
du présent, il n'est pas douteux que les grands et vrais 
intérêts commerciaux de TEurope moyenne , de la Bal- 
tique à la Méditerranée, ont beaucoup de similitude, 
qu'ils seraient dès lors bien secondés par cette union 
économique de toutes les populations comprises entre 
les deux mers* Les unions économiques sont quelque- 
fois plus profitables que les communications matérielles 
elles-mêmes; elles les produisent ou y suppléent. Pour 
ceux qui sont entrés dans les idées de notre livre, cette 
réunion de toute l'Itah'e avec toute l'Allemagne paraîtra 
encore plus importante; la question ou plutôt les ques- 
tions orientales se résoudraient beaucoup plus facilement, 
si ces deux nations pouvaient s'entendre comme deux 
hommes entre eux. On a usé et abusé de cette expression 
des nations se levant comme un seul homme ; ne pour- 
rait-on mettre à la mode celle-ci, s*entendre comme 
deux hommes ? Il n'y aurait là aucun abus à craindre, 
aucun ne serait possible. Quant à l'Italie en particulier, 
î) n'est pas besoin de dire que l'union allemande-ita- 
lienne serait désirable pour elle. La prépondérance de 
r Autriche y serait contre-balancée par celle de la Prusse ; 
l'intérêt italien de pousser l'Autriche vers l'Orient serait 
renforcé par l'intérêt germanique à pousser l'Autriche et 
la Prusse dans la même direction ; l'impulsion italienne, 
par l'impulsion germanique ; notre activité nonchalante, 
par une très-vive ; les espérances très-éloignées de l'Italie, 
par toutes celles de l'Allemagne les plus rapprochées. — 
Tout cela est vrai, est certain; mais il ne Test pas 
moins que, surtout à Fheure qu'il est, les nations, en gé- 
néral , ne s'entendent pas comme deux hommes peuvent 
le faire; qu'ici, en particulier, il faudrait supposer une 

30 



dôO ÂPPBNDICB. 

largeur de vues et une prévoyance très-grande, une 
absence totale de préjugés sur de petits intérêts passa- 
gers, mais présents, chez tous les princes, tous les hommes 
d'État, allemands et italiens, c'est-à-dire, chez une tren- 
taine de princes, une centaine de ministres, de conseil- 
lers et de députés. Je ne parle pas de l'avenir impré- 
voyaUe, et, ne voulant m'occuper que de ce qui peut se 
prévoir, je crois qu'on peut déclarer hardiment un teè. 
accord hors de toute probabilité. En outre, il serttt 
peut-être fort douteux que la Prusse désirât jamais 
sincèrement l'accession à l'union allemande dont elle a la 
présidence , d'une autre grande puissance qui la lui enlè- 
verait. Ne nous trompons pas diplomatiquement , nous 
qui ne sommes pas des diplomates. La présidence ou 
la prééminence, ou la prépondérance douanière, est pour 
la Prusse un instrument puissant de prépondérance po- 
litique , et elle y renoncera difficilement. Néanmoins , 
cette puissance est si sincèrement pro^ssive, si intel- 
ligente au sujet de ses véritables intérêts présents, si 
prévoyante à l'égard de ses intérêts généraux à venir, 
qu'il n'est pas impossible qu'elle renonce à sa position 
avantageuse en Allemagne, pour en prendre une peut- 
être plus avantageuse en Europe. Mais il n'en est pas 
de même de l'Autriche, qui, à coup sûr, renoncerait 
difficilement à sa prépondérance poUtiqueen Italie, en 
y admettant le contre-poids de la Prusse. Ce qui est 
avantageux et désirable pour nous, serait, à mon avis , 
désirable aussi pour l'Autriche, si elle entendait bien, 
complètement, grandement, ses intérêts ; mais elle ne les 
entend pas ainsi , c'est un fait actuel et probable pour 
longtemps. D'où résulte, en somme, qu'il y a de telles 
difficultés à cette union douanière allemande-italienne , 
que la conclusion pa(ïa!tra évidente à tous : elle est très* 
désirable, mais aussi extrêmement improbable. 
4. II* cas. L'union austro4talienne ou des États ita- 



APPENDICE. 351 

liens et de tout l'empire autrichien. Si nous considé- 
roQS que parmi les publications citées en tête de cet ap- 
pendice, celles faites dans des pays étrangers et par des 
personnes dépendant plus ou moins de l'Autriche , sont 
dans le sens de cette union de toute l'Italie avec tout 
l'empire autrichien , chacun y verra la confirmation de 
ce fait, que l'Autriche désire cette union. Or, nous ne 
«ommes pas de ceux qui veulent en conclure de suite , 
que si elle est désirée par l'Autriche, elle n'est pas dési- 
rable pour nous. Pïous en revenons toujours à ceci , que 
les véritables intérêts futurs de l'Autriche et de l'Italie 
sont identiques. Mais il nous faut dire de nouveau et tou- 
jours , que malheureusement à l'heure qu'il est, et pro- 
bablement pour longtemps , l'Autriche ne l'entend pas 
ainsi. C'est die , plus que nous , qui les sépare , qui les 
net en opposition; mais, en somme, tant qu'il en est 
ainsi, nous ne pouvons agir dans ses intérêts entendus 
tout à l'opposé des nôtres. — Supposons que l'union 
austro-italienne soit faite, qu'en arriverait-il à l'heure 
qu'il est, économiquement, politiquement? Économique- 
ment, nous nous réunirions au vieux système autrichien, 
prohibitif et protecteur; nous nous séparerions du sysr 
tème plus large, moins protecteur, plus libéral, qu'appelle 
et appellera l'union allemande principalement, l'Angle- 
terre peu à peu , la France probablement. Si l'Autriche 
voulait l'accepter , elle entrerait dans l'union allemande, 
eUe provoquerait l'union allemande -italienne , et non 
l'union austro-italienne. Or, tant qu'elle pousse à celle- 
ci seule , il est probable qu'elle ne veut pas entrer dans 
un système large , le seul qui convienne à l'Italie. Nous 
reviendrons sous peu , sur la nécessité de ce système ; 
mais, dès à présent, il est facile de comprendre som- 
mairement que l'Italie entre à cette heure dans une nou- 
velle ère commerciale; que le commerce de l'Orient, une 
fois ramené dans la Méditerranée, elle peut et doit re- 



853 APP£iM>iGE. 

prendre une graade part à ce commerce, si elle n'y ap- 
porte elle-même des obstacles ; qu'elle n'a pas même 
besoin pour cela , ni d'une grande habileté , ni d'une 
grande activité ; que pour elle , plus que pour personne, 
l'économie politique se réduira à laisser faire et à laisser 
passer. Que si elle s'adjoignait, au contraire, à un sys- 
tème prohibitif, ou seulement protecteur, ou préférentiel^ 
contre la France et l'Angleterre, les deux puissances 
qui passent et repassent le plus dans ses eaux , l'Italie 
détruirait elle-même ses meilleures espérances commer- 
ciales. Elle tomberait non-seulement dans la faute de 
négliger les occasions, mais dans celle de se roidir contre 
elles; elle ne serait pas seulement insoucia^ite, mais enne- 
mie de ses intérêts au profit de ceux des autres. Naples 
et toute la partie méridionale de la Péninsule, comme 
aussi les deux îles de la Sardaigneet de la Sicile, y per^ 
draient évidemment, étant les premières, et principale- 
ment, destinées parleur situation à recueillir les avantages 
de ce nouveau passage du commerce oriental. Mais la 
partie septentrionale de la Péninsule, ou au moins la 
partie nord-ouest, le Piémont y perdrait peut-être plus 
encore par d'autres raisons. Jusqu'ici le Piémont a été 
séparé de la France par un mur commercial de fer, pour 
ainsi dire ; c'était l'effet d'un pr^ugé politique et écono^ 
raique tout ensemble. Mais il n'y a peut-être pas de pays 
au monde où les préjugés, en tombant lentement, tom* 
bent à la fin avec plus de certitude, et celui du mur com* 
merdal a commencé à tomber. Un premier traitéaété fait 
récemment entre le Piémont et la France, et quelques in- 
dices donnent à croire qu'il pourra s'étendre un jour ou 
l'autre. Sans entreprendre ici de discuter le mérite ni 
des traités de commerce en général , ni de celui-ci eu 
particulier, il est, sans doute, le commencement et le 
gage de communications plus larges, c'est-à-dire, de 
l'avis de tous les meilleurs économistes, d'améliorations 



APPENDICE. 353 

<$ommereiales. L'Italie occidentale devrait donc renoncer 
à toutes ces améliorations, en rentrant dans le vieux 
système pour se faire économiquement autrichienne. 
Les provinces orientales ou lombardo-vénitiennes elles- 
mêmes n'y auraient nul avantage. P^ous nous référons 
ici à ce que nous croyons avoir démontré ailleurs : tous 
les vrais et bons intérêts futurs de J' Autriche sont sur 
Je Danube et non sur le Pô; dès lors, mieux les intérêts 
autrichiens seront compris en Autriche , plus cet em^^ 
pire, ces peuples, ces hommes d^État, cette cour, cette 
chancellerie seront en progrès, et plus le Pô sera sacrifié 
au Danube. Ici, la faute commise une fois n'aurait pas 
même le remède qui reste pour toutes les autres; le 
dommage s'accroîtrait au lieu de diminuer en raison du 
progrès à venir. — Qu'en résulterait-il politiquement ? 
Les lecteurs instruits des causes , des vicissitudes et des 
effets de cette union douanière allemande, qui, jusqu'à 
présent, est le seul exemple de pareilles institutions, 
savent le grancl accroissement de prépondérance politi- 
que qu'il a valu à la Prusse, qui est la puissance princi- 
pale dans cette union. Voudrions-nous procurer, nous, 
à l'Autriche, une position semb^ble, une prépondé- 
rance semblable? Je crois qu'aucun prince, aucun 
homme d'État, aucun homme pensant et sentant, n'a 
pareil désir en Italie. Si quelque Italien s'est trouvé 
pour mettre en avant l'union austro-Italienne, c'est qu'il 
se sera fait à lui-même , avec trop de simplicité vraiment, 
une illusion momentanée, en croyant que ce qui arrive 
si évidemment ailleurs n'arriverait pas en Italie. Mais 
nous espérons que le plus grand nombre, ou même tous » 
s*en tiendront à cette manière de raisonner, la plus natu- 
relle , qui conclut des causes semblables aux effets sem- 
l)lables, du passé à l'avenir, des faits aux probabilités, 
et qui, mettant «i évidence la probabilité d'accroître la 
dépendance des États italiens, quand même il y aurait ^ 

30. 



354 APPBHDIGl. 

des avantages commerciaux aa lieu de préjudices à at* 
tendre de l'union austro-italienne » suffirait seule pour 
la faire rejeter. Les devoirs des États ne sont pas 
différents de ceux des individus : si pour tout homme 
c'est un devoir (et une chose utile en définitive) de 
repousser tout avantage de fortune, acquis par une 
bassesse 9 il en est de même pour les États, pour les 
nations. — Pour conclure donc, en espérant l'assenti- 
ment unanime des Italiens , nous dirons que Tunion 
austro-italienne , en ce qui touche les difficultés exté- 
rieures , est on ne peut plus faisable, mais qu'elle n'est 
pas désirable et doit être absolument repoussée par tous 
les princes italiens. 

5. Iir cas. iJunion exclusivement itcdierme^ ou des 
États italiens et des provinces austro-italiennes. — 
Celle-là peut être désirable ou non pour nous , selon 
qu'elle s'éloignerait ou se rapprocherait de la précédente. 
Il est clair que si l'union des provinces austro-italiennes 
avec les États italiens était seulement un nom, une 
fiction , rien qu'une ligne de douanes de plus entre ces 
provinces et celles allemandes-autrichiennes; si cette 
union impliquait de notre part, comme dans le cas pré- 
cédent , une acceptation du système économique au&i- 
chien, aussi restrictif que suranné, une telle union ne 
serait désirable pour nous, ni économiquement^ ni poli- 
tiquement. Elle ne le serait pas économiquement en ce 
qu'elle nous entraînerait aux mêmes fautes , aux mêmes 
renonciations d'espérances que nous venons de signaler; 
politiquement non plus , parce que ces fautes nous en- 
traîneraient de plus à une séparation politique avec les 
autres nations européennes , et à une plus grande union 
(qui serait une plus grande dépendance) avec la puis- 
sance qui déjà n'est que trop maîtresse chez nous. -—Si, 
au contraire , les négociations qui s'entameraient pour 
l'union italienne et le traité qui en résulterait étaient de 



APPENDICB. 355 

nature à faire entrer les provinces austro-italiennes ^ans 
eette large économie politique italienne, d'où dépendent 
toutes nos espérances commerciales, si les provinces aus^ 
tro-italiennes devaient se disposer ainsi à une future union 
politique avec les États italiens , il n'y a pas de doute 
qu'une pareille union serait non-seulement désirable , 
mais même la plus désirable de toutes pour lltalie entiè* 
re ; ce seraient des arrhes que l'Autriche nous donnerait 
de Fabandon de sa mauvaise politique occidentale pour 
adopter une politique orientale nouvelle, la seule bonne; 
ce qui nous ferait soudain, de ses adversaires, ses amis et 
alliés naturels. — Mais ne nous abusons pas, il n'existe 
aucun fait, aucun commencement de fait,^ aucun indiee 
d'un pareil changement; et plus l'union exclusivement 
italienne tendrait à être bonne pour nous , plus il est 
improbable qu'elle soit acceptée par l'Autriche actuelle; 
plus une union italienne quelconque serait proposée ou 
acceptée par l'Autriche, plus elle serait probablement 
dommageable à l'Italie. — En ce qui concerne donc 
Tunioib douanière, comprenant les États italiens^ et les 
provinces austro-italiennes , il nous semble , sans nous 
y arrêter autrement, pouvoir conclure que, bien faite, 
elle serait, sans doute, la plus désirable, mais qu'elle est 
la plus improbable; et que, mal faite, elle ne serait pas 
désirable ; ou plus brièvement , qu'il y a probabilité en 
raison inverse de la bonté. 

6. Arrivons donc à la IV' et dernière des unions indir 
quées, à l'union des États italiens^entre eux setUement.— 
ISous dirons de suite que, très-difficile en apparence, elle 
n'est pas telle en réalité , à moins que l'on ne tienne pour 
une illusion, une impossibilité, une supposition absurde, 
que les princes italiens ont le courage vulgaire de ne pas 
voir du danger où il n'y en a pas. Je dirais même qu'il y 
aurait injustice à ne pas espérer ce courage de deux ou 
trois de ces princes, qui pourraient , en se réunissant, for- 



850 APPBNOICB. 

merle noyau auquel se rattacheraient les autres ^ comme 
il est arrivé eo Allemagne. C'est ici le4ieu de répéter 
qu'en temps de paix, et pour des œuvres pacifiques, les 
petits princes sont puissants ( grâce aux conditions de 
la civilisation chrétienne actuelle) autant que les plus 
grands. Qu'il me soit permis de citer un exemple qui 
me paraît se rapporter au cas présent. Dans les années 
qui suivirent la restauration de Ferdinand VII d'Espa- 
gne, quand la nation espagnole , enorgueillie de sa ré- 
cente défense , croyant avoir délivré l'Europe au lieu 
d'être délivrée par personne , traitait les autres nations 
avec une superbe restée célèbre dans la diplomatie , un 
jeune diplomate se trouva chaîné dans ce pays des affai- 
res d'une puissance italienne. Gomme il rencontrait de 
fréquentes difficultés et ne pouvait obtenir justice dans 
des affaires commerciales qui se reproduisaient chaque 
jour, il s'en plaignait , dans son zèle de novice, à un au* 
tre diplomate très-expérimenté qui représentait digne- 
ment dans cette cour une des principales puissances 
europé^nes. « Que voulez-vous, lui répondit celui-ci, 
«faites comme moi, prenez patience. —Eh! quoi,re- 
« prit le novice, vous arriverait-il aussi de ces tracas^ 
« séries?— Et l'autre : Certainement, chaque jour^ à 
« moi, à nous tous, autant qu'à vous. — M^s com- 
« ment le souffrez-vous , représentants de grandes puis- 
« sauces , qui d'un signe pourriez anéantir cet orgueil 
« espagnol? — Nous, reprit l'homme de sens et d'ex- 
« périence, nous ne le pouvons pas plus que vous. Nous 
« avons plus de vaisseaux, plus de forces, plus de sol- 
« dats, et peut-être plus de courage que ces gens là, c'est 
« vrai; mais tant qu'on n'en vient pas à faire usage de 
« tout cela , tant qu'il n'y a pas guerre , et^ dans toutes 
« les affaires dont on ne veut ni ne peut faire un cas de 
« guerre, une petite puissance en vaut une grande, l'Es-r 
« pagne, telle qu'elle est réduite , autant que nous, bien 



APPENDICE. 357 

a plas florissants qu'elle, et vous , autant que nous à son 
« ^ard. Ces Espagnols ne sont pas des sots , ils savent 
« cela , ils savent pouvoir autant que nous , en tout ce qui 
« n*est pas un cas de guerre; ils usent et abusent de 
« cette situation de paix toujours ^vorable aux petits.» — 
Le diplomate novice fit d'autant mieux son profit de 
la leçon , qu'elle était bonne à rapporter au logis , et il 
en conclut dès lors qu'en temps de paix les petits princes 
italiens peuvent beaucoup plus qu'on ne le croit d'or- 
dinaire, et d'autant plus que l'Autriche n'a pas à gagner 
à la guerre, non-seulement pour les choses de peu d'im*- 
portance, mais même pour celles qui sont graves. — 
En effet, supposons le cas ( semblable à un autre indiqué 
dans le texte de ce livre ) où un beau jour deux ou trois 
princes italiens reconnaîtraient d^accord l'opportunité 
d'une union douanière; où , tenant justement compte des 
immenses intérêts méridionaux et de ceux du !Nord, 
grands aussi quoique moindres , ils feraient céder ceux- 
ci à ceux-là^ au contraire de ce que nous avons vu 
devoir être fait dans Tentreprise éventuelle de Tindé- 
pendanoe. Supposons qu'en tombant d'accord, deux ou 
trois d'entre eux, sur les conditions principales, et les 
autres y accédant plus ou moins, une union douanière 
vînt un feeau jour à être conclue et signée ; je le demande 
aux plus prudents, ou même aux plus timides , qu'en 
arriverait-il , soit durant les négociations , soit après la 
conclusion du traité? Très-probablement, j'en conviens, 
l'Autriche s'y opposerait. Mais, encore une fois, que si- 
gnifierait, que serait cette opposition de sa part.' Qu'elle 
donnerait des notes , ou qu'elle ferait même des protes- 
tations , ou encore ( bien que cela ne soit pas probable ) 
qu'elle interromprait les relations diplomatiques , et plus 
probablement qu'elle fermerait plus que jamais ses fron^ 
tières, aggraverait ses droits, séparerait du reste de 
l'Italie ses provinces italiennes. Mais tout cela , même 



358 APPENDICE. 

cette séparation, ne serait un grand dommage ni écono- 
nuque ni politique ; en tout cas , il serait largement com- 
pensé par les avantages économiques et politiques de 
Tunion. Quant à la guerre , elle lui serait impossible ; ou 
si jamais elle s'y résignait, elle lui serait immanquable- 
ment funeste. Si les princes italiens poursuivaient tran- 
quillement leur affaire , ni TAutriche, ni personne ne 
pourrait ni les empêcher d*accomplir leur projet , ni les 
forcer à défaire ce qu'ils auraient fait. Le secret n'y serait 
pas même nécessaire. Il faudrait voir une fois à la face 
de l'Europe si , d'après les traités, les princes italiens sont 
indépendants ou non; il faudrait revendiquer à la face 
de l'Europe , avec l'appui de la moitié de ses États , ce 
qui leur serait imprudemment refusé de cette indépen- 
dance garantie. Les tracasseries, les ennuis, les mau- 
vaises raisons , les menaces, ne sont pas des dangers, il 
n'y a là que des paroles, et rien de plus. H y en aurait en 
abondance à coup sûr ; mais rien autre chose. En somme, 
il faudrait donc, pour former l'union dont nous parlons, 
moins de courage que d'activité , il faudrait moins s'af- 
franchir de la frayeur que de l'indolence. — Cela en vau- 
drait bien la peine par les grands avantages qui en ré- 
sulteraient. Politiquement , une union douanière ne vaut 
certes pas une union politique, et moins encoreune con- 
fédération stable. Mais elle vaudrait bien mieux que tous 
ensemble, ces moyens tant vantés pour réunir et natio- 
naliser l'Italie , tels que les traités typographiques, et les 
congrès scientifiques, et les comices agricoles, et le reste. 
L'expérience de l'Allemagne est évidente , et cette expé- 
rience est positivement ce qui déterminerait l'opposition 
de l'Autriche et ferait le mérite des princes Italiens à ne 
pas se laisser effrayer par elle. Cette même expérience 
rend aussi évidente l'utilité économique. L'Italie se trouve 
dans des conditions semblables à celles de l'Allemagne, 
morcelée aussi en plusieurs États, intermédiaire entre 



APPENDICE. 359 

rOrient et l*Occident, avec des intérêts provinciaux pas 
assez semblables pour se nuire par la concurrence , pas 
assez divers pour ne pouvoir s'accorder. Il n'est donc 
pas douteux qu'une union pareille, faite d'après des prin- 
cipes également larges, produirait infailliblement des ef- 
fets pareils, des avantages pareils. Il y a même plus : 
la position de l'Italie au milieu de la Méditerranée , c'est- 
à-dire sur la route probable de tout le commerce à ve- 
nir, est beaucoup plus heureuse que celle de rAllema- 
gne ; ce qui permettrait de prévoir des résultats plus 
grands. Concluons de là que les princes trouvant une 
fois en eux le courage nécessaire pour ne pas voir le 
danger où il n'est pas , l'union des États purement ita- 
liens serait possible et avantageuse tout ensemble. 

7. Récapitulons donc la comparaison des quatre unions 
douanières. 

L'union allemande-italienne serait peut-être la plus 
désirable , mais elle est la plus difficile de toutes à ef- 
fectuer. 

L'union austro-italienne serait la plus facile, mais elle 
n'est pas désirable , elle n'est acceptable absolument par 
aucun Ëtat italien. 

L'union italienne exclusive ne serait pas facile si elle 
était désirable, elle ne serait pas désirable si elle était 
facile; d'où suit, au résultat, qu'elle n'est ni désirable ni 
facile dans les conditions présentes. 

La seule union italienne, impossible en apparence 
pour les peureux ou pour les oisiâ , est possible en fait 
et désirable. 

Je laisse chacun tirer la conclusion ; elle sera bonne en 
raison inverse de la peur ou de l'indolence qui l'inspirera. 

8. Il y a pourtant quelque chose à faire. Si nous lais- 
sons la question politique pour nous en tenir au point de 
vue économique, chacun reconnaîtra la nécessité évi- 
dente d'une union douanière italienne, et de sa constitu- 



SfiO APPENDICE. 

tion sur de larges principes commerciaux, ainsi que la né- 
cessité de la faire promptement.— £t d'abord c*est un prin- 
cipe, un dogme économique g^éraiement accepté, que 
lorsque plusieurs nations voisines entrent dans un grand 
progrès commercial , celle qui reste stationnaire. tombe 
dans la faute funeste de rétrograder, non-seulement com- 
parativement, mais encore positivement. Si ce prinâpe 
avait besoin de démonstration , notre histoire nous la 
fournirait. Au commencement du XVr siècle, le com- 
merce italien était encore le plus considérable de tous ; 
mais le Portugal et l'Espagne, puis T Angleterre, la 
Hollande et la France s'étant ouvert des routes nou- 
velles et des marchés nouveaux , l'Italie , qui ne sut pas 
en profiter, déchut non-seulement dans sa condition rela- 
tive, mais encore dans sa conditon poâtive, dans pres- 
que toute sa navigation , dans presque toutes ses indus- 
tries ; et si elle ne déchut pas, elle resta stationnaire dans 
son agriculture. — Or de nos jours , non-seulement plu- 
sieurs nations en Europe ont une activité supérieure à 
la nôtre , mais elles ont toute probabilité de Taccaroître 
encore : T Angleterre, parce qu'elle s'est procuré de 
nouveaux débouchés en Chine et dans TOcéanie , et s'est 
ouvert la route nouvelle de la Méditerranée et de l'E- 
gypte , pour gagner ses imnienses marchés orientaux tant 
anciens que nouveaux; la France, parce qu'elle se poitte 
avec ardeur sur ces mêmes marchés et sur cette route ; 
la Hollande, par le progrès contmu de ses colonies chi- 
noises , et parce qu'elle profitera aussi dans la Chine et 
dans la Méditerranée; l'Allemagne, par son union doua- 
nière et par son libéralisme commercial. Peut-être en 
sera-t-il de même de FEspagne , si , sortant de sa mal- 
heureuse activité politique , elle entre ( comme cela s'est 
vu) avec une égale ardeur dans la nouvelle activité com^ 
merciale , en se prévalant aussi de la nouvelle voie de la 
Méditerranée. Il est évident que tous ont fait des progrès 



APPENDICE. 361 

OU menacent d*en faire. Si nous ne progressons pas aussi, 
il nous arriyera une seconde fois d'empirer dans nos con- 
ditions relatives, et par suite, selon toute probabilité , 
dans celles positives. Quelle que soit notre activité pré- 
sente^ nous perdrons jusqu'à celle-là, en totalité ou en 
grande partie. —Mais comment pouvons-nous progresser? 
Ce n'est pas , à coup sûr, en conquérant aussi de grandes 
colonies: nous n'en avons pas la force; ce n'est pas en 
nous ouvrant de nouveaux marchés dans l'Orient , où 
non-seulement nous serions les derniers, inais encore très- 
inconnus. Ce n'est pas en espérant rivaliser à l'aide de 
nos produits industriels demeurés trop en arrière, ou de 
nos produits agricoles en trop petite quantité et trop 
chers comparativement. Nous n'avons d'espoir sensé de 
progrès commerciaux que dans notre admirable position 
au milieu de la Méditerranée , à travers laquelle s'est 
trouvée ran^enée , sans peine ni mérite de notre part , la 
route du commerce universel. C'est pour nous qu'ont 
travaillé et travaillent encore tous ceux qui ramènent 
dans notre mer le commerce européen-asiatique, le plus 
graïKl du monde. Ceux qui vont et viennent passent sous 
nos yeux , dans" nos eaux, touchent ou voient nos ports. — 
Mais ne nous y trompons pas , voyons les avantages de 
notre position tels qu'ils sont, ni plus ni moins. Ils ne 
sauraient venir que du voisinage qui peut rendre nos 
produits plus faciles à débiter dans l'Orient et les pro- 
duits orientaux plus faciles à débiter chez nous , et faire 
de nos ports des points de relâche ou des entrepôts pour 
les allants et venants ; ce sont donc des avantages d'ex- 
portations , d'importations , d'échelles. Mais de ces trois 
avantages, celui sail des exportations pourrait probable- 
ment être conservé en tous cas par les petits pays dé- 
tachas de notre Italie ; tes deux autres , des importations 
et des relâches, ne peuvent se conserver ni s'aocrottre 
qu'en invitant par de gros marchés et par un accès facile ; 

31 



362 APPENDICE. 

deux choses qui ne couraient avoir lieu que dans de grands 
États ou dans de petits associés par une union dmianière. 
Aucun de nos ports n'est pour les étrangers ni un mar- 
ché , ni un point de relâche nécessaire ; il n'est que fa- 
cultatif, et il ne sera fréquenté que lorsqu'il sera un gros 
marché et s'ouvrira facilement. Nos ports, marchés et re- 
lâches, nécessaires pour nos nationaux , ne seront bons 
PQur\ eux-mêmes qu'à des conditions pareilles. Tant 
qu'Otrante et Naples ne seront que les marchés du 
royaume , tant qu'Ancône ou Civita- Vecchia ne seront 
que ceux des États du pape , Livourne de la Toscane , 
Gènes du Piémont, aucune grosse expédition ne se fera ja- 
mais d'Otrante, de Naples , d'Ancone, de Civita-Vecchia, 
de Livourne , de Gènes, ou pour ces différents ports. Maôs 
si chacun d'eux pouvait être marché, entrepôt, lieu de 
transit, pour tout ou grande partie de l'Italie, à coup 
sûr, les motifs de s'y rendre et d'y entrer se multiplieraient 
pour les bâtiments étrangers et nationaux , et dès lors 
on verrait se multiplier noq-seulement les industries et 
les opérations commerciales des lieux de relâche ou de 
transit, mais, par un effet infaillible, tous les produits 
de l'industrie et de l'agriculture nationale. S'arrêter à 
en déduire les preuves ne serait que de la pédanterie et 
une répétition inutile de ce que sait quiconque est mé* 
diocrement au courant des théories et des faits eoocw- 
nant l'économie politique. 

9. Il u'eiçt pas douteux pour ceux-là que l'union devrait 
être basée sur des principes commerciaux très^larges.-^ 
Chacun sait que les avantages de l'union douanière al- 
lemande ont été moins le résultat du fait même de l'u- 
nion, que de la largeur des principes d'après lesquels elle 
se forma et s'accrut. Non-seulement en Allemagne, mais 
en Angleterre , en France , en Italie et partout, la science 
est unanime à considérer comme dogme cette largeur 
ou ce libéralisme. Les hommes pratiques seuls s'en éoar- 



APPENDICE. 863 

tent, non qu'ils nient les principes, mais seulement la 
possibilité de telle ou telle application, ne combattant 
pas le dogme ^ mais y apportant des exceptions. Il ne se- 
rait peut-être pas difficile de démontrer la vanité de pres- 
que toutes ces exceptions dans tous les pays où elles se 
font. Mais tenons-nous-en à l'Italie, et voyons si l'ouver- 
ture de nos ports, l'abolition des tarife protecteurs , les 
facilités commerciales largement concédées, nuiraient ou 
profiteraient à nos navigat^rs , à nos industriels, à nos 
agriculteurs. 

I. On eite d'ordinaire contre la libre navigation cet 
acte de navigation anglaise qui, en excluant ou en traitant 
avec désavantage les marines étrangères, fit , dit-on , se 
développer la marine nationale. Mais il me semble que 
dans cette citatiou les erreurs sont entassées les unes sur 
les autres. Il n'est pas prouvé en effet que ce soit cet 
acte restrictif qui ait fait s'accroître la navigation natio- 
nale; elle s'accrut parla position de l'Angleterre au mi- 
lieu de plusieurs routes nouvelles , de plusieurs marchés 
nouveaux ouverts en 1500; de même que la position de 
l'Italie est au milieu des routes qui viennent de se rouvrir. 
Notre marine n'est pas d'ailleurs à ses débuts comme alors 
celle des Anglais, elle est en décadence ou au moins 
stationnaire. Il ne s'agit pas de nous enseigner à cons- 
truire des navires ou à les diriger, mais à les construire et 
à les diriger de pair avec nos rivaux ; ce à quoi l'émulation 
peut nous aider, et doivent nous nuire les pri villes. En- 
fin et surtout l'Angleterre a maintenant renoncé à ces res^ 
trictions, et elle nous enseigne ainsi , non à les prendre 
mais à les abandonner ; l'Angleterre connaît notre épo- 
que commerciale ; nous devons suivre^ non les usages 
qu'elle délaisse, mais ceux qu'elle prend. Quand finirons- 
nous de nous vêtir de ce qui est passé de mode chez les 
autres?— Mais laissant de cdté des exemples bien ou 
mal cités, qu'on nous permette de poser directement une 



364 APPENDICE. 

alternative concluante. Ou les facilités nouvelles accrot- 
tront effectivement le nombre des bâtiments étrangers 
sur les côtes d* Italie, ou il n'en sera rien; si cela n*est 
pas^ les conditions des bâtiments italiens demeureront 
les mêmes qu'aujourd'hui ^ quant à la concurrence, et 
elles s'amélioreront en outre de toutes les facilités dont 
les étrangers n'auront pas voulu profiter. Si au con- 
traire les étrangers en profitent et augmentent la naviga- 
tion sur nos côtes , nous aurons aussi, nous , à en. profi- 
ter, mais avec tout l'avantage (immense, comme le sa- 
vent ceux qui ont quelque peu étudié la matière) qu'a tou- 
jours la petite navigation , mais voisine, courte, répétée, 
multipliée , le cabotage ou quasi-cabotage, sur la grande 
navigation , sur celle de long cours , à de rares interval- 
les. Que les ports italiens soient ouverts, qui en profitera 
le plus? Non certainement les bâtiments au long cours, 
non surtout ceux qui n'ont pas de relâches leur appar* 
nant ; mais bien les bâtiments italiens, qui ont le temps 
de faire trois voyages contre un des autres , et pour qui 
nos ports sont des relâches naturelles et les seules. — 
A l'heure où nous écrivons, il n'est peut-être pas de grand 
port italien où quelque navigation étrangère ne soit plus 
favorisée, à certains égards, que quelque navigation ita- 
lienne. C'est une honte et un grave dommage. Mais une 
honte et un dommage plus grands , c'est que le geuver* 
nement romain a proposé d'admettre sur le pied de l'é- 
galité avec sa propre marine, celle de tous les États ita- 
liens qui useraient avec lui de réciprocité ; et jusqu'à 
présent aucun gouvernement italien n'a répondu à cette 
proposition libérale. 

II. Quant aux industries, quelles sont en vérité celles 
que l'on veut protéger en fermant les frontières ou en 
ne les ouvrant qu'avec rectriction? Celles du coton, ou 
des fers , ou des lins, ou du chanvre, ou de la soie , ou 
que sais-je? Il n'en est pas une en ce moment qui 



APPENDICE. 365 

surpasse celles de Tétranger, qui ait la supériorité sur les 
marchés européens ou hors dTurope. Les soieries roêmf s 
de Gênes , de Florence , de Turin , jadis renommées , ne 
sont rien sur ces marchés; et quant aux autres, relati* 
yement parlant, on peut dire qu'elles n'existent pas. Les 
expositions publiques, les médailles d'encouragement, 
les statistiques comparatives des accroissements annuels 
n'y font rien. Faites des statistiques comparées avec les 
productions anglaises, allemandes, françaises, et tirez-en 
sincèrement les véritables conséquences , sans vouloir 
trouver ce qui n'est pas , pour flatter ici les princes ou 
là les peuples , et vous verrez quel bel avenir industriel 
s'apprête pour l'Italie. Il est si triste, si nul , qu'une pa- 
reille nullité suffirait pour qu'on se dit : Faisons tout au 
rebours de ce que nous avons fait jusqu'ici, nous ne 
pourrons faire que mieux ; puisque les clôtures nous ont 
amenés là, ouvrons, pour Dieu, une bonne fois, afin d'en 
essayer; il ne saurait en résulter rien de pire que ce qui 
est ou que ce qui s^appréte.— On pourrait, au contraire, 
espérer beaucoup d'améliorations si les princes italiens, 
éclairés comme ils sont pour la plupart (ce qu'on ne 
prendra pas pour une flatterie), en venaient à appliquer 
franchement , tous ou presque tous d'accord , ce grand 
principe du laissez faire, laissez passer, auquel nulle 
contrée ne se trouve peut-être aussi préparée que l'Italie. 
Le petit nombre des industries existantes diminuerait 
le dommage inévitable de la concurrence admise. Et puis, 
nous avons eu plus d'une fois occasion de l'observer , 
l'esprit italien l'emporte sur tous en variété merveilleuse, 
en aptitude à se modifier. Il variera, il se modifiera en- 
core en cela. Les industries les moins puissantes , moins 
naturelles, tomberont; mais celles qui seront naturelle- 
ment puissantes se développeront. Si les hommes d'État 
qui auront à s'occuper de cela, voulaient se livrer au 
calcul minutieux de toutes les importations ou expoi ta- 

31. 



366 APPENDICB. 

tions utiles à accorder pour toutes les iodustries ita- 
liennes une à une , ils y perdraient probablement leur 
temps et leur peine , comme tant d'autres ; mais s'ils s*en 
remettaient au vieil esprit italien et à l'activité nouvel- 
lement excitée dans le pays, il y a quatre-vingt-dix 
probabilités sur cent pour que celle-ci, comprimée comme 
elle est à tant d'autres égards, se précipite tout entière 
vers cette nouvelle issue et y fasse des prodiges. Est-il 
possible que nous, qui produisons tant de soie , nous 
n'arrivions pas à la travailler aussi bien que les Français 
et les Allemands? Est-il possible que nous ne parvenions 
pas à manufacturer les cotons d'Egypte , si voisins de 
nous , de pair avec ceux qui ont à les tisser au centre du 
continent européen ? On nous dit à tort que la nature 
nous a refusé cette faculté en nous refusant le charbon 
fossile et, par suite, les machines à vapeur. Tous les 
cours d'eau de l'Italie sont-ils exploités? Ne confon- 
dons pas : les eaux ne valent pas la vapeur pour les che- 
mins de fer; mais pour les industries qui ne sont pas lo- 
comotrices, les eaux, une fois disposées d'une manière 
opportune, tombant toujours, valent mieux que la vapeur, 
et tant qu'il restera en Italie un fleuve ou un ruisseau 
dont les chutes né seront pas utilisées , nous n'avons pas 
sujet d'accuser la Providence, ni d'affecter une résigna- 
tion qui , en définitive, n*est que de la paresse. Ce n'est 
pas le charbon qui nous manque, mais bien l'activité, 
et il ne manque à l'activité que la concurrence; la con- 
currence , dis-je , qui nuira sans doute aux paresseux , 
mais qui profitera aux hommes actifs , qui sont les seuls 
dont la nation ait h profiter elle-même. Que les Italiens 
se pénètrent bien de cela , mais surtout les princes : les 
ennemis de leur gloire , de leurs intérêts , de leur puis- 
sance, sont les paresseux, les bons vivants, toute cette 
classe de gens obstinés à ne rien faire, envieux de ceux 
qui font, et les entravant de leur mieux. Quand quelques- 



APPENDICE. 867 

uns OU beaucoup de ceux-là auraient à pâtir de l'activité 
des autres , il n'y aurait pas grand mal ; le bien des bons 
amène toujours le mal des mauvais ^ et il ne faut pas 
mettre obstacle au premier pour le second. 

III. On dit encore que les Industries italiennes ne 
sont et ne seront rien dans l'avenir, en comparaison de 
Tagriculture. Je ne le crois pas; mais admettons qu'il 
en soit ainsi , que les espérances matérielles de l'Italie 
doivent avoir uniquement pour objet Tagriculture. De 
toute sorte, ces espérances s'accroîtraient d'une ma- 
nière incalculable par une union douanière formée sur 
des principes larges. Nos principaux produits agricoles 
sont les céréales, les riz, les chanvres , les lins, les hui- 
les, les vins, les fourrages et les soies. Mais tous ces 
produits (à l'exception des fourrages) sont propres à 
tous les pays qui entourent la Méditerranée ; on peut pré- 
voir même qu'ils se multiplieront, ceux-ci dans telle 
contrée, ceux-là dans telle autre, au point d'y devenir 
à plus bas prix qu'en Italie. Aucune méthode nouvelle, 
aucune société agricole , aucun encouragement gouver- 
nemental ne peut conjurer un tel dommage. Ce ne sont 
là que de petits remèdes homéopathiques. Il n'est qu'un 
grand remède, et c'est, ou la clôture absolue, en laissant 
à nos produits l'approvisionnement exclusif de nos 
marchés; ou l'ouverture absolue, pour les équilibrer avec 
ceux de l'étranger , pour faire abandonner les produc- 
tions désavantageuses et favoriser d'autant celles qui 
présenteront un avantage. Mais le premier de ces grands 
remèdes est difficile , peut-être impossible à appliquer , 
chacun le sait, dans un pays aussi accidenté que l'Italie, 
dont la position sur le passage général donne tant de fa- 
cilité à la fraude; et puis il ne servirait qu'à nous donner 
l'avantage sur les marchés nationaux, et à accroître notre 
désavantage sur ceux de l'étranger. Ainsi donc le second 
remède , l'ouverture , qui équilibre toutes les produc- 

31.. 



368 APPENDICE. 

tions et accroît les plus naturelles , est en résultat le seul 
profitable et possible ; autant vaut-il donc y recourir tout 
d'abord. Ce ne sont pas les méthodes de culture qu'il 
s'agit de changer, mais les cultures elles-mêmes. Nos 
méthodes sont bonnes depuis des siècles , et il n'y a que 
peu ou même rien à y ajouter. Mais les cultures doivent 
changer de siècle en siècle , selon les conditions nouvel- 
les; or, c'est ce que nous n'avons pas fait, et que nous 
devons faire. — !Nous avons précédemment ^cepté les 
fourrages des produits italiens qui ont à redouter la con- 
currence. En effet, si Ton fait le tour de la Méditerranée, 
on ne trouvera peut-être pas une contrée qu'on puisse com-> 
parer , sous ce rapport , avec toute l'Italie septentrionale 
et avec plusieurs parties de l'Italie méridionale. On peut 
donc prévoir que ces contrées n'arriveront peut-être 
jamais, et à coup sûr de longtemps, à nous faire concur- 
rence pour les fourrages, et, par suite, pour l'éducation 
des bestiaux et les laitages. Plus donc la concurrence 
diminuera la production des céréales , plus nous pour- 
rons trouver une compensation et peut-être un avantage 
dans la production en fourrage, en bestiaux, en laitages. 
Car la population augmentant, et, par suite, le luxe, sur 
les autres côtes de la Méditerranée, les demandes de nos 
produits en ce genre s'accroîtront à proportion , et d'au- 
tant plus<[ue ce sont des produits qui, de leur nature, 
sont toujours plus recherchés dans les localités les plus 
voisines. Il résulte de là , en somme , que l'Italie est des- 
tinée à voir s^accroître beaucoup, immensément, ce genre 
de production , à mettre en pâturages toutes les terres 
qui en seront susceptibles , à utiliser dans ce but tous 
ses cours d'eau , ainsi que tous les travaux accumulés 
par plusieurs générations, et à les augmenter de beau- 
coup; ce qui est pour elle, en résultat, un avenir spé- 
cial, une source très-abondante d'activité et de richesses 
en tout genre (1). — C'est là, sans doute, notre prin- 

(I) Dès la plus haute autiquilé , les peuples italiens considéraient 



APPENDICE. 369 

cipale espérance agricole. Mais ce n'est pas la seule. Nos 
riz s(Hit jusqu'à présent sans concurrence dans les pays 
à TentoUr de la Méditerranée ; nos huiles ont soutenu 
jusquUci, ou à peu près, toutes les concurrences, et si 
nos vins n'ont pas eu le même sort , ils pourraient lutter 
avec succès dès que des perfectionnements et des encou- 
ragements auraient relevé cette industrie , la seule peut- 
être qui, parmi les nôtres, soit susceptible de profiter 
des uns et des autres. Ses produits s'accroîtraient aussi 
probablement parle voisinage où nous sommes de toutes 
ces immenses régions en progrès probable. Ici plus 
qu'ailleurs , les progrès des autres aident ou même dé- 
terminent forcément les nôtres. Notre nonchalance seule 
pourrait y faire obstacle. Ce serait au cas seulement où 
nous ne voudrions pas produire ce qu'on nous demandera 
chaque jour davantage autour de nous , que les deman- 
des se reporteraient ailleurs, et peut-être pour toujours. 
Si nous nous obstinons à vouloir produire des blés 
comme le midi de la Russie , comme la Barbarie ou l'E- 
gypte , à confondre ( comme font trop d'agriculteurs , 
d'administrateurs et d'économistes) l'agriculture en gé* 
néral \ avec la culture des céréales ; si , dans un siècle de 
communications infinies, nous nous obstinons à produire 
tout, ou à considérer conune nécessaire la production 
des blés; si nous sacrifions à celle-ci les produits qui 
nous fourniraient des richesses pour en acheter, des 
armes et des vaisseaux pour nous en procurer toujours, 
cette préférence surannée nous fera manquer l'occasion , 
et non-seulement l'Italie déchoira une seconde fois dans 
son commerce, mais elle déchoira dans son agriculture, 

les prés comme la propriété la plus productive. Oo sait que Caton , 
interrogé sur le premier moyen de s'enrichir par Tagriculture, ré- 
pondit : Ayez beaucoup de pâturages; le second : Ayez des pâtu- 
rages médiocres ; le troisième : Ayez des pâturages même mauvai», 

TttKD. 



370 APPENDICE. 

ce qui sera le dernier dommage matériel. — Le dom- 
mage matériel entraînera à sa suite les dommages mo- 
raux, plus funestes encore, de Tinactivité et des vices 
qui toujours raccompagnent. Dans les siècles passés , 
Tactivlté cessa presque seulement dans les hautes clas- 
ses, et tout au plus dans les rangs industriels. L'agri- 
culture en progrès, durant les grands siècles de Fltalie, 
s'était soutenue durant ses jours d'épreuve, et elle sauva 
l'activité dans une grande partie de la nation. Mais mal- 
heur à nous si elle venait à cesser encore dans cette 
partie , et si notre nation entière avait à tomber dans la 
torpeur, quand tous les peuples environnants , ou plutôt 
tous les chrétiens, redoublent d'activité. Alors la mesure 
de nos malheurs serait comble; alors il n'y aurait plus 
à compter que sur ces remèdes extrêmes que la Provi- 
dence permet sans doute, mais que tout homme de bien 
doit s'étudier à éviter sans cesse , autant que possible , 
'dans toutes les circonstances. 

10. Ainsi donc, quelque chose qu'on veuille ou puisse 
faire , il s'agit de la faire au plus tôt. Il n'y a pas seule- 
ment nécessité , il y a urgence. Notre avenir commer- 
cial, industriel et agricole se décidera, peut-être pour 
des siècles, dans les années qui avoisinent la moitié de 
XIX* siècle , peut-être dans le peu qui reste pour y at- 
teindre. Ce sont là les années décisives de Téconomie 
politique de toutes, les nations européennes , mais plus 
encore de l'Italie. Ne nous en inquiéterons-nous pas ? Le 
commerce universel prendra d'autres habitudes , et cha- 
cun sait combien les habitudes commerciales sont diffi- 
ciles à changer. Profiterons-nous , au contraire , de cette 
nouvelle n grande occasion , peut-être la dernière que 
nous offre la Providence , de notre position magnifique 
au milieu de la Méditerranée ? de ce que nous nous trou- 
vons la première nation européenne sur la route de l'O- 
rient qui vient de se rouvrir.^ Et, parlons net, en profi- 



APPENDICE. 37 J 

terons-nous plus largement , plus hardiment que les 
autres nations riveraines de la Méditerranée? Ren- 
drons-nous rentrée et la sortie plus faciles dans nos 
ports que les autres Etats? Alors les nations plus éloi- 
gnées, qui n'ont point d'échelles dans la Méditerranée, 
la Hollande, rAllemagne, la Suisse, rAmérique, en 
proûteront beaucoup, et celles-là mêmes en profiteront 
qui ont des relâches ou des côtes sur la Méditerranée, 
comme l'Angleterre , la France et l'Espagne , si nous 
savons les précéder dans cette voie libérale. Ces habi- 
tudes une fois prises , elles continueront même alors 
que l'Angleterre, la France et l'Espagne entreraient 
dans cette voie où nous les aurions précédées. Mais 
soyons-en bien convaincus, il s'agit ici d'une course, et 
d'arriver les premi^s; il s'agit ici de prendre le seul 
avantage qui nous reste à saisir. D'autres nations ont 
d'autres avantages, d'autres supériorités, plus de vais- 
seaux, plus d'industrie, plus de marchés; nous ne pou- 
vons les leur enlever, nous ne pouvons prendre que ce 
qu'ils n'ont pas su s'approprier jusqu'ici : les libertés du 
commerce. — Je fais , en résumé , une seule hypothèse 
de l'union douanière italienne, des facilités commerciales 
et de la promptitude d'exécution. Les facilités sans 
union , ou l'union sans facilités , ou l'union et les faci- 
lités sans prompte exécution, ne serviraient à rien. Sup- 
posons que Naples, qui est la mieux située, entrât seule 
dans les voies libérales , elle ne pourrait offrir un gros 
marché sans l'union; le bâtiment étranger ou national 
entré dans l'un des ports napolitains devrait écouler tout 
son chargement dans le royaume , ou l'emporter dans 
d'autres ports italiens , où l'attendraient de nouveaux 
droits , de nouvelles législations. Une fois l'armateur 
trompé, il ne reviendrait plus, ni lui ni d'autres; on 
n'aurait ni grands arrivages, ni grand commerce d'aucune 
sorte. Admettons, au contraire, l'union formée, mais 



872 APPENDICE. 

sans facilités 19)érales, efle ne servirait à rien ; les habi^- 
tudes étrangères, et ménie nationales , se perpétueraient 
au profit d*États plus libéraux. Supposons enfin runion 
formée, et sur des bases libérales; mais quand (sous peu 
d'années probablement) les autres nattons riveraines de 
la Méditerranée en seront venues à ces mêmes mesures 
libérales , alors encore elle ne servira à rien. Si une fois 
nous sommes devancés , jamais nous n'arriverons. — Je 
sais aussi que faire les innovations peu à peu est un 
dogme de bonne économie politique ; mais c'est aussi un 
dogme de bonne économie politique qu'il est des excep- 
tions à tous les dogmes. Or, c'est ici le cas d'une excep- 
tion au dogme du peu à peu. Le nouveau commerce 
d'Outre-orient et celui de la Chine en sont à leurs débuts; 
mais dans dix ans au plus ils auront pris toutes leurs 
habitudes. La route de l'Egypte en est à ses commence- 
ments ; mais d'ici à dix ans elle aura acquis toutes ses 
commodités. Ces quelques années, durant lesquelles 
s'établiront ces habitudes et ces commodités , sont préci- 
sément celles qui sont irréparables. Lorsqu'elles seront 
passées, il n'y aura plus rien à faire, rien à espérer pour 
l'accroissement de notre commerce^ de notre industrie, 
de notre agriculture, c'est-à-dire, pour nos grandes acti- 
vités nationales. Loin d'arriver à la suprématie, ou même 
à l'égalité, si nous n'y pourvoyons à temps, nous som- 
mes peut-être pour tomber dans une infériorité comme 
on n'en vit jamais; infériorité à l'égard de tous les au- 
tres, qui vont développer une activité comme on n'en 
vit jamais ; infériorité envers nous-mêmes , qui n'avons 
jamais eu une occasion aussi belle à saisir, aussi déplo- 
rable à perdre. Mais Dieu nous garde d'un avenir aussi 
sinistre. Que Dieu inspire de la force d'âme à ceux à qui 
il appartient de sauver la génération italienne actuelle 
du mépris , de l'exécration de la postérité. A quoi nous 
servirait de nous flatter ou de nous taire? La postérité 



ÂPPBNDIGB. 373 

est inexorable, et elle l'est d'autant plus dans ses juge- 
ments , quand elle a à prononcer sur ce qui a été altéré 
ou tu par les contemporains (i). 



(I) Aa moment de mettre sous presse U dernière fenUledeoetta 
tradacUon (qae nous faisons imprimer à nos frais, dans le but 
unique de sentir les intérêts de notre pays), nous apprenons la 
triste nouvelle des insurrections qui ont éclaté dans le royaume 
des Deux-Siciles, et que l'on s'attend à voir éclater dans les Ëtats 
du pape. Libre à cbacun de s'en r^uir ou de s'en indigner , de les 
louer ou de les flétrir. Nous essayerons de contenir notre douleur 
vis-à-vis d'un spectacle aussi affligeant que celui qui nous est offert 
par notre patrie se débattant depuis tant de siècles , surtout dans 
les dernières cinquante années, sons le poids d'un malbeur sans 
égal , le malheur de se sentir guérie et de se voir forcément en- 
chaînée au lit de ses souffrances. Nous ressayerons afin de pouvoir 
dire avec calme que , si c'est un devoir pour tous les gouverne- 
ments de défendre le dépôt sacré de l'autorité publique, c'est aussi 
une maxime qu'on ne viole pas toujours impunément, que celle de 
faire à temps les concessions qui sont réclamées par l'opinion gé- 
nérale , quand elle s'est manifestée d'une manière incontestable, et 
surtout quand elle a triomphé chez les nations voisines. 

Or , quel est , à l'entour de l'Italie, le peuple qui n'ait obtenu ou 
conquis des institutions nouvelles? Quel est le coin de la Pénin- 
sule qui n'ait pas exprimé ce vora par des démonstrations répé- 
tées ? qui n'ait pas entendu les gémissements des prisonniers d'État? 
qui n'ait pas été arrosé du sang des victimes politiques? Quel est 
enfin le pays du monde où l'on ne rencontre des Italiens soupirant 
en Tain après leurs foyers ? 

Oh non 1 un pareil état de choses ne saurait durer. Les moyens de 
répression n'ont pu, ne pourraient que l'aggraver. 

En attendant, c'est du fond de notre âme navrée d'affliction que, 
nous adressant à nos compatriotes , nous leur disons : réunissons- 
nous tous, tant que nous sommes, princes et peuples, au pied des 
autels, pour y déposer jusqu'aux plus légères rancunes qu'un même 
amour pour la patrie, mais différemment senti, a fait germer dans 
nos cœurs ;,pour nous écrier : 

« Nos pères ont péché , Seigneur ; ils ne sont plus , et nous 
« avons porté la peine de leurs Iniquités : nous-mêmes nous avons 
« agi injustement, et nous nous sommes attiré votre colère. 

« Cest pourquoi vous êtes devenu inexorable- 

« Mais nous voilà tous, contrits et repentants à vos pieds , Sel- 



374 APPEMDiCB. 

« gpear; oAisklérez que oe B*Mt pas nous q0 avons dit s Cnfei- 
<( fiez, crucifiez; souvenez^Tous que nos ancêtres accueillirent, au 
« contraire , parmi eux , et défendirent de toute atteinte le gage 
« éleroel de votre sublime sacriliee. 

«Tournez vers oous vot regards miséricordieux, Seigneur; et 
« pardonnez à ritalie. 

n Pardonnez à FRalie, Seigneur ; et ne souffrez pas plus longtemps 
N que ceux qui viennent la visiter frappent des mains en la voyant ; 
« qu'ils la sifflent en branlant la télé, et qu'ils disent : Est-ce donc 
R là ce pays d'une beauté si parfaite, qui était la Joie de toute la 
« terre? » Trad. 

L.e Vendredi saiut de 1844* 



TABLE. 



Châp. 


I. 


Chap. 


II. 


Chap. 


m. » 


Chap. 


IV. 


Chap. 


V. 


Chap. 


VI. 


Chap. 


VU. 


Chap. 


VIII. 


Chap. 


IX. 


Chap. 


X. 


Chap. 


XI. 


Chap. 


XII. 



Pages. 

Préface du Traducteur .' i 

Ce qui a motivé cet écrit i 

L^organisation politique actuelle de Tltalie 

n'est pas bonne 9 

De quatre organisations inespérées; et d'a- 
bord du royaume d'Italie 13 

D'un royaume d'Italie autrichien 21 

Des petites républiques 25 

D'une confédération des États présents 3i 

La confédération de l'Italie est impossible 
tant qu'une grande partie de l'Italie est pro- 
vince étrangère 42 

Courte histoire de l'entreprise toujours pour- 
suivie sans succès durant treize siècles> à 

l'effet d'acquérir l'indépendance 48 

Éventualités futures de l'entreprise 90 

De l'éventualité qui promet le plus 116 

Comment les princes italiens peuvent y con- 
tribuer 174 

Gomment peuvent y contribuer utilement tous 

les Italiens 218 

Du progrès chrétien et de l'encouragement 
qui en résulte pour les espérances italien- 
nes 268 

Appendice. — Union douanière 347 



ERRATA. 

Page 48, au lieu de seize siècles, lisez treize siècles. 

— 174, — chapitre sixième, ;t<e2 CHAprrRE dixième. 



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